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Un examen de conciencia política para tiempos de crisis

À propos de Gaston Fessard, Pax Nostra. Examen de conscience international. Nouvelle édition avec la collaboration de Frédéric Louzeau et Giulio de Ligio (2022)

Alban Massie s.j.

¿Por qué leer hoy Pax nostra del jesuita Gaston Fessard (1897-1978) publicado hace más de 85 años? Quizá porque el subtítulo de la obra « Examen de conciencia internacional » es menos desconcertante para el lector de nuestro tiempo que en 1936. He aquí un libro que va a las fuentes de la mundialización, en la unicidad de cada persona, y manifiesta su finalidad: la unidad política del género humano. Para ello, el jesuita propone un examen de conciencia.

À propos de

G. Fessard, Pax Nostra. Examen de conscience international. Nouvelle édition avec la collaboration de Frédéric Louzeau et Giulio de Ligio, Paris, Cerf, 2022, 15x24, 540 p., 39,00 €. ISBN 978-2-204-13561-0.

Pourquoi lire aujourd’hui Pax Nostra du jésuite Gaston Fessard (1897-1978) publié il y a plus de 85 ans ? Peut-être parce que le sous-titre de l’ouvrage, « Examen de conscience international », est moins déroutant pour le lecteur de notre temps qu’en 1936. Voici un livre qui va aux sources de la mondialisation, en l’unicité de chaque personne, et y manifeste sa finalité : l’unité politique du genre humain. Pour cela, le jésuite propose un examen de conscience : particulier et universel y sont conjoints, spirituel et politique conjugués. Pour Fessard, la détermination existentielle issue d’une délibération intérieure qui met en jeu toutes les puissances affectives, réflexives et spirituelles d’un individu peut fournir les principes de solution aux problèmes politiques de l’heure, dans la confrontation du légal avec le moral, de l’ordre de la justice avec l’ordre de la charité. On voit l’actualité de cet ouvrage publié à l’origine chez Grasset et qui vient d’être réédité sous forme anastatique au Cerf (nouvelle édition présentée et augmentée par Giulio De Ligio et Frédéric Louzeau).

I L’articulation politique de la justice avec la charité

L’occasion extérieure de la rédaction de Pax Nostra consonne assurément avec la conjoncture actuelle : montée des nationalismes et du pacifisme, divisions des opinions sur la situation internationale, en 1936 ; renforcement des idéologies et inquiétude internationale devant les résurgences totalitaires, en 2022. Quid agendum ? Fessard précise dans l’introduction de son ouvrage que cet « examen de conscience » a été précédé de réflexions sur ce sujet partagées avec le philosophe et dramaturge Gabriel Marcel. Celui-ci avait écrit en 1935 « La vertu de force et la paix », dans La vie intellectuelle1, pendant de l’éditorial, dans le même numéro, du recteur de l’Institut catholique de Toulouse, Mgr Bruno de Solages, écrivant sous le pseudonyme de Christianus. Alors que Solages met l’accent sur l’idéal chrétien de charité, constructeur de la cité, idéal qui s’incarne volontiers dans le martyre, Marcel insiste sur la nécessité de nourrir la vertu de force pour défendre la paix. Les lignes de Fessard contre la logique du pacifisme à tous crins sont une réponse au problème posé par Christianus, mais surtout l’ensemble de Pax Nostra veut élaborer une réflexion où les deux positions s’incluent mutuellement. Car ce livre, prévient le jésuite, voudrait

aider ceux qu’angoissent leurs responsabilité à découvrir leur devoir et à le remplir, afin que de leurs trouvailles singulières et innombrables se construise cet « on ne sait encore quoi » dont les générations futures diront après coup qu’il a porté l’ordre international vers sa perfection.

(intr., p. xx)

S’appuyant sur une citation du phénoménologue René Le Senne, qui réagissait au positivisme juridique et à la réduction de la morale au droit, Fessard donne ici une belle définition de l’action politique, constituée de « trouvailles, singulières et innombrables » – déterminant la sphère de la vie morale singulière par l’inventivité de la charité –, en vue de constituer « l’ordre international » – et il s’agit alors de la construction juridique, proprement politique, de la vie sociale étendue à l’ensemble de l’humanité. Nous sommes en présence d’une intuition fondamentale chez Fessard, la conviction que le spirituel authentique fournit au politique les principes de son action, ce qu’il affirmera sans détour : la justice est en dépendance de la charité (ce qui n’interdit pas l’inverse). Non qu’il faille dénier au politique sa propre cohérence. Mais – et c’est le but précis de l’ouvrage – il s’agit de trouver le point d’attache, le vinculum, pour parler comme son maître Blondel, entre le politique et le spirituel, entre le moral et le religieux, et ainsi entre la morale et le droit, socle où « le Bien naturel de l’Humanité comprend donc simplement l’ensemble des conditions nécessaires aux divers membres pour qu’ils puissent atteindre leur fin surnaturelle » (p. 56). Dans cette perspective, une des nouveautés de Pax Nostra, dirigée contre l’hégélianisme politique, est l’élaboration de la notion de « personnalité morale » (p. 437-450), qui se présente comme un de ces « concepts médiateurs », pour reprendre le résumé qu’en fait D. Serra-Coatanea,

qui permettront de penser l’unité dialectique de la communauté politique. Celle-ci est constituée indissolublement de la tension entre un double rapport. Un rapport de subordination qui lie les êtres en tant qu’opposés les uns aux autres (rapport politique), et un rapport de coopération qui unit les êtres en tant qu’également êtres possédant une même nature (rapport économique).2

Ce double rapport politique et économique sera davantage explicité dans le court et magistral Autorité et Bien commun, publié en 1945 (mais composé sous l’occupation et le règne du « Prince esclave »). C’est dans ces deux ouvrages que Fessard présente ses fameuses trois dialectiques fondamentales de la société : la dialectique du maître et de l’esclave, issue de son analyse de Hegel, est sous-jacente dans Pax Nostra comme outil de la distinction entre la justice et la charité (notamment p. 142-144) ; celle de l’homme et de la femme, s’originant dans ses lectures de Marx, est présente en Pax Nostra comme dialectique de la famille, pour discuter des rapports de paternité et de fraternité ; mais la dialectique du juif et du païen, qui provoque l’affirmation paulinienne dont est composé le titre du livre : Ipse est Pax Nostra (Eph 2,14), constitue le principe de résolution des conflits du monde. Fessard y voit d’ailleurs le symbole « surnaturel » qui permet de résoudre la première dialectique, dite « naturelle » elle-même surpassée dans la deuxième, « humaine »3.

II La trilogie de la Paix contre la trilogie de la haine

Sans chercher à discuter tous les éléments spéculatifs du jésuite philosophe, reprenons le mouvement de cet ouvrage écrit à l’enseigne de la recherche de la paix mondiale, dont les formules à l’emporte-pièce peuvent certes choquer si on ne les regarde pas dans le contexte d’un développement argumentatif serré et toujours précis. C’est dans « le mur de l’inimitié entre juifs et païens », selon le texte de Rm 9-11, que Fessard, au milieu de l’entre-deux-guerres donc, voit le « type de tous les autres conflits qui divisent les hommes » : entre eux, à l’intime de chacun, et avec Dieu. À cette trilogie de la haine correspondra donc la trilogie de la Paix, « Paix de l’humanité avec Dieu, paix intime en chaque conscience, paix des hommes entre eux » (p. xi). Dès lors, l’ouvrage se présente en trois parties : problème et principes de solution ; les éléments de l’ordre chrétien ; le progrès de l’ordre chrétien.

Dans la première partie, la situation réciproque du juif et du païen, dans leur opposition typologique de toutes les relations pécheresses de l’inimitié, est observée comme la figure du problème du pacifisme et du nationalisme (chapitre ier). La contemplation de la personne du Christ sera le premier principe de solution. L’histoire s’actualise « ici et maintenant » dans le Christ, qui en est le centre et la fin. À ce premier principe se rattache le développement de la « personnalité morale », de la famille à la communauté des nations, dans l’étude de la notion de personne (chapitre ii). La présence du Christ en l’histoire trouve sa concrétisation hic et nunc dans les relations qui s’établissent entre les diverses personnalités morales, individus, familles, nations.

La deuxième partie, consacrée à la constitution de « l’ordre chrétien » – qui n’est pas à confondre avec la notion de chrétienté mais doit être plutôt rapprochée de la notion augustinienne d’ordo, avec la visée de la fin et une dynamique de l’histoire orientée vers le Christ –, met en œuvre une dialectique de la justice et de la charité. L’analyse des principes de l’ordre de justice dans le cas d’un conflit de droit conduit à des conséquences sur le respect de la lettre et de l’esprit du contrat, du pacte (chapitre iii). Le fondement paulinien de la réflexion fessardienne est toujours actif. En premier lieu, on regarde l’attitude du juif devant l’accomplissement littéral de l’Alliance particulière dans le Christ, à savoir dans la justice de la loi. Le rejet du Christ comme « accomplissant la loi » implique que l’on considère aussi, et en opposition avec cette attitude, l’accès du païen aux promesses universelles de Dieu – dans le don de la charité qui accomplit la Loi « en son esprit » (chapitre iv). La double attitude d’accueil et de rejet de l’Alliance divine en son accomplissement est généralisée par Fessard au plan universel de la genèse de l’être social, à partir des acquis de la compréhension préalable de la « personnalité morale ». Elle se retrouve en effet dans les conditions de la formation de la nation, à partir du rapport de « représentation » qu’elle entretient avec les individus qui la composent, comme dans le rapport d’objectivation dans l’État. Fessard peut en conclure que justice et charité constituent les principes de l’ordre chrétien dans la nation.

Il reste à envisager le rapport d’une nation particulière aux autres nations. La troisième partie expose les possibilités du progrès de l’ordre chrétien au plan universel. C’est alors que l’opposition originaire et statique entre juif et païen devient véritablement une dialectique. L’idéal absolu de la charité demande à s’exercer dans l’amour de la nation particulière (chapitre v). La dialectique peut être résolue dans la méditation de la destinée du peuple juif (chapitre vi) et de l’Église (chapitre vii), de leurs missions respectives, jusqu’à la perspective de la fin de l’histoire. Et Fessard de citer Léon Bloy (p. 321) ou Jacques Maritain (p. 323) pour discerner la présence de cette dialectique surnaturelle dans le rapport des nations entre elles, et finalement dans le vis-à-vis de l’Église avec les nations comme condition de l’organisation internationale de l’Humanité.

Que devient l’individu dans ce vaste panorama de la construction de l’humanité selon l’économie divine ? Au-delà de la nation, l’individu est appelé à s’intégrer dans la communauté universelle. La constitution idéale de cette communauté génère en effet une nouvelle forme ordonnée de la vie sociale, un progrès de l’ordre chrétien, où la diversité des nations trouve dès maintenant sa nécessité.

La conclusion (chapitre viii) est constituée par un ensemble de résolutions pratiques où s’actualise la théorie d’une politique chrétienne (chapitre viii). Par celle-ci, la tentation du retour à la situation du païen idolâtre est empêchée par l’union de l’amour de la patrie à la vocation à la fraternité universelle : « Moi, païen converti, j’ai à me déprendre de l’individualité d’une nation constituée par des éléments bien définis, territoire, langue, État, etc. » (p. 393). La position du juif se situe de l’autre côté du balancier de la typologie des personnalités morales. « En ces nations il lui faut jouer le rôle de ferment, ou pour reprendre la comparaison de Paul, le rôle de la racine capable de porter les rameaux entés aussi bien que les rameaux naturels et de les nourrir de la riche sève du Christ » (id.).

III La dialectique du juif et du païen pour comprendre le rationalisme

Le commentaire des chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains (p. 200-240), et spécialement la difficile affirmation paulinienne de Rm 11,11 : « Par la chute des juifs, le salut est arrivé aux païens… », conduit Fessard à affirmer que le mystère de l’opposition du juif rejeté et du païen converti est le moyen de grâce de la miséricorde de Dieu dans l’histoire. L’endurcissement même des juifs a permis le don de la foi chrétienne aux nations. Comment dans l’histoire, et aujourd’hui, la mission du peuple juif, mission « toute négative » écrit Fessard, constitue-t-elle un moyen de grâce ? C’était déjà la question que posait St Augustin dans la Cité de Dieu. Une question importante surgit pour le lecteur de notre temps : Fessard est-il partisan de la théorie de la substitution ? Est-il antisémite ? Nous ne le pensons pas, bien que son vocabulaire soit celui de son époque. Ainsi parle-t-il par exemple du « juif internationaliste et rationaliste » ou de « destinée et mission négatrice du peuple juif » (p. 200-240). Encore faut-il comprendre la portée de ces termes dans l’argumentation de l’ouvrage. Contre les accusations d’antisémitisme, il fait remarquer que sa démonstration relève d’une typologie symbolisante qui ne vise pas à caractériser le peuple juif concret, historique, selon des qualifications péjoratives. Il précise que

par ces mots judaïsme, paganisme, christianisme, nous ne désignons que des essences historiques qui tendent à se réaliser, mais ne le sont jamais ni en aucun individu ni même, dans la multiplicité des individus qui y participent, en aucun moment de l’histoire.

(p. 223)

Dans d’autres ouvrages, il parlera ainsi du symbole symbolisant4. Ce symbole passe dans l’histoire et se transforme dialectiquement : l’opposition du peuple juif avec les nations païennes, avant l’incarnation, était la base de la dialectique de la justice et de la charité. Désormais l’opposition du judaïsme et de ses développements rationalistes avec le christianisme constitue le chemin nécessaire à la perfection de l’humanité dans son unité dans le Christ. L’humain est conduit en effet à s’identifier finalement au chrétien.

En 1936, au temps de la propagande nazie, il était aussi pertinent que Fessard évoque les notions de « race » et de « sang » : cette base de la cohésion nationale, pour le peuple juif, est soumise à l’action de l’élection divine qui constitue le peuple. L’opposition aux païens se transposant dans l’opposition au christianisme devient un conflit se révélant « comme celui de la religion par excellence [le judaïsme] avec l’irréligion pure et simple [le christianisme] » (p. 220). Par un mouvement dialectique centré sur le Christ, en refusant l’accomplissement de l’élection divine par la grâce divine, le judaïsme conduit à une « religion purement naturelle » dont les symboles ne rejoignent plus la réalité surnaturelle. L’expression est forte. Il convient d’en mesurer la portée : il s’agit ici « d’essences historiques », « c’est-à-dire précisément des natures qui tendent à s’objectiver dans l’histoire, sans jamais toutefois s’incarner pleinement dans les individus ou dans les peuples5 ». Pas d’antisémitisme ici, donc. De cette essence historique du judaïsme opposé au christianisme naît la caractéristique du « rationalisme », comme ce vers quoi tend désormais le judaïsme, dont l’essence consiste en la « suffisance de la raison humaine pour juger de tout et n’être jugée par “personne” » (id., à partir de 1 Co 2,15). Autrement dit, le refus de la grâce du Christ pour réaliser l’unité de l’humanité et la défiance à l’égard de l’Église déterminent le rationalisme à se concrétiser dans deux attitudes opposées, inévitablement. D’une part il revient à la position du païen individualiste et égoïste, et il a pour fruit le nationalisme. D’autre part, il postule l’autosuffisance de la nature à se constituer d’elle-même et invoque l’internationalisme.

L’incrédulité du peuple juif amène ainsi à considérer l’histoire comme une dialectique surnaturelle de la relation et de l’opposition de l’homme avec Dieu. On notera en passant que Fessard comprend philosophiquement ainsi l’avènement de l’islam comme une source importante du rationalisme philosophique et religieux. Il développe une vue assez novatrice du lien entre islam et judaïsme, en tant que pour lui, ce dernier « s’exténue », de son espérance messianique, dans la religion musulmane. L’islam opère la naturalisation de la révélation et prépare l’agnosticisme des penseurs rationalistes (p. 224-226). Fessard reprend Louis Massignon, selon qui « le Qor’an tente de réduire le donné révélé à la religion naturelle définitive » (p. 225). De même, capitalisme et marxisme forment des avatars du rationalisme, du point de vue économique, et dans leur opposition à la religion, et dans leur oubli des relations personnelles, au profit d’un apparent progrès indéfini en réalité. La fausseté de ces positions philosophiques, politiques et économiques réside dans l’impossibilité de définir le centre de l’unification de l’humanité, alors que la grâce de Dieu dans l’Incarnation a rendu possible cette détermination qui ne supprime pas les oppositions mais les convertit en les conservant. L’illusion du pacifisme internationaliste comme la fausseté du nationalisme viennent de leur refus d’accepter que

la guérison et l’unification de l’Humanité ne peut être obtenue que par un acte original de l’esprit, mais de l’Esprit absolu, puisqu’il s’agit de réaliser une synthèse totale et absolue (…) détermination qui n’est point de l’homme seul mais de Dieu, du Dieu-Homme.

(p. 243)

Fessard conclut Pax Nostra en évoquant le mur qui subsistera jusqu’à la fin de l’histoire entre le croyant et le non-croyant (p. 355). Il reste que tout le contenu de Pax Nostra précise les conditions de la progressive réalisation de la paix, à partir de la personne du Christ. Le progrès spirituel de l’humanité suit le rythme du Christ :

Ce rythme essentiel, le Christ me l’a révélé, en se montrant à moi comme le parfait symbole et la réalité même de cette marche de l’Humanité vers Dieu. (…) Tout le rôle de la justice chrétienne est d’interdire à l’individu le recul, le repliement sur soi ; celui de la charité est d’ouvrir toujours plus le moi à l’inspiration, afin que la personne trouve par là le moyen de communier avec tous. Jusqu’à ce qu’enfin, cette croissance mutuelle de la Justice et de la Charité étant parvenue au terme, Dieu soit tout en tous.

(p. 143-144)

Dans ce rythme, Fessard précise le rôle de l’Église. Il n’est autre que la reprise de la fonction médiatrice du Christ révélant à l’humanité son unité naturelle et présentant aux nations l’offre de l’unité surnaturelle. C’est pourquoi il est essentiel pour Fessard de distinguer franchement la constitution du Corps mystique du Christ d’avec le Corps visible qu’est l’Église.

IV Actualité de Pax Nostra

Dans sa recension de Pax Nostra, Gabriel Marcel s’interrogeait sur la faisabilité de l’application de l’examen de conscience proposé par l’auteur au niveau international. Pour lui, le texte était quelque peu utopique. L’ami du P. Fessard prophétisait cependant : « Un livre comme Pax Nostra devrait (…) être non pas réécrit, mais périodiquement complété à la lueur des événements par des annexes qui viendraient en spécifier toujours davantage les motifs essentiels6. » D’une certaine manière, Fessard a répondu à ce vœu en écrivant Le dialogue catholique communiste est-il possible ? (1937), Épreuve de force (1939), Paix ou Guerre… (1951), Libre méditation sur un message de Pie xii (1957), Marxisme et théologie de la libération… (1978), Église de France, prends garde de perdre la foi (1979). Ces ouvrages reprennent, souvent explicitement, les acquis de Pax Nostra, tout en les complétant par de nouvelles précisions et argumentations, car la pensée de Fessard était en perpétuel mouvement, toujours guidée par le souci de la liaison entre l’actualité et la liberté de la décision, de l’élection. En 1951, Fessard publiait Paix ou Guerre ? Notre Paix pour répondre aux questions que posaient la guerre froide, l’engagement des Américains et de l’ONU en Corée et le poids du Parti communiste dans la vie politique française de cette époque. Il n’hésita pas à reprendre la perspective de la dialectique du juif et du païen développée dans Pax Nostra, estimant que cette dialectique offrait toujours les éléments nécessaires à la résolution du nouvel examen de conscience qui devait être posé alors. En effet, cette dialectique sera toujours opératoire dans la question de l’organisation sociale de l’humanité car l’inimitié – humaine mais ayant une source surnaturelle – entre le juif et le païen peut être appliquée comme une grille sur les divisions contemporaines qui surgissent entre les hommes dans la contingence de l’histoire :

Toute division humaine – qu’elle soit infime comme la tentation la plus intime ou immense comme une guerre mondiale –, ne peut être et être comprise en son sens plénier que comme participation contingente et reflet passager de cette inimitié capitale. Dès lors, (…) le Chrétien peut être assuré de trouver, pour ainsi dire, toute tracée devant lui, la voie qui lui permettra d’imiter le Christ médiateur, de renverser par conséquent les murs d’inimitié dressés à son époque pour réconcilier les adversaires dans l’Homme nouveau7.

Cinq ans plus tard, Dans une Libre méditation sur un message de Pie xii, Noël 1956, Gaston Fessard exposera un « court traité de politique chrétienne » en interprétant, en fonction des règles de discernement des Exercices spirituels, une phrase du pape : « Jamais on ne peut faire de bonne politique avec le seul sentiment, encore moins la vraie politique d’aujourd’hui avec les sentiments d’hier et d’avant-hier8 ». Fessard distingue la vraie politique de la simple bonne politique, cette dernière ne tenant pas compte du facteur temporel, où se révèlent les valeurs éternelles dans l’histoire, qui donnent la véritable qualité de bonté à l’acte politique. C’est dans l’histoire que se vérifie la vérité de la politique. La place du sentiment, de l’affectivité, y est primordiale, qui détermine dans l’aujourd’hui la décision authentique.

Les sentiments « d’hier et d’avant-hier » doivent être jugés comme des tendances, soit au conservatisme de droite, soit au progressisme de gauche. À « l’homme de droite », animé par les sentiments d’avant-hier, par un regret des valeurs perdues de la tradition, les règles de première semaine permettront de trouver l’espérance en l’avenir. Il devra concilier leçons du passé et valeurs de l’avenir, afin « de promouvoir ainsi un progrès véritable, (en s’ouvrant) au sentiment de l’Éternel qui lui donnera de “faire la vraie politique d’aujourd’hui”9 ». Les règles de deuxième semaine, en particulier la cinquième, aideront « l’homme de gauche » à sortir des illusions d’une aveuglante confiance dans le futur. Pour Fessard, le rapport de l’homme à Dieu est régi par la même règle d’action que celle des relations humaines dans le monde social. Ni réactionnaire, ni progressiste, le vrai politique cherchera « en face de la réalité de son temps, “le sens profond de l’histoire de l’homme, passé et futur”, à la lumière du Verbe incarné et même de toute l’histoire surnaturelle dont l’homme-Dieu est le centre10 ». Telle est la leçon bien actuelle de Pax Nostra.

Notes de bas de page

  • 1 G. Marcel, « La vertu de force et la paix », La vie intellectuelle 35/3 (15 mai 1935), p. 357-360. G. Marcel fut l’intermédiaire entre le p. Fessard et les éditions Grasset pour la publication de Pax Nostra (cf. G. Marcel, G. Fessard, Correspondance (1934-1971), présentée et annotée par H. de Lubac, M. Rougier et M. Sales, introduction par X. Tilliette, Beauchesne, Paris, 1981). Le contenu de l’ouvrage avait été présenté en plusieurs articles dans les Études au cours de l’année 1936. Le chapitre iii fut même publié dans la Nouvelle revue théologique, dans un article intitulé « De la justice internationale », NRT 63 (1936), p. 5-31.

  • 2 D. Serra-Coatanea, Le défi actuel du Bien commun dans la doctrine sociale de l’Église. Études à partir de l’approche de Gaston Fessard, Lit, Zürich, 2016, p. 27.

  • 3 Renvoyons simplement aux lumineuses études de deux grands commentateurs de Fessard : M. Sales, Gaston Fessard (1897-1978). Genèse d’une pensée, Lessius, Bruxelles, 20182 et F. Louzeau, L’anthropologie sociale du Père Gaston Fessard. Suivi d’un inédit de Gaston Fessard : Collaboration et Résistance au Pouvoir du Prince-Esclave (octobre-décembre 1942), P.U.F., Paris, 2009. Voir aussi M. Sales, « Le Mystère de la Société. À propos d’un livre récent », NRT 119 (1997), p. 422-429.

  • 4 Ce qui n’empêcha pas Jules Isaac de considérer comme « violemment antisémite » le texte de Fessard consacré à la « destinée et mission négatrice du peuple juif » (p. 200-240). En 1942, Maurice Blondel avait en effet envoyé Pax Nostra au futur fondateur des Amitiés judéo-chrétiennes qui lui avait adressé une note intitulée « Quelques constatations basées sur la lecture des Évangiles » au sujet de l’attitude de l’Église vis-à-vis des juifs dans l’histoire. Cf. C. Iancu, « Les réactions des milieux chrétiens face à Jules Isaac », Revue d’Histoire de la Shoah 192 (2010), p. 157-193. F. Louzeau précise que, « sensible aux critiques de Jules Isaac », le p. Fessard évitera par la suite l’expression « unité négative du peuple juif » (L’anthropologie sociale du Père Gaston Fessard, cité n. 3, p. 404, n. 3).

  • 5 F. Louzeau, L’anthropologie sociale du Père Gaston Fessard (cité n. 3), p. 405.

  • 6 G. Marcel, Recension de Pax Nostra dans La vie intellectuelle 45 (10 nov. 1936), p. 426.

  • 7 G. Fessard, Paix ou Guerre, Notre Paix, 1951, p. 21.

  • 8 Id., Libre méditation sur un message de Pie xii, Noël 1956, p. 126.

  • 9 Ibid., p. 137.

  • 10 Ibid., p. 127.

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