Maternité virginale et filiation divine

Gérard Remy
Occasionnée par l'ouvrage de Benoît xvi, L'enfance de Jésus, cette étude traite de la nature du lien entre maternité virginale et filiation divine en référence à la thèse, énoncée par le professeur Ratzinger, de la compatibilité de cette filiation avec un engendrement naturel. Il faut alors admettre la contingence de ce lien dont le seul motif serait celui de haute convenance. Celle-ci soulève la question du réalisme de l'humanité de Jésus, que Thomas d'Aquin avait déjà abordée. Ce débat présente un enjeu oecuménique, la théologie protestante, hormis K. Barth, se montrant réservée à l'égard d'une virginité que la christologie n'exige pas. On observera toutefois une analogie entre les origines de Jésus et sa destinée pascale : la virginité de Marie est le signe de la filiation divine comme le tombeau vide est celui de la résurrection.

Parmi les dernières publications de Benoît xvi, le volume sur l’enfance de Jésus1 rencontre inévitablement le thème de la maternité virginale de Marie, reconnue comme signe de l’originalité du mystère chrétien. Cette thèse est à relier à une position nette du professeur Ratzinger, dans son ouvrage traitant du Credo, Foi chrétienne hier et aujourd’hui 2, sur la nature du rapport entre incarnation et maternité virginale : faut-il comprendre la virginité de Marie comme le corollaire obligé de cette incarnation ou celle-ci serait-elle compatible avec un engendrement naturel ? La réponse avancée est franchement positive quant à la deuxième question posée. Que la naissance de l’enfant Jésus se place sous le signe contingent et non contraignant de la maternité virginale motive la réflexion que nous tentons. Comment justifier cette virginité si l’incarnation ne l’exige pas ? Bien des raisons sont invoquées par la tradition théologique, puisées dans le cadre et à la lumière de l’économie de l’incarnation. Mais la compatibilité entre incarnation et procréation naturelle s’avère également exploitable contre le miracle d’une maternité virginale dès lors qu’elle est privée de motif contraignant, et donc en faveur du simple jeu des lois naturelles, puisqu’elles opèrent sans risque pour la filiation divine. Cette option théologique marque un clivage confessionnel entre la doctrine catholique qui, sans en faire une nécessité, relie néanmoins la maternité virginale et la naissance divine, et la pensée protestante qui se montre critique envers cette position de « l’Église catholique romaine », préférant ranger les récits de l’enfance de Jésus dans le domaine de la légende et du symbole, puisqu’un engendrement naturel ne compromet en rien le mystère de l’incarnation. Cette divergence, qu’aggrave la dévotion mariale populaire dans le catholicisme, trouverait-elle quelque atténuation dans la compatibilité admise par le professeur Ratzinger ? En somme, en tant que virginale, cette maternité se veut respectueuse de l’engendrement du Fils par le seul Père ; en tant que maternité, elle introduit cette filiation dans une lignée humaine mais selon une modalité unique. Là est le nœud du mystère et du litige.

I Maternité virginale et filiation divine

Ces qualifications respectives de Marie et de son Fils Jésus se présentent sous forme de deux binômes de contenus apparemment antinomiques, mais l’un et l’autre en corrélation de sens. Comment évaluer cette corrélation ? Répond-elle à un lien nécessaire entre deux propriétés inséparables ou quel autre type de rapport convient-il de leur prêter ?

1 La nature de leur lien

Alors que le lien entre maternité virginale et filiation divine s’affirme dans la théologie ancienne et traditionnelle, la théologie contemporaine se pose la question de sa nature. Nous en prendrons acte avant de nous référer à quelques énoncés traditionnels typiques pour en saisir la perspective propre et en dégager le bien-fondé.

a Un lien contingent ?

Soucieux de sauvegarder l’indépendance de la filiation divine par rapport à la maternité virginale, le professeur Ratzinger ne craignait pas d’en dénouer le lien supposé nécessaire, dans l’intention aussi de prévenir toute compromission de la foi avec une représentation de teneur mythologique :

La filiation divine de Jésus ne repose pas, d’après la foi de l’Église, sur le fait que Jésus n’a pas eu de père humain ; la doctrine de la divinité de Jésus ne serait pas mise en cause, si Jésus était issu d’un mariage normal. Cette filiation divine dont parle la foi n’est pas un fait biologique mais ontologique ; elle n’est pas un événement dans le temps, elle se situe dans l’éternité de Dieu (…)3.

La portée de cette assertion demande à être bien perçue : est récusée l’idée que l’absence d’un père humain serve de fondement à la filiation divine, de sorte que, même dans l’hypothèse d’une naissance normale, cette filiation échapperait à la contestation. En effet, naissance virginale et filiation divine relèvent à leur source de deux ordres bien distincts, la filiation éternelle du Verbe s’affirmant indépendante de la naissance virginale qui n’en est ni la condition ni l’assise. S’ensuit-il que la réciproque soit également vraie, à savoir l’indépendance de cette maternité par rapport à la divinité de Jésus ? Selon le même théologien, cette conclusion aurait également sa légitimité, car la naissance virginale « n’appartient pas non plus directement à la doctrine de la filiation divine de Jésus4 », mais elle dit de quelle manière le salut vient à nous. La filiation est un donné originaire, transcendant le cours du temps, car le Fils ne surgit pas du milieu des créatures au titre d’une élection ou d’une investiture à la manière des hommes de Dieu sous la première Alliance. Si la foi christologique a pu contracter jadis des attaches trop fermes avec la doctrine mariale sous l’effet de la controverse, une mise au point serait utile pour les resituer dans leur ordre propre.

On ne sera pas surpris que la dissociation introduite par le professeur Ratzinger trouve une opinion concordante en milieu protestant. Ainsi, à titre d’exemple, G. Siegwalt estime que la naissance virginale « n’est pas dogmatiquement nécessaire5 », paternité divine et paternité humaine ne s’excluant pas ; elle porte un sens, celui « de l’unicité de Jésus en tant que Christ6 ». Si le fait historique ne s’impose pas, il n’est pas pour autant à brader au profit d’une légende qui se serait formée en marge des premiers témoins. Est à écarter le mythe d’un mariage divin, une dérive qui s’attire une large opposition. Alors que des théologiens protestants n’hésitent pas à adopter une ligne critique, rationnelle, qui range ces récits, sans état d’âme, dans le domaine non du mythe mais de la légende, le groupe des Dombes s’en tient à une lecture fidèle et respectueuse des récits de l’enfance7.

Ainsi, l’articulation entre maternité virginale et filiation divine ne répond pas à un principe de nécessité les mettant en rapport d’interdépendance. Si c’était le cas, l’une serait déductible de l’autre, la maternité virginale accréditant la filiation divine. Celle-ci échapperait à la force révélatrice du fait pascal8 qui perdrait sa singularité au profit de l’événement inaugural de la conception. Or, l’économie du salut n’échappe pas à un processus de croissance que son dénouement porte à son sommet. Mais la réalité prouve que cette vision peut être sujette à grave méprise.

b Une erreur de perspective

Une grave méprise, alimentant le soupçon que la naissance virginale mettrait en péril la divinité du Fils, est repérable chez W. Pannenberg. Quatre éléments demandent à être coordonnés : la résurrection et le Jésus pré-pascal, sa préexistence et sa naissance. Cet auteur reconnaît clairement le lien de continuité entre le Jésus pré-pascal et le Ressuscité, qui confirme sa prétention messianique et l’éclaire rétroactivement jusqu’au départ de sa mission terrestre. Si Paul n’a pas ressenti d’opposition entre la préexistence du Fils et son investiture par la résurrection, la continuité jusqu’ici maintenue bute sur la naissance virginale. Celle-ci, selon un présupposé réitéré, relève d’une origine légendaire, due à une projection tardive de la résurrection sur les origines de Jésus9. Une telle naissance est d’ailleurs ignorée de Paul, Marc et Jean et se heurte à la « contradiction insoluble avec la christologie du Fils de Dieu préexistant10 » selon Paul et Jean, car cette légende ferait coïncider filiation divine et conception humaine.

Si la relation s’impose entre la préexistence et l’intronisation par la résurrection, l’incompatibilité est insurmontable entre cette préexistence et une filiation divine « fondée uniquement dans le temps11 ». Bref, pareil présupposé ne range pas seulement la naissance virginale dans le domaine de la légende mais il la met en contradiction avec la préexistence du Fils et finalement avec le mystère de l’Incarnation12. S’ensuit l’idée irrecevable que « Jésus est seulement devenu Fils de Dieu lorsque Marie l’a conçu13 », une telle coïncidence découlant des récits de l’enfance (Lc 1,35 ; Mt 1,18-25). Ainsi s’instaure une rivalité entre l’éternité et le temps puisque la conception virginale est censée inaugurer la condition divine du Fils. Le postulat qui commande cette logique dégage un relent de monophysisme (au moins pour les besoins de la cause), violant la distinction et donc la non-contradiction entre génération éternelle et naissance temporelle et, en dernier, entre Trinité immanente et Trinité économique, mystère caché et mystère révélé.

Cette lecture, qui bute sur la naissance, sans motif exégétique élaboré, est d’autant plus surprenante qu’elle plaide en faveur d’une interprétation pascale du parcours de Jésus, reconnaissant ainsi un lien de continuité entre la résurrection et la période antérieure, ponctuée par le baptême, compris comme consécration prophétique14. La résurrection est bien perçue comme une confirmation et une révélation de sens rétroactif de l’unité de Jésus avec Dieu. Mais alors pourquoi ce regard pascal devrait-il s’arrêter au seuil de la naissance comme si elle résistait à l’idée de préexistence du Fils de Dieu15 ? Que l’être divin se soit « uni par l’Incarnation à la corporalité terrestre de Jésus » s’est précisément réalisé par son engendrement de Marie en qui l’éternelle divinité du Fils s’unit à une nature humaine temporelle. La conception virginale inaugure la destinée terrestre de Jésus ; pas plus que sa résurrection, elle ne fonde sa divinité qui la transcende16.

2 L’attestation de leur correspondance

Puisqu’un engendrement naturel ne contreviendrait pas à la filiation divine, on est en droit de se demander quelle intelligence théologique la Tradition a cherché à se donner de la maternité virginale. Elle en recevait le fait des Écritures, mais comment la reliait-elle à la filiation divine ?

a Ses racines patristiques

Les origines chrétiennes témoignent d’une certaine corrélation entre maternité virginale et filiation divine. La doctrine mariale s’élaborant dans un climat polémique, l’association provocante des deux qualités de mère et de vierge se heurtait aux oppositions d’origine juive et païenne, négatrices ou de la divinité ou de l’humanité du Christ. La maternité virginale était, en effet, exploitable en sens opposés, selon que l’on tirait argument de la réunion de la « chair » et de l’« esprit saint » en faveur de l’humanité réelle d’un enfant de condition supérieure ou que l’on dissociait ces deux référents pour conclure à sa condition commune ou au contraire apparente, selon le docétisme, ou encore mythologique, puisqu’une telle combinaison de principes fécondants était contraire aux lois de la nature. À titre d’illustration, retenons deux auteurs, contemporains, Irénée, adversaire des gnostiques, et Tertullien aux prises avec Marcion.

Selon Irénée, bien qu’elle soit vierge, mais parce qu’elle était de race humaine, Marie engendra, selon la génération humaine, le « Fils de l’homme17 ». C’est la féminité, la nature humaine de Marie qui, en dépit de sa virginité, garantit l’authenticité de l’humanité de Jésus. Ainsi, Irénée associe, sans les confondre, la génération éternelle du Fils à sa naissance d’une Vierge, toutes deux qualifiées d’éclatantes :

Parce que, seul entre tous, il a eu en lui cette génération éclatante qui lui vient du Père Très-Haut et parce qu’il a reçu aussi cette naissance éclatante qui lui vient de la Vierge, les divines Écritures rendent de lui ce double témoignage : d’une part, il est homme sans beauté, sujet à la souffrance (…) ; d’autre part, il est Seigneur saint, admirable Conseiller, éclatant de beauté, Dieu fort (…)18.

Irénée ne cherche pas à déduire la filiation divine de la maternité virginale mais il veut signaler leur correspondance qui, selon l’économie divine, fait de cette naissance imprévue le signe approprié de la double origine, divine et humaine, du « Dieu avec nous », de l’Emmanuel, descendu pour chercher la brebis égarée et remonté vers le Père pour lui remettre l’homme perdu mais retrouvé.

Aux prises avec le courant gnostique, Tertullien insiste sur la réalité charnelle du Christ, fondée sur celle de sa naissance et ordonnée à la mort salvifique :

Puisqu’il devait être homme réellement jusqu’à la mort, il devait revêtir la chair qui est vouée à la mort. Or, la naissance précède cette chair qui est vouée à la mort19.

D’un autre côté, il invoque la filiation divine à titre d’argument de convenance en faveur de la naissance virginale :

Il ne convenait pas que le Fils de Dieu naquît d’une semence humaine, de crainte qu’entièrement fils d’homme, il ne fût pas également Fils de Dieu et n’eût rien de plus que Salomon ou que Jonas (…)20.

L’accord entre maternité de Marie et humanité du Christ, virginité de Marie et divinité du Fils, invoqué par Irénée, est repris, voire souligné, par Tertullien qui pressent le péril pour la divinité de son association avec une génération naturelle. La controverse avec l’ébionisme, négateur de la divinité de Jésus, l’incitait à marquer la différence entre la personne du Christ et celle des plus grandes figures de l’Ancien Testament qui, s’il relatait la naissance merveilleuse de plusieurs d’entre elles, ne reconnaissait à aucune une naissance virginale.

Comprise à partir de Marie et de l’Esprit, sans disjonction aucune, la naissance de Jésus est interprétée comme signe de sa double origine et donc de sa double nature :

Il est Dieu en même temps qu’homme, parce qu’il a la chair de l’homme en même temps que l’Esprit de Dieu : de l’homme il tient sa chair sans semence et de Dieu il tient la semence et l’Esprit (…)21.

Le privilège de Marie est donc bien adossé au mystère du Fils de Dieu qu’il entend honorer. Son motif est christologique ; fût-il de convenance, il entre dans l’ordre de l’économie divine exempte de toute nécessité mais pourvoyeuse de l’humanité du Verbe.

Il convient d’ajouter que, si ce privilège marial s’expliquait pour une raison de cohésion avec la filiation divine, il était aussi utilisable au détriment du réalisme de l’incarnation, comme en témoigne son usage par Hilaire qui invoque cette origine merveilleuse en faveur d’une sublimation de ce corps supposé exempt des faiblesses de la nature, comme si elle exerçait sur lui un effet antalgique22. La maternité virginale n’était donc pas indemne d’ambiguïté ou d’excès dans son utilisation.

L’intuition de foi qui remonte aux origines de la Tradition patristique ne restera pas sans écho. À la suite d’Ambroise et de Jérôme, Augustin soulignera la virginité perpétuelle de Marie, associée à sa maternité selon la chair, et la mettra en relation de symétrie antithétique avec le Père, principe de la naissance divine de Jésus :

Selon la foi catholique il nous faut croire que la nativité du Seigneur est double : l’une divine, l’autre humaine ; l’une en dehors du temps, l’autre dans le temps. Toutes deux sont merveilleuses : l’une sans mère, l’autre sans père. Si nous ne comprenons pas l’une, comment raconterons-nous l’autre ? Qui peut comprendre une nouveauté totale, inouïe, unique dans le monde, l’incroyable devenu croyable, et incroyablement cru par le monde entier, qu’une vierge conçoive, qu’une vierge enfante, qu’une mère demeure toujours vierge ? Ce qui échappe à la raison humaine, que la foi le saisisse et, si la raison humaine fait défaut, que la foi progresse23.

La technique du prédicateur consiste à coordonner les deux naissances sans les associer par un lien de subordination explicite, se sentant sans doute libéré des tendances hérétiques de jadis. Mais, selon lui, leur rapport est tel qu’on imagine difficilement qu’elles ne soient pas réunies dans son esprit. La suite de son propos s’oriente dans un sens sotériologique. Si le serpent a usé de la faiblesse de la femme pour atteindre l’homme, le Seigneur est venu chercher ce qui avait péri :

Pour aucun sexe nous ne devons faire injure au Créateur. La nativité du Seigneur donne du prix à l’un et à l’autre pour espérer le salut. L’honneur du sexe masculin est dans la chair du Christ, l’honneur du sexe féminin est dans la mère du Christ24.

Après une telle parité, comment soupçonner Augustin de misogynie25 ?

b Un rapport de convenance

La confrontation entre le postulat du professeur Ratzinger26 et ces quelques témoignages patristiques pose la question de leur conciliation. Si elle est possible, comment la définir ? Une notion déjà présente dans ces quelques témoignages sera méthodiquement réutilisée par Thomas d’Aquin : celle de convenance.

Les raisons justificatives alléguées par lui en faveur de la maternité virginale de Marie se réclament non de la nécessité, qui commande des liens logiques ou se concrétise dans un enchaînement causal, mais de la convenance, dans le cadre de la cohérence de la foi. Ainsi, une de ces raisons tient au Père, dont le Christ est le vrai Fils ; à ce titre, il eût été inconvenant que sa conception ait demandé l’intervention d’un père terrestre27. La virginité de Marie se trouve mise en harmonie avec l’exclusivité de la paternité divine. L’unicité est donc la règle qui commande l’engendrement du Christ, dans le temps par la maternité et dans l’éternité par la paternité. De ce point de vue Thomas est une fois encore le fidèle héritier des Pères.

La Somme de théologie reprend avec une relative sobriété les explicitations que la Somme contre les Gentils 28, de rédaction antérieure, avait élaborées sur ce sujet et qui faisait jouer l’argument de convenance en faveur de la maternité virginale en invoquant l’analogie entre la génération spirituelle du Verbe, qui n’entraîne aucune corruption pour son auteur, le Père, et sa conception humaine, qui se doit de respecter l’intégrité de sa mère29. La paternité divine joue ainsi un rôle exemplaire dont la maternité virginale est le reflet temporel30.

Étant entendu que Dieu échappe à toute nécessité, le raisonnement de Thomas recourt spontanément à l’argument de convenance approprié à l’histoire du salut, dont le déroulement, qui culmine avec la Croix, n’est explicable que par ce genre de motifs31 ; ils sont les signes qui dévoilent la Sagesse divine dans l’histoire et dont la gratuité s’oppose à toute contrainte. La convenance est donc le seul motif qui puisse coordonner maternité virginale et filiation divine. L’histoire du salut les affranchit d’un lien de nécessité qui se retournerait contre son propre mouvement culminant dans le fait pascal, suprême révélation de l’identité mystérieuse du fils de Marie. La position du professeur Ratzinger trouve ainsi sa parfaite légitimité sans entrer en désaccord avec le point de vue traditionnel qui s’aligne sur la règle de convenance dont décide l’économie divine du salut. K. Barth renforcera cet argument en frappant son contraire d’une impossibilité, car la chair est dans l’incapacité d’œuvrer avec Dieu et l’homme dans celle d’exercer la souveraineté qui lui revient dans la génération naturelle32.

II Maternité virginale et humanité du Christ

La maternité virginale ne soulève pas seulement la question de son rapport avec la filiation divine du Christ mais encore celle de sa compatibilité avec son authentique humanité, une difficulté bien perçue jadis par saint Thomas, qui tente une conciliation entre une affirmation de foi et l’exigence des lois de la nature qui se défient mutuellement. Comment allier la maternité virginale de Marie avec l’humanité du Christ que la foi prétend réelle malgré le défaut d’intervention masculine ?

1 Une tentative de conciliation

Le p. Sesboüé eut le mérite de signaler clairement la difficulté33. Mais n’est-il pas un peu rapide de dire qu’elle s’évanouit « si l’on considère que la série des générations est elle-même inscrite dans un acte de création divine » ? Sans doute, mais cet acte respecte la continuité biologique entre les générations, assurée par l’action conjointe d’un principe masculin et féminin, de sorte que tout nouveau-né se rattache à une double lignée de parenté. La difficulté reste donc entière, d’un point de vue humain, le Christ ne se rattachant qu’à une seule lignée par sa parenté charnelle34.

Pour sauvegarder son authentique humanité, suffit-il de dire qu’à l’acte naturel de procréation se substitue celui de création, car cette notion n’est pas exempte d’équivoque ? Est-elle à entendre dans son sens ontologique de création ex nihilo ? Dans ce cas, le Christ serait-il encore enraciné dans notre humanité ou s’y infiltrerait-il comme un être à part, un intrus, ce qui compromettrait toute la portée rédemptrice que l’on rattache à son incarnation ?

Thomas d’Aquin fut déjà conscient du danger que pouvait faire courir à la nature humaine et donc charnelle du Christ sa conception virginale. Si une fécondation naturelle suppose le concours de deux principes sexuellement différents, comment un être qui déroge à cette loi peut-il jouir d’un statut équivalent à celui du reste de l’humanité ? La doctrine de foi se heurte à la biologie, mieux, elle la défie par une requête qui va à l’encontre d’une loi fondamentale et universelle dans la reproduction du vivant.

Pour se tirer d’embarras, Thomas se tourne vers Aristote, homme de science, pour lui emprunter une distribution des fonctions, adaptable au plan surnaturel de la maternité virginale. L’auteur d’un traité sur la Génération des Animaux décèle une attribution complémentaire des rôles : l’élément mâle est considéré comme « principe actif » tandis que l’élément féminin est chargé de fournir la matière des corps35. L’emprunt de cette répartition est répété à satiété par Thomas36. Puisqu’à la mère revient la production de la matière corporelle, le risque de disparité entre le corps du Christ et le nôtre est conjuré. Cette hypothèse explicative se trouvait en quelque sorte ajustée à la réponse dont Thomas avait besoin, tant elle se prêtait à la conception virginale du Christ, la puissance fécondante de l’Esprit, semence divine, se substituant au principe mâle sans risque de disparité entre la nature physique du Christ et la nôtre, la puissance divine illimitée suppléant largement à l’absence de ce principe.

Que le Christ doive sa nature charnelle à la femme relève de la convenance la plus haute, car elle engage l’ennoblissement de la nature humaine et l’authenticité de l’incarnation par laquelle, selon un emprunt à Augustin, se réunissent les deux natures, dont dérive le rôle médiateur du Christ entre Dieu et les hommes37. Cette identité de nature, assurée par le rôle maternel de Marie, ne répond pas seulement à une difficulté de caractère physique, car elle engage aussi la doctrine du salut qui suppose une solidarité de nature entre le Christ et l’humanité dont il ne guérit que ce qu’il a assumé38 en même temps qu’était prévenue une interprétation docète.

Il faut encore signaler un facteur déterminant : si l’authenticité humaine suppose un fondement biologique, elle dépend finalement d’une autre composante essentielle et spécifique, d’essence spirituelle. Abstraction faite de la part de sublimation du statut du Christ dès sa conception chez Thomas39, la réalité de son humanité découle en dernier ressort de son âme créée par Dieu. Son animation doit coïncider avec le premier instant de sa conception, c’est-à-dire de la formation de son corps, car cette instantanéité engage la radicalité de son assomption par le Verbe. Il s’agit donc d’un seul et même acte40. Du point de vue de son animation, la parité est totale entre le Christ et les autres hommes, car l’âme humaine résulte d’un acte divin immédiat, excluant l’intervention de tout agent intermédiaire. De plus, elle échappe au devenir, n’étant en germe dans aucune matière préalable, dont la distingue son incorruptibilité, ni dans aucun principe spirituel, étranger au phénomène de transmutation. L’âme, principe personnalisant et individualisant, agent d’interrelations possibles dans le groupe social et la famille humaine, est donc l’effet d’un acte créateur direct bannissant toute différence entre le Christ et tout autre être humain41.

2 Le sens d’un mystère

Que K. Barth soit soupçonné par Pannenberg d’un rapprochement avec la foi catholique s’explique par son franc accueil du « miracle de Noël42 ». Quelle que soit la valeur probante de ses attestations scripturaires, celui-ci exprime l’avènement de Dieu dans le monde ; en lui le mystère de la révélation divine prend forme et engage la foi en un Dieu qui ne cesse d’étonner et qui, dans la continuité du monde, introduit « un commencement pur43 ». Celui-ci s’inaugure par une naissance aussi naturellement impossible qu’une résurrection d’entre les morts. Mais le « natus ex Maria » du Credo est bien la marque de l’authenticité humaine de Jésus, inséparable du mystère de l’incarnation qui fait de l’homme l’objet de l’intervention divine.

Le « ex virgine » est à comprendre comme un signe de Dieu qui confère à la nature humaine du Fils une double détermination : celle d’un jugement sur les capacités humaines subordonnées à l’action de la Parole divine pour réaliser l’unité entre Dieu et l’homme, grâce à la totale souveraineté de Dieu sur une nature impuissante mais réceptive en Marie. Ce rôle de Marie est inséparable de l’action de l’Esprit qui fait de cette naissance le miracle de Noël44 et de l’homme Jésus le second Adam. Le Saint-Esprit gratifie la nature humaine d’une capacité dont elle était dépourvue et inaugure notre réconciliation et notre disponibilité à l’égard de Dieu. Barth convient « que l’on ne saurait faire de la naissance miraculeuse la condition sine qua non de l’incarnation » car elle est motif de convenance ou de préférence voulue par Dieu. Serait-elle, en conséquence, à ranger dans le domaine de la contingence et des opinions libres ? L’auteur s’en défend, car il y va du mystère de l’incarnation « dont le miracle qui se produit est le signe visible45 ».

Les traits essentiels que cette trop rapide esquisse a cru devoir retenir sont significatifs de la démarche de Barth qui veut s’affranchir de scrupules exégétiques pour pénétrer le sens du mystère à partir de ses virtualités, un mystère qui défie les critères rationnels pour se livrer dans sa profondeur à la foi qui l’accueille.

3 Valeur d’une argumentation

Deux points de vue seront retenus : l’un touche à la jonction entre l’intervention divine et les lois de la nature ; l’autre, de sens herméneutique, évoque certains essais d’interprétation des récits de la naissance plus acceptables pour la raison.

a Un recours à une autre clé de lecture

Quelle valeur l’apport, dont Thomas était redevable à Aristote, conserve-t-il à l’aune de la biologie actuelle ? Les acquisitions de la science dépassent et corrigent, sans aucun doute, l’observation d’Aristote, notamment en ce qui touche le rôle du géniteur. Mais il est incontestable qu’il revient à la mère d’assurer le développement de l’embryon puis du fœtus dans ce milieu naturel appelé placenta. Le réalisme de l’incarnation dépend de cette composante biologique, fournie par la mère. Mais à supposer une conception virginale, il faut postuler une intervention divine s’apparentant à un acte créateur46, pour assurer le rôle fécondant, imparti au géniteur. L’Écriture attribue ce rôle à l’Esprit, figure de la puissance divine.

Quels que soient les progrès de l’embryologie, la puissance fécondante de Dieu en Marie garde tout son mystère qui va plutôt en s’épaississant dans la mesure où la science découvre le rôle indispensable du père. Il faut donc renoncer à en attendre plus d’intelligibilité et donc plus de crédibilité, l’action de l’Esprit bravant les lois de la génétique.

L’étrangeté de la conception virginale fut le motif d’une révision de sa lecture traditionnelle par un examen critique de ses sources, soit pour en proposer une interprétation mythique dans le cadre d’une histoire comparée des religions47, soit pour les considérer comme des « théologoumènes », c’est-à-dire des récits porteurs non d’une vérité historique mais théologique sous un revêtement narratif. De tels essais, qu’il suffit ici de signaler, se heurtent à l’objection principale de l’originalité des récits évangéliques, exempts de véritables parallèles, qui plaiderait en faveur de leur contenu historique48.

Rejoignant l’opinion de J. Ratzinger, J. Moingt part également du préalable de la foi en Jésus, Fils de Dieu, prenant forme humaine dans le sein de Marie49. Le véritable enjeu des récits de l’enfance porte sur la personne de Jésus ; mais faute de disposer d’un tel concept, ils se la représentent comme un embryon. Or, la personne n’est pas un produit de la nature, mais elle s’exprime par un dynamisme spirituel qui se traduit dans la relation à autrui et à soi, par un « tu » et un « je » et s’inaugure dans la relation des parents avec l’enfant, même avant sa naissance.

Ces précisions sur la personne étant données, le renvoi du Fils à la paternité divine devait écarter celle de Joseph et mettre en scène un acte divin d’engendrement. Est-ce au prix de la vérité historique ? En accord avec J. Ratzinger, J. Moingt admet que, même si Jésus était né de Joseph, la foi devrait admettre une intervention divine, elle-même inénarrable50. Ainsi, elle dépasse le niveau de la narration pour viser l’inaccessibilité des origines, qu’il faut faire remonter jusqu’à Dieu.

b Quel bilan ?

Le sondage d’opinion qui vient d’être tenté autorise quelques conclusions globales. Si la foi en la filiation divine de Jésus devait se réclamer de l’absence de paternité humaine, elle serait le résultat d’une déduction hasardeuse, un peu comme si la foi en la résurrection dépendait du tombeau vide, ainsi que le conjecture également Barth51. Mais parce que la filiation divine relève de la transcendance trinitaire, indépendamment d’une conception contre nature, la théologie ne craint pas d’aller jusqu’au terme d’une logique qui la rend théoriquement compatible avec une génération naturelle ; celle-ci ne laisserait aucun doute sur l’authentique humanité de Jésus, mais laisserait tomber l’argument de convenance retenu par la tradition théologique et renchéri par Barth.

L’exclusion d’un rôle parental dans la production de l’âme, puisqu’elle est l’effet d’une création immédiate par Dieu, valide l’hypothèse d’une possible paternité naturelle que s’adjoindrait la paternité divine. Il faudrait alors remodeler le parallélisme qu’Augustin se plaisait à établir. À l’âme, indispensable pour faire un corps vivant, doué des facultés supérieures qui font la grandeur de la nature humaine, revient un rôle médian, qu’Origène lui reconnaissait déjà, entre le Verbe et la condition charnelle assumée52.

Cette possibilité théorique ne donne que plus de relief au motif de convenance qui fonde la maternité virginale. Elle est certes déroutante pour l’esprit invité à reconnaître une intervention divine s’émancipant des contraintes de la nature afin d’introduire dans la continuité des générations un acte de discontinuité porteur d’un germe de nouveauté dans l’universalité humaine. Nécessité et convenance ne sont donc pas exclusives, mais la convenance, selon le dessein divin, est en mesure de la dépasser et de s’en affranchir pour répondre au statut de la gratuité et de la liberté divines. La maternité virginale s’ordonne à la singularité de la personne et au destin de l’enfant nouveau-né selon l’économie inattendue de Dieu.

III L’entrée dans la vie et la victoire sur la mort

Puisque la maternité virginale n’est théoriquement liée ni à la filiation divine ni à l’incarnation, quel sens prend-elle dans l’économie du salut ? En même temps qu’elle assure, avec Joseph pour la lignée davidique, la continuité entre Jésus et son ascendance, elle est prémices de la nouveauté dans laquelle l’humanité est introduite.

1 L’élue de Dieu

La réflexion engagée à partir de deux présupposés — ou la maternité virginale ou un engendrement ordinaire — s’est trouvée référée à deux paramètres : la nécessité et la convenance. La première établissait un rapport plus accommodant entre la filiation divine et les lois de la nature ; la seconde, en défiant les mêmes lois, révélait la dimension surprenante et inattendue du dessein de Dieu. L’espace qui s’ouvre échappe à la contrainte de ces lois pour s’en remettre aux contingences gratuites du plan divin. La maternité virginale marque la vocation unique de Marie dans l’économie du salut dont la réalisation, au bénéfice du peuple des sauvés, s’inaugure avec sa propre conception, pure de tout péché, et s’anticipe par son entrée dans la gloire. Elle est l’élue de Dieu qui choisit de naître d’elle.

La grandeur de sa maternité est mesurable à l’échelle de la paternité divine, la différence entre ces deux ordres étant sauve. Ils se relient, en effet, par un rapport d’analogie, dont le terme en Marie se traduit dans un acte spirituel de foi avant d’aboutir à la génération physique du Christ53. Mais si Marie engendre selon le modèle du Père, cet acte ne peut avoir sa source que dans le modèle trinitaire, qui requiert le rôle de l’Esprit. Clairement lié à la conception virginale, en Mt 1,18.20, il intervient conformément à son rôle dans la génération du Verbe : le Père engendre son Fils de toute éternité comme il l’engendre en Marie et le ressuscite par la puissance de l’Esprit.

Dans un plan qui s’émancipe de la pure biologie, la maternité de Marie sert de gage à l’authentique humanité de Jésus et à son appartenance à la lignée humaine. Marie est le seul point d’insertion possible du Verbe avec notre humanité, réputé suffisant pour fonder sa parité charnelle avec celle des autres hommes. Mais par la vertu de l’Esprit agissant en Marie, il inaugure une humanité nouvelle ou plutôt renouvelée, non dans sa nature et son fonctionnement biologique, mais dans son rapport avec Dieu, autrement dit, quant à sa finalité dernière ; c’est de ce point de vue que l’Esprit dans le Christ fait œuvre de fécondation et de régénération.

Abstraction faite de sa finalité salvifique, l’élection de Marie à une vocation sans partage l’expose à devenir un objet de culte qui l’isole du peuple chrétien. Elle s’identifie alors à une icône compatissante et secourable à contempler ou à supplier, dans une attitude de dévotion exposée à l’idolâtrie, au détriment de sa solidarité avec ses enfants ; la théologie elle-même n’était pas à l’abri de la surenchère54. Ce sont les liens entre la mère et sa famille humaine qu’il faut retrouver. Cette femme est, en effet, la figure achevée d’Israël, son symbole vivant en tant que croyante, servante et pauvre, proposant cette même exemplarité au nouveau Peuple de Dieu, mais axée sur le Christ55. Dans le cadre des convenances gratuites du dessein divin, lui est reconnu un rôle propre dans l’œuvre du salut, perçu par la conscience chrétienne dès ses premiers témoins, en particulier Irénée, qui n’hésite pas à faire ressortir la symétrie entre le rôle récapitulateur du Christ sur l’humanité depuis Adam et le rôle inverse de Marie dénouant les liens du péché jusqu’à Adam56.

2 Prologue et épilogue

Le procédé d’inclusion, coutumier aux auteurs bibliques, est décelable dans la composition des évangiles de Matthieu et de Luc qu’il enveloppe entre le récit inaugural de l’enfance de Jésus et conclusif des apparitions du ressuscité. Une symétrie, déjà évoquée, entre ces deux moments suppose, en effet, une trajectoire bien présente dans ces évangiles. Celui de Marc, qui saute la phase des origines, demeure fort sobre, dans sa finale, en fait d’apparition57. Jean, qui rapporte des récits d’apparition, se borne à l’affirmation capitale, dans son prologue, du Verbe fait chair, ce fait revêtant une valeur théophanique (Jn 1,14). À Jean-Baptiste revient le rôle de confesser la foi christologique. Les énoncés kérygmatiques de la foi pascale renvoient à la crucifixion et à la mort, mais non à la naissance de Jésus. La diversité des sources sur la résurrection comme celle des christophanies pascales empêche toute réduction à un modèle unique.

Les similitudes déjà relevées par d’autres58 entre les récits liminaires sur la naissance et conclusifs sur la résurrection de Jésus sont propres à Matthieu et à Luc : la conception virginale et l’incorruption du corps au tombeau ; l’absence d’intervention humaine dans la conception comme dans la sortie du tombeau ; l’apparence rend ces deux événements suspects, l’un étant soupçonné d’adultère, l’autre de vol ; le « Dieu avec nous » de Mt 1,23 est repris et confirmé dans le dernier verset de cet évangile (28,29) ; enfin et surtout l’apparition angélique nimbe les deux récits d’un caractère épiphanique. Un astre, signe cosmique, se substitue aux anges pour avertir les mages venus d’Orient, présage de la conversion des païens, par opposition à la cruelle incrédulité d’Hérode. Une atmosphère de merveilleux enveloppe à l’évidence l’entrée de Jésus dans l’histoire en rapport avec son intronisation comme maître de l’histoire.

Ces analogies supposent des différences entre ces récits consécutives à leur fonction de prélude ou de dénouement. Le merveilleux de la naissance est porteur d’espérance mêlée de souffrance, en Lc 2,34-35. Cette menace alors pressentie est accomplie lors des théophanies du ressuscité identifié au crucifié. Alors que le merveilleux oriente les visiteurs vers le nouveau-né, à Pâques, les anges remplissent une mission de nature kérygmatique : ils annoncent la sortie du tombeau (Mc 16,6). Tandis que les mages, providentiellement avertis, en entrant dans la maison « virent l’enfant et Marie sa mère » (Mt 2,11), et que les bergers « trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans une mangeoire » (Lc 2,16), les femmes qui accourent au tombeau firent un constat d’absence (Mt 28,6). On ne voit pas le ressuscité ; c’est lui qui se donne à voir, se rend présent et se fait connaître à ses témoins59, sous forme d’apparition gratuite et imprévisible60. Marie qui, par son rôle de mère, est une figure incontournable dans les récits de naissance, est absente de ceux des apparitions dont elle n’est pas témoin.

Tout sommaire qu’il est, ce relevé laisse entrevoir, surtout par la présence angélique, l’éclairage rétroactif du fait pascal sur la naissance, comme si la lumière de Pâques pénétrait la nuit de Noël par anticipation. Si le dénouement projette sa lumière sur la vie du Christ et dévoile son identité de Fils que le Père arrache à la mort pour l’engendrer dans la gloire, on comprend que cet acte de suprême engendrement se soit tout naturellement reporté sur le premier pour y lire, selon que le regard se veut rétrospectif ou prospectif, des signes prémonitoires ou commémoratifs du dénouement. C’est ainsi que s’affirment le Père comme principe et l’Esprit comme force d’engendrement, le sein de Marie trouvant comme correspondance le tombeau ouvert61.

La symétrie théologique entre l’acte d’inauguration et celui de l’accomplissement n’est pas contestable. Mais est identiquement objet de débat l’historicité des éléments narratifs, centrés, au départ, sur la maternité virginale, enveloppée dans le cadre merveilleux de la naissance et, au terme, sur les récits évangéliques d’apparition62. Ce dossier a déjà fait l’objet de bien des travaux, mais on ne pouvait en omettre le rappel. La vision de foi s’est-elle forgé des moyens d’expression scéniques ou s’appuie-t-elle sur une tradition historique ? La maternité virginale se trouve engagée dans la réponse que l’on estimera devoir apporter en fonction des sources historiques ou de la foi de l’Église.

* * *

Christologie et mariologie, tout en conservant leur profonde distinction, liée à l’identité propre au Fils et à la Mère, se trouvent aussi inséparables qu’une mère l’est de son fils. La question théologique porte sur la nature de ce lien. Faut-il l’évaluer en fonction du critère d’absence de nécessité d’une maternité virginale et de la crédibilité des sources évangéliques, ou faut-il s’en remettre au critère, humainement plus difficile à accepter, de la convenance voulue par Dieu d’une naissance virginale en harmonie avec l’unique paternité divine de Jésus, Fils de Dieu ? La raison théologique compenserait-elle la difficulté d’une preuve historique ? Elle doit défier le scepticisme que rencontre l’éventualité d’une interférence divine avec le domaine biologique, plus malaisée à accepter qu’un miracle de guérison, qui est un retour à l’ordre normal, alors que, dans le cas présent, sont en jeu les conditions d’une naissance. La foi catholique entend reconnaître la singularité du cas de Marie : la maternité s’allie avec la virginité ; la grâce du salut se traduit par l’exemption de toute faute, y compris originelle ; par son Assomption, son destin anticipe celui des autres fidèles. Entre ces privilèges et la dévotion mariale dans le monde catholique, il est facile de relever l’interaction dans l’histoire. D’autres confessions se voudront discrètes, préférant voir le Christ — plutôt que l’Esprit — recouvrir Marie de son ombre.

Notes de bas de page

  • 1 J. Ratzinger (Benoît xvi), L’enfance de Jésus, Paris, Flammarion, 2012.

  • 2 J. Ratzinger, Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Tours, Mame, 1969, p. 192.

  • 3 Ibid. Cette citation est apparue assez symptomatique à B. Sesboüé pour qu’il la reproduise dans Pédagogie du Christ, Paris, Cerf, 1994, p. 214 et dans Les signes du salut, t. 3, Paris, Desclée, 1995, p. 573. Une altération de type mythologique est repérable chez E. Drewermann, De la naissance des dieux à la naissance du Christ, Paris, Seuil, 1992, évoqué par B. Sesboüé dans Pédagogie du Christ, p. 212-213. On aurait aimé que Benoît xvi ait repris cette question dans son dernier ouvrage. La perspective qu’il y adopte se veut plus exégétique, voire historique ; l’apport théologique retenu est celui d’une réciprocité d’éclairage entre la figure de Jésus et l’événement de sa naissance pour une foi engagée dans un processus de maturation : « Le mystère du commencement éclairait ce qui suivait et inversement la foi dans le Christ déjà développée aidait à comprendre le commencement, la densité de son sens » (L’enfance de Jésus, cité n. 1, p. 80).

  • 4 J. Ratzinger, Foi chrétienne (cité n. 2), p. 194. La maternité virginale de Marie n’est pas le signe de la filiation divine de Jésus au sens où, selon les mythes anciens, Jésus serait le fruit d’une procréation entre un dieu et une vierge, en somme le fruit d’un métissage entre le divin et l’humain.

  • 5 G. Siegwalt, Dogmatique pour la catholicité évangélique. V. L’affirmation de la foi. 2. L’œuvre continue du Dieu vivant, Genève, Labor et Fides, 2007, p. 251.

  • 6 Ibid., p. 252.

  • 7 Groupe des Dombes, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints. Dans l’histoire et l’Écriture, t. 1, Paris, Bayard - Centurion, 1997, nos 136-157.

  • 8 Cette mise au point est déjà faite par J. Moingt, L’homme qui venait de Dieu, Paris, Cerf, 1993, p. 650.

  • 9 Cf. W. Pannenberg, Esquisse d’une christologie, Paris, Cerf, 1971, p. 172, 173, 178. Bien que cet ouvrage ne soit pas récent, il est une référence révélatrice d’une manière d’aborder la question mariologique.

  • 10 Ibid., p. 173.

  • 11 Ibid., p. 174.

  • 12 Ibid., p. 174, 178. Pannenberg vise K. Barth, soupçonné de rapprochement avec la mariologie romaine. B. Sesboüé avait déjà signalé le contresens commis par cet auteur ; cf. Pédagogie du Christ (cité n. 3), p. 221, n. 26. Il nous semble dû à une position confessionnelle plus qu’à une raison théologique éclairée.

  • 13 Ibid., p. 173.

  • 14 Ibid., p. 167.

  • 15 Ibid., p. 171. Pannenberg affirme à juste titre que si la résurrection le fait apparaître comme Fils de Dieu, « c’est qu’il l’a toujours été ». On constate un parallélisme étonnant entre la position de ce théologien vis-à-vis de la naissance virginale qu’il soupçonne d’inaugurer la divinité du Christ et celle de W. Künneth qui attribue le même rôle à la résurrection, une opinion que refuse Pannenberg (ibid., p. 163).

  • 16 Ibid., p. 163.

  • 17 Irénée de Lyon, Adversus haereses iii, 19, 3.

  • 18 Ibid., iii, 19, 2.

  • 19 Tertullien, De carne Christi vi, 13.

  • 20 Ibid., xviii, 1.

  • 21 Ibid., xviii, 3.

  • 22 Hilaire, La Trinité, x, 35.

  • 23 Augustin, S. 190, 2. Cf. S. 189, 4 ; 194, 1.

  • 24 Ibid.

  • 25 Pour une synthèse de la mariologie d’Augustin, voir D.E. Doyle, « Marie, Mère de Dieu », dans Encyclopédie Saint Augustin, Paris, Cerf, 2005, p. 932-937.

  • 26 Voir dans le prolongement J. Ratzinger (Benoît xvi), L’enfance de Jésus (cité n. 1), p. 77-84.

  • 27 Cf. Thomas d’Aquin, ST III, q. 28, a. 1, resp.

  • 28 Id., SCG IV, cap. 45.

  • 29 Ibid. IV, cap. 45, 1 ; 2-4.

  • 30 Ce rapport se prête à une analyse plus fouillée : la maternité de Marie réalise sa spiritualité d’abord au niveau de la foi avant de l’honorer à celui de la génération physique du Christ. Voir R. Laurentin, Court traité de théologie mariale, Paris, Lethielleux, 1959, p. 100-101.

  • 31 La passion du Christ répond à des raisons de convenance ; cf. Thomas d’Aquin, ST III, q. 46, a. 1-4. L’interprétation des signes peut aussi verser dans la fantaisie, comme le signale R. H. Pesch dans Thomas d’Aquin. Grandeur et limites de la théologie médiévale, Paris, Cerf, 1994, p. 407-408.

  • 32 K. Barth, Dogmatique, vol. ii, t. 1, Genève, Labor et Fides, 1954, p. 175 et 180.

  • 33 B. Sesboüé, Pédagogie du Christ (cité n. 3), p. 217.

  • 34 Selon les deux généalogies des synoptiques, l’ascendance davidique de Jésus a pour maillon « Joseph, l’époux de Marie » (Mt 1,16 ; 18-21 ; Lc 3,23s.) ; en remontant jusqu’à Adam, Luc y inscrit implicitement Marie. Mais si Jésus tire son origine charnelle de Marie, c’est à Joseph qu’il doit son origine davidique et royale qui le rattache à une lignée porteuse d’espérance messianique. Cette disjonction avait déjà embarrassé Augustin qui invoque leur parenté d’âme ou Jérôme qui déduit de leur commun recensement à Bethléem leur appartenance à la même tribu. Ces raisons seront reprises par Thomas d’Aquin : cf. ST III, q. 31, a. 2, ad 1.

  • 35 Il n’est pas douteux qu’avant l’époque moderne, éprise de rigueur scientifique, le phénomène de la fécondation était livré aux approximations et aux conjectures tributaires d’une observation encore balbutiante. Dans la complexité des opinions alors émises, selon les écoles philosophiques, est retenue celle de la femme terre nourricière de la semence apportée par l’homme ; il lui revient donc de fournir à l’enfant en gestation sa substance charnelle et d’en faire ainsi un être humain à l’égal des autres. C’est le sang le plus épuré de la femme qui sera fécondé par le « semen » de l’homme, remplacé par l’action de l’Esprit dans le cas du Christ mais qui, par le sang de sa mère, s’insère dans la lignée humaine. Cf. J.-P. Torrell, Le Christ en ses mystères. La vie et l’œuvre de Jésus selon saint Thomas d’Aquin, t. 1, Paris, Desclée, 1999, p. 95-101.

  • 36 Son Commentaire des Sentences s’était déjà longuement étendu sur ces questions physiologiques. Il emprunte déjà à Aristote le partage entre les principes masculin, actif, et féminin, matériel, dans la formation du corps humain ; cf. Thomas d’Aquin, III Sent. d. 3, q. 5, a. 1, c. et ad 1. Voir SCG IV, cap. 45, 6 ; ST III, q. 28, a. 1, ad 5 ; q. 31, a. 5 ; a. 6, ad 1 ; q. 32, a. 4, c.

  • 37 Id., ST III, q. 33, a. 4, c.

  • 38 Ibid., q. 31, a. 1.

  • 39 Dès le premier instant de sa conception, l’enfant est doté de l’usage de ses facultés qui lui permettent de mériter tout comme il jouit de la vision béatifique ; cf. ST III, q. 34, a. 2-4. Si le p. Torrell plaide en faveur de la cohérence de la pensée de S. Thomas, il doit reconnaître que celle-ci peut « laisser dubitatif le lecteur moderne » (J.-P. Torrell Le Christ en ses mystères, cité n. 34, p. 131). On notera surtout l’impasse faite sur la mention de la croissance de l’enfant en Lc 2,40 dans la Somme de théologie. La Catena aurea super Lucam, en citant Bède et Cyrille, reconnaît une croissance chez l’enfant, sinon il y aurait risque, selon Athanase, d’une absorption de la chair par la divinité.

  • 40 Thomas d’Aquin, ST III, q. 33, a. 1, c.

  • 41 Id., ST I, q. 90, a. 2 et 3.

  • 42 Cf. K. Barth, Dogmatique (cité n. 32), p. 161.

  • 43 Ibid., p. 169.

  • 44 Ibid., p. 185.

  • 45 Id., Esquisse d’une dogmatique, Neuchâtel - Paris, Delachaux et Niestlé, 1960, p. 97.

  • 46 Convient-il de parler de création ex nihilo ? Oui, pour autant que Dieu intervient par un acte fécondant se substituant à un processus naturel. Mais cette notion apparaît excessive dans la mesure où la nature joue son rôle en Marie. Il s’agit, en définitive d’une action sui generis qui ne relève ni de la nature ni de l’acte créateur produisant une nature humaine à partir de rien.

  • 47 Les développements de Drewermann allient les parallèles mythologiques, surtout égyptiens, à une analyse psychanalytique des images bibliques et s’ouvrent sur des perspectives morales et spirituelles. S’il pose clairement la question « de la doctrine de la naissance virginale », la réponse ricoche de cette naissance sur l’être du Christ pour déboucher finalement sur l’invitation à devenir comme des enfants (Mt 18,3). Cf. E. Drewermann, De la naissance des dieux (cité n. 3), p. 69.

  • 48 J. Ratzinger (Benoît xvi), L’enfance de Jésus (cité n. 1), p. 77-84. On trouvera un concentré du débat dans R.-E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, Paris, Bayard, 2000, p. 260-261. L’examen minutieux auquel se livre J.P. Meier dans Un certain juif Jésus, i. Les sources, les origines, les dates, Paris, Cerf, 2005, p. 144, conclut à l’impossibilité pour la recherche historico-critique d’établir l’historicité de la conception virginale.

  • 49 Cf. J. Moingt, L’homme qui venait de Dieu (cité n. 8), p. 650-651. Les récits de l’enfance reprennent le schème de la vocation des hommes de Dieu selon l’Ancien Testament (cf. Sir 49,9 ; Is 44,2.24 ; 49,1 ; Jer 1,5). Paul se l’est également appliqué dans Ga 1,15.

  • 50 « La conception virginale n’est pas invoquée pour fonder la foi que Jésus est né Fils de Dieu ; inversement, c’est une telle foi, préalable, qui se donne dans ce récit une défense et illustration » (J. Moingt, L’homme qui venait de Dieu, cité n. 8, p. 650). Par la conception virginale, la filiation donne une forme temporelle à son origine supra-temporelle.

  • 51 Cf. K. Barth, Dogmatique (cité n. 31), p. 167, 169-171.

  • 52 Voir Origène, Traité des Principes ii, 6, 3.

  • 53 Voir R. Laurentin, Court traité de théologie mariale (cité n. 30), p. 98.

  • 54 Sur les tendances inflationnistes dans le catholicisme, voir D. Cerbelaud, Marie un parcours dogmatique, Paris, Cerf, 2003, p. 197-209.

  • 55 On se reportera à la méditation d’A.-M. Pelletier, Le signe de la femme, Paris, Cerf, 2006, p. 194-217.

  • 56 Ce parallélisme a été suffisamment présenté par la théologie pour nous dispenser de le développer. Pour une présentation synthétique de la doctrine mariale d’Irénée, voir J. Plagnieux, « La doctrine mariale de saint Irénée », RSR 44 (1970), p. 179-189.

  • 57 Les femmes voient un jeune homme, figure angélique, qui les mandate pour porter la nouvelle aux disciples et à Pierre (Mc 16,1-8). Sur la suite du chapitre, la tradition manuscrite est incertaine.

  • 58 Voir B. Sesboüé, Pédagogie du Christ (cité n. 3), p. 220-224.

  • 59 Alors que les mages et les bergers sont les sujets actifs (?????, Mt 2,11 ; ???????, Lc 2,17) du regard qu’ils portent sur l’enfant, c’est le Ressuscité qui l’est de ses apparitions, ce que rend l’aoriste passif ????, traduction du passif d’un verbe hébreu causatif, signifiant : « faire voir ». Paul le répète en 1 Co 15,5.6.7.8. La rectitude de ce sens concorde avec d’autres emplois de cette forme verbale dans le Nouveau Testament. Ainsi en Lc 1,11 l’apparition d’un ange à Zacharie ; en Mc 9,4 // Mt 17,3 de Moïse et d’Élie ; en Ac 7, 2 de Dieu à Abraham ; en 16,9 d’un Macédonien à Paul. Dans tous ces cas, le voyant ne peut avoir aucune prise sur la personne qu’il voit : c’est elle, comme Dieu, qui se donne à voir.

  • 60 Il faudrait également signaler la symbolique et les schèmes de pensée propres à l’événement pascal qui se traduit par résurrection, c’est-à-dire réveil du sommeil de la mort et exaltation vers les hauteurs du ciel.

  • 61 Nous renvoyons également aux réflexions de K. Barth : le tombeau vide serait-il une forme vide et inutile par rapport au fait de la résurrection ? De même, le mystère de Noël pourrait-il se passer du signe de la naissance virginale ? Cf. K. Barth, Dogmatique (cité n. 32), p. 167, 169-171.

  • 62 Cf. W. Pannenberg, Esquisse d’une christologie (cité n. 9), p. 102.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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