Baudouin, un roi face aux crises de son temps

Vincent Dujardin
Biografías - reviewer : Bernard Joassart s.j.

Disons-le d’emblée : dans un premier temps, cet ouvrage, fruit d’une recherche menée pendant une vingtaine d’années, déconcertera peut-être le lecteur du fait de sa facture. Il pourrait donner l’impression qu’on se trouve devant une chronique, presque au jour le jour demandant une attention soutenue pour suivre le fil du récit, qui n’en est pas moins limpide. Mais, in fine, il ne pouvait en être autrement, en particulier du fait de la multiplicité des tâches que doit assumer celui qui est présenté – un souverain –, et des problématiques tout aussi variées qu’il doit aborder.

Pour entrer dans ce livre, il n’est pas inutile de donner ici les titres des chap. : 1) « Une enfance marquée par l’épreuve » ; 2) « Les années difficiles, 1950-1960 ; 3) « Baudouin et Fabiola : penser à l’un mène à l’autre » ; 4) « Le roi Baudouin et l’Afrique » ; 5) « Le roi et la politique intérieure, 1960-1993 » ; 6) « Belges, il n’y a plus de roi » (concerne la loi sur la dépénalisation de l’avortement, en 1990) ; 7) « Baudouin et la politique étrangère, 1950-1993 » ; 8) « Parti par la porte du cœur » ; 9 : « Images du roi Baudouin : “il aura créé l’envie d’avoir des gouvernants comme lui” ».

Pour écrire cette biographie, Vincent Dujardin a eu accès à des archives originales, en particulier les carnets personnels et spirituels du roi Baudouin. Son enquête l’a mené dans différents fonds d’archives, tant belges que de pays étrangers. Par ailleurs, l’A., proche de la famille royale, était déjà bien armé pour entreprendre la biographie du souverain belge, grâce notamment à ses travaux sur des personnalités marquantes de l’histoire de la Belgique contemporaine, comme le roi Léopold iii et des personnalités marquantes du monde politique : Paul Van Zeeland, Jean Duvieusart, Pierre Harmel, Jean-Charles Snoy... Il a en outre eu des entretiens avec des contemporains du roi Baudoin (on trouvera la liste de ceux et celles qui ont accepté d’être cités), d’aucuns ayant par ailleurs laissé des Mémoires, sources évidemment toujours délicates à manier.

L’ouvrage couvre tout à la fois la vie du roi, tant personnelle que publique, l’histoire de la Belgique et celle du monde entier, même avant l’accession au trône : Baudouin naquit en 1930 ; peu après, la 2de guerre mondiale va bouleverser la planète entière. Jusqu’au décès du roi (31 juil. 1993), les événements – heureux ou difficiles – ne manqueront pas. Pour les jeunes générations de Belges, voilà dès lors une précieuse porte d’entrée dans l’histoire de leur pays et d’un monde qu’ils n’ont pas connu, mais dont ils sont encore les héritiers.

Autre intérêt de l’ouvrage : il permet de mieux appréhender le rôle de la monarchie en Belgique. Même si les pouvoirs constitutionnels définis dans la charte fondamentale ont connu bien des changements dans leurs modalités d’application, le roi reste une pièce importante de l’échiquier politique, en particulier lors de la formation des gouvernements. C’est d’autant plus intéressant dans le cas de Baudouin que le souverain dispose d’un précieux moyen d’action, celui du colloque singulier avec le personnel politique officiel ou les représentants d’organisations non institutionnelles (partis politiques, syndicats, chefs d’entreprises, etc.), dont le contenu ne peut être divulgué par celui qui est reçu par le souverain. Celui-ci jouit dès lors d’une très grande liberté pour exprimer ses propres opinions, sans bien sûr nécessairement pouvoir les imposer. Les rois des Belges deviennent ce que l’on pourrait appeler une « mémoire » de la vie du pays et acquièrent une connaissance approfondie des personnes qui exercent des responsabilités à tous les niveaux, ainsi que des rétroactes à propos de solutions adoptées par le passé, qui ont ou non été positives.

L’existence du roi Baudouin fut de toute évidence marquée par les épreuves, la souffrance : la perte de sa mère alors qu’il n’a que 5 ans, la 2de guerre mondiale qui conduit à l’abdication de son père après 5 années fort éprouvantes, dont il gardera toujours un souvenir douloureux ; une accession au trône alors qu’il n’y était visiblement pas préparé, un mariage certes heureux et qui le changea profondément mais ne lui permit pas d’engendrer des enfants, les conflits internes propres à la Belgique, en particulier du fait de l’opposition entre 2 cultures, qui entraîneront la fédéralisation du pays, sans oublier de graves ennuis de santé, préludes à un décès prématuré.

À s’en tenir au seul « métier » de roi, il est incontestable que le roi Baudouin a honoré avec succès le serment constitutionnel qui le liait à la nation belge. Il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler que le souverain est roi « des Belges » et qu’il devient roi par une prestation de serment devant les élus de la nation, et non un couronnement, autrement dit qu’il exerce sa magistrature en vertu d’un contrat entre lui et le pays. Il est certes incontestable qu’au début de son règne et jusqu’à son mariage en 1960, il fut largement influencé par son père, lequel avait gardé une réelle amertume suite à son abdication. Cette influence n’était d’ailleurs pas nécessairement une « erreur » dans le chef du roi, car dès les 1res années de son règne, il dut travailler avec un personnel politique qui avait été celui de son père. Mais plus on avance dans l’ouvrage, plus on perçoit que Baudouin était intelligent, très consciencieux, étudiant les dossiers avec acribie, et qu’il acquit une expérience qui lui valut le respect pratiquement unanime de tous. Jamais, il ne prit à la légère son « service » de roi. Par ailleurs, comme on le voit par les titres des chap. énoncés plus haut, il ne limita point son action à son seul pays : tous les sujets internationaux retinrent son attention, ce qui lui valut également une estime, inversement proportionnelle à la grandeur de la Belgique, de la part des responsables du monde entier. En témoigne la présence à ses funérailles d’un très grand nombre de dirigeants au plus haut niveau du monde entier.

Si son intelligence joua un rôle primordial dans son action, celle-ci fut également largement servie par une personnalité de grande qualité, profondément humaine, et soutenue par une foi chrétienne bien ancrée (elle lui fut parfois reprochée par certains, encore que beaucoup, qui ne la partageaient point, ne lui ont jamais dénié le droit d’être croyant). Certes, il lui fallut bien des années pour exprimer pleinement sa personnalité. Réservé de nature – trait assez commun dans sa famille –, de « prince triste » au début de son règne, il devint un roi rayonnant, qui n’oublia jamais les déshérités de son époque.

Le tour de force de Baudouin, à la fois roi et citoyen, fut certainement d’allier avec sagesse le sens de ses responsabilités, sa foi et sa conscience (comme on put le constater, en 1990, par son refus de signer la loi sur la dépénalisation partielle de l’avortement, au risque de devoir abdiquer), sa capacité du respect d’autrui qui ne refuse jamais le dialogue tout en ne mettant pas sous le boisseau ses convictions profondes. Il sut ainsi exercer avec brio ce qu’on appelle sa « magistrature d’influence » pour le bien de tous. — B. Joassart s.j.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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