Au sujet de la nouvelle lettre du pape François Sur le renouvellement de l’étude de l’histoire de l’Église
Adressée aux « chers frères et sœurs », sans destinataire particulier, la « Lettre sur le renouvellement de l’étude de l’histoire de l’Église », signée par le pape François le 21 novembre 2024, pourrait passer inaperçue. Elle est diffusée sur le site du Saint-Siège en en arabe, allemand, anglais, français, italien, polonais et portugais.
L’idéal est bien sûr de la lire in extenso. Et cette lecture ne devrait pas décourager le lecteur, vu les dimensions raisonnables du texte. Mais quelle densité ! Le propos est de taille : « promouvoir chez les jeunes étudiants en théologie une véritable sensibilité historique ».
Les raisons avancées par le pape qui légitiment la bonne connaissance de l’histoire de l’Église sont nombreuses.
Il s’agit de voir l’Église « réelle », de ne pas tomber dans le « monophysisme ecclésiologique », formule qu’il reprend à un « grand théologien français », qu’il évoque selon « une tradition orale [qu’il ne peut] confirmer par des sources écrites1 ». Aux yeux du pape, le « monophysisme ecclésiologique » est « une conception trop angélique de l’Église » qui refuse de voir les taches de cette Église.
Il s’agit de prendre en compte l’importance de la liberté humaine, et d’être pleinement conscient que le pardon n’est pas oubli.
Il s’agit de mettre en lumière les racines de l’humanité, en particulier par le recours – indispensable – aux sources, et ne pas laisser se propager des idéologies du moment qui voudraient façonner les esprits comme s’ils venaient de nulle part et les amener là où ces idéologies veulent les conduire de gré ou de force.
Il s’agit d’entrer dans la complexité du réel, de bannir les préjugés, d’ouvrir les esprits sur toutes les composantes du monde actuel, de chaque société, et de prendre en compte ceux qui ont autrefois été oubliés, et le sont encore de nos jours.
Lisons la conclusion de cette lettre :
« … je voudrais vous rappeler que nous parlons d’étude, et non de bavardage, de lecture superficielle, de “copier-coller” de résumés sur Internet. Aujourd’hui, de nombreuses personnes nous « poussent à courir après le succès à bas prix, discréditant le sacrifice, inculquant l’idée qu’étudier ne sert à rien si cela n’apporte pas tout de suite quelque chose de concret. Non, l’étude sert à se poser des questions, à ne pas se faire anesthésier par la banalité, à chercher un sens à la vie. Il faut réclamer le droit à ne pas faire prévaloir les nombreuses sirènes qui, aujourd’hui, détournent de cette recherche. […] Voilà votre grand devoir : répondre aux refrains paralysants du consumérisme culturel par des choix dynamiques et forts, avec la recherche, la connaissance et le partage2 ».
Quelques réflexions
Sans doute le pape se montre-t-il un peu trop optimiste quand il entame sa lettre en écrivant qu’il est « bien conscient que, dans la formation des candidats au sacerdoce, une bonne partie de l’attention est consacrée à l’étude de l’histoire de l’Église, comme il se doit ». Les programmes en cette matière sont souvent réduits à la portion congrue, en temps comme en contenu. Fort heureusement, les publications de qualité ne manquent pas. Encore faut-il les connaître et surtout les lire.
Historien, qu’il me soit permis de citer ma réaction à une journaliste qui me demandait pour quelle raison je pratiquais cette discipline : « qui n’a pas de passé, n’a pas de présent, et qui n’a pas de présent n’a pas d’avenir ».

Plus encore, l’étude de l’histoire permet de rencontrer des hommes concrets. On connaît la formule selon laquelle l’histoire est le plus beau roman jamais écrit. Certes, bien des romans de fiction permettent de mettre au jour les ressorts de l’âme humaine. Mais, même si l’imagination est un auxiliaire précieux du métier d’historien, celui-ci n’invente pas ses personnages : ceux-ci sont bien réels, et, avec la sympathie qu’un Marrou préconisait avec force et talent, il tente de les comprendre. Et par là, l’étude de l’histoire est une porte d’entrée dans la solidarité avec toute l’humanité, d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
L’histoire est aussi une voie pour entrer dans l’acte de foi : il s’agit de faire confiance – certes pas aveuglément – à ce que nos prédécesseurs nous ont légué comme témoignages de leur vie.
Un de mes amis dominicain me disait souvent que l’étude de l’histoire était un service de « diaconie » pour la théologie. Non pas pour se réfugier dans le passé, ce que le pape François dénonçait chez certains théologiens dans sa lettre Ad theologiam promovendam, ni dans la nostalgie, ni dans une volonté exacerbée de « restauration » ou de « raidissement », mais pour y discerner l’action de Dieu à travers le bien qui a été vécu pendant des siècles, sans pour autant occulter le mal qui a pu assombrir certaines époques ou certaines problématiques. Cela permet également de voir comment le contenu de la foi a pu, à partir de la Révélation et de l’Incarnation du Christ, se déployer au fil du temps, et être mieux connu et surtout vécu, et ce dans des contextes souvent très différents. Tous les grands théologiens – pensons à de Lubac, Congar, Chenu et bien d’autres – n’étaient certes pas des historiens de métier, mais avaient une conscience historique aiguë, et n’hésitaient pas à se nourrir des travaux de leurs collègues historiens. On peut d’ailleurs se rapporter aux pages inédites d’Henri de Lubac « Dogme et théologie » parues dans le numéro de janvier 2024 de la NRT (p. 83-106).
Et je terminerai par la formule du Jésuite René d’Ouince (1896-1973) :
« Qui aime l’Église se souvient » !
Notes de bas de page
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1 Note de l’éditeur : En réalité, si l’expression est bien utilisée (comme repoussoir, avec des variantes sur le qualificatif) par plusieurs ecclésiologues français des années soixante, comme Henri de Lubac, Yves Congar ou René Laurentin, ce dernier prend soin, chaque fois qu’il la cite (p. ex. « Esprit Saint et théologie mariale », NRT 89, 1967, p. 34), d’en donner la source : telle quelle, elle est bien présente chez l’allemand Heribert Mühlen (1925-2006) dans son traité sur la place de l’Esprit saint dans la théologie de l’Église : Una Mystica Persona. Die Kirche als das Mysterium der Identität des Heiligen Geistes. Eine Person in vielen Personen, Munich, Paderborn, Vienne, F. Schöning, 1964, p. 17 : « Ainsi, la formule trinitaire ‘‘Une nature en trois personnes’’ exclut aussi bien l’arianisme que le sabellianisme qui lui est opposé. De la même manière, la formule christologique : ‘‘Une personne en deux natures’’ s’oppose aussi bien au nestorianisme qu’au monophysisme qui lui est opposé. Nous verrons plus loin que la formule ecclésiologique proposée ‘‘Une personne (un esprit) en plusieurs personnes (en Christ et en nous)’’ exclut aussi bien le nestorianisme ecclésiologique (naturalisme) que le monophysisme ecclésiologique (mysticisme). » (So ist etwa durch die trinitarische Formel. ‘Eine Natur in drei Personen’ sowohl der Arianismus als auch der diesem entgegengesetzte Sabellianismus ausgeschlossen. In ähnlicher Weise richtet sich die christologische Formel: ‘Eine Person in zwei Naturen’ sowohl gegen den Nestorianismus als auch gegen den diesem entgegengesetzten Monophysitismus. Im Verlaufe der Untersuchung wird genauer dargelegt werden können, daß die vorgeschlagene ekklesiologische Formel: ‘Eine Person (ein Geist) in vielen Personen (in Christus und uns)’ sowohl den ekklesiologischen Nestornianismus (Naturalismus) als auch den ekklesiologischen Monophysitismus (Mystizismus) ausschließt.). Pour ce qui est de Congar, il écrivait dès 1937 : « Il n’y a pas deux Églises. Il n’y a pas, d’un côté, une sorte de pur Corps mystique, communauté spirituelle des âmes, sans corps (…) et, d’un autre côté, une sorte de cadavre d’organisation ecclésiastique ; mais, ce qui est organisé, c’est la communauté humaine des amis de Dieu et, ce qui est Corps mystique, c’est la société ecclésiastique elle-même. Il y a, entre les deux, une jonction organique du genre de celle qui existe entre l’âme et le corps : ou plutôt – car nous tenons ici le véritable et propre exemplaire de l’Église – du genre de celle qui existe dans le Christ entre la nature divine et la nature humaine. Nier celle-ci serait monophysisme ; nier celle-là, nestorianisme » (Chrétiens désunis. Principes d'un œcuménisme catholique, coll. Unam Sanctam 1, Paris, Cerf, 1937, p. 100-101). — On nous permettra de nous étonner du manque de précision de la part de ceux qui entourent le Saint-Père dans la préparation de cette lettre qui met pourtant à l’honneur la recherche historique. Une hypothèse : Mühlen, créateur de la formule telle qu’elle est citée par François, est un auteur de référence dans le renouveau charismatique catholique. Il n’est alors pas forcément en odeur de sainteté dans certains milieux théologiques en raison de l’accent pneumatologique de son ecclésiologie qui permet la mise en valeur des charismes dans l’Église, comprise peut-être comme mettant en danger l’institution. Sur l’apport des charismes à l’unité de l’Église, voir le Document final du Synode sur la synodalité Pour une Église synodale : communion, participation, mission 57. (A. Massie s.j.)
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2 Discours lors de la rencontre avec les étudiants et le monde académique à Bologne (1er octobre 2017): AAS 109 (2017), 1115.