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Gaza, Israël et la voix de l’Église. La théologie de l’intra-familialité pour la justice

Nouvelles théologiques | 01/08/2025 |  toutes les Nouvelles théologiques

Alban Massie s.j.

L’Église peut-elle garder le silence face à la guerre à Gaza ou doit-elle exercer un discernement prophétique enraciné dans l’Écriture ? En quoi la théologie de « l’intra-familialité » entre juifs et chrétiens éclaire-t-elle la justice aujourd’hui ? Comment distinguer l’État d’Israël du peuple juif sans tomber dans la confusion ou l’injustice ? Enfin, comment articuler mémoire de la Shoah, solidarité avec Israël et défense des droits du peuple palestinien ?

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Alors que la guerre ravage Gaza, l’Église est confrontée à une question décisive : peut-elle se taire au nom d’un équilibre prudent, ou doit-elle assumer un discernement prophétique fondé sur l’Écriture, la Tradition et la justice évangélique ? Le conflit israélo-palestinien n’est pas seulement politique : il engage la conscience croyante au plus intime, notamment dans le lien spirituel qui unit chrétiens et juifs.

Depuis Vatican II, ce lien est décrit non plus en termes de rupture mais de « fraternité spirituelle ». Le pape François a enrichi la réflexion en introduisant l’idée d’une « théologie de l’intra-familialité » entre juifs et chrétiens. Il a évoqué explicitement ce « dialogue “intra-familial” avec le judaïsme » pour décrire la proximité singulière des deux communautés de foi1, condensant vingt siècles d’une histoire commune : « l’indifférence et l’opposition se sont transformées en collaboration et bienveillance. D’ennemis et étrangers, nous sommes devenus amis et frères2 ». Ce trope de l’intra-familialité éclaire la singularité du peuple juif comme « frère aîné3 », porteur d’une vocation irrévocable (cf. Rm 11,29), et appelle l’Église à une attitude d’humilité qui est d’ordre eschatologique : avec la Tradition chrétienne, on peut affirmer que l’accomplissement dans la réconciliation viendra en Dieu, non par l’éradication de l’un par l’autre et c’est pourquoi on parle à raison du « mystère d’Israël » selon le vocabulaire même de saint Paul4.

I Une distinction à observer : Israël, le peuple Juif, l’État d’Israël

Il est essentiel de distinguer trois réalités trop souvent confondues : Israël, le peuple juif et l’État d’Israël. « Israël » désigne une vocation : celle d’un peuple choisi pour porter la Parole de Dieu à travers l’histoire. Le peuple juif, héritier de cette vocation, traverse les siècles, jusqu’à aujourd’hui. Quant à l’État d’Israël, né en 1948 dans un contexte géopolitique particulier, il relève du droit des nations à l’autodétermination. Mais il ne saurait se confondre ni avec la foi d’Israël, ni avec le peuple juif tout entier. Critiquer une politique de l’État d’Israël n’est ni remettre en cause son existence légitime, ni faire preuve d’antisémitisme, pas plus qu’un désaccord avec la politique du Vatican ne constitue une attaque contre l’Église. La réflexion théologique sur Israël s’ancre dans l’Alliance, la vocation et la promesse ; et c’est cette Alliance qui a permis l’autonomie de la réflexion politique, qui doit obéir à des principes de droit international, de justice et de respect des peuples. La confusion entre ces plans empêche toute parole libre, toute critique juste, et donc toute paix durable. On peut s’appuyer sur le philosophe et théologien Gaston Fessard pour rejeter toute tentative d’adosser l’existence de l’État moderne d’Israël à une justification théologique : « L’existence d’Israël comme État me paraît relever proprement de la politique internationale. Et, malgré son importance considérable pour juifs et chrétiens, la théologie, à mon sens, n’a rien à en dire. Sinon pour prêcher la compréhension mutuelle en “désacralisant” cette question. » Mais on doit aussi reconnaître le lien entre le peuple juif et les lieux que son histoire a marqués, notamment en raison de la promesse biblique relative à la terre d’Israël ; cela n’implique toutefois ni la nécessité de l’existence d’un État spécifique, ni une inégalité de droits entre juifs et non-juifs au sein d’un tel État.

II Ne pas oublier le « 614e commandement »

La Shoah a provoqué un électrochoc spirituel. Le pape Jean-Paul II a fait du devoir de mémoire une obligation morale pour l’Église. En 2000, il déposait une prière bouleversante dans le Mur de Jérusalem en demandant pardon à Dieu pour les fautes des chrétiens qui ont pu faciliter l’oppression des Juifs. Benoît XVI et François ont poursuivi ce travail de mémoire pénitentielle. Cependant le respect dû à la mémoire des victimes et l’engagement à combattre l’antisémitisme ne peuvent pas servir de paravent à l’injustice présente. Il faut ici être au clair : l’État d’Israël actuel, fondé en 1948 en partie comme réponse historique à la Shoah, ne saurait être absous par avance de ses actes sous prétexte du passé. Aucun peuple, fût-il un peuple martyr, ne bénéficie d’une « exemption morale » universelle. Loin d’atténuer l’exigence d’éthique, la Shoah la renforce : parce que les Juifs ont connu l’absolu de la persécution, on peut attendre d’eux – comme d’ailleurs de tous les peuples ayant souffert – une sensibilité accrue à ne pas opprimer d’autres groupes. On notera que de nombreuses voix juives, y compris en Israël, dénoncent elles-mêmes l’abus du souvenir de la Shoah dans le discours politique. Ainsi l’historien Yehuda Elkana, rescapé d’Auschwitz, estimait dès 1988 que l’obsession de la mémoire pouvait se muer en piège mortifère, en justifiant des injustices présentes. Emil Fackenheim parle d’un « 614e commandement » : Tu ne donneras pas à Hitler une victoire posthume5. Une des leçons d’Auschwitz est la nécessité de défendre la dignité de tous les hommes, jamais d’en mépriser certains. C’est dans cet esprit que le pape François a multiplié jusqu’à la fin de sa vie les appels à la paix dans le contexte israélo-palestinien actuel. Il insistait pour dire que « la violence de l’homme sur l’homme est en contradiction avec toute religion digne de ce nom » et que la guerre est toujours « une défaite pour l’humanité6 ». La Shoah, sommet de cette « défaite de l’humanité », ne peut que nous inciter à refuser la spirale de la violence, quelle qu’en soit l’origine.

III La justice, mesure prophétique du lien intra-familial

Toute famille se doit vérité et justice. La fidélité spirituelle au peuple juif ne saurait exonérer les chrétiens d’un devoir moral envers les autres peuples, et notamment envers les Palestiniens aujourd’hui écrasés par la violence. L’intra-familialité ne saurait être un alibi pour taire l’injustice. Le pape Jean-Paul II rappelait que « les dons de Dieu sont sans repentance », mais aussi que la justice est le cœur même de l’Alliance. Or, la justice appelle aujourd’hui à reconnaître que l’occupation, les colonisations, les bombardements massifs sur Gaza – et leurs conséquences humaines – heurtent frontalement l’enseignement biblique.

La violence inédite de l’attaque du 7 octobre 2023, la persistance du drame des otages, ainsi que le fait que de nombreuses victimes comptaient parmi celles et ceux engagés en faveur du dialogue avec les Palestiniens, ont profondément marqué la société israélienne. Nombre d’acteurs auparavant investis dans la promotion de la paix peinent désormais à trouver les mots pour qualifier la situation. La médiatisation accrue de la cause gazaouie a en outre contribué à occulter l’ampleur et les répercussions de cette attaque, nourrissant un sentiment d’incompréhension et de solitude. Dans ce contexte, le sentiment exprimé dans la Haggadah de Pâques – selon lequel « dans chaque génération et génération, il y a ceux qui se lèvent contre nous pour nous exterminer » – s’en trouve ravivé, avec pour effet possible une indistinction croissante entre combattants et civils du camp adverse.

Les victimes du terrorisme du Hamas le 7 octobre méritent davantage qu’une réponse assimilable à une application erronée de la loi du talion7. Ni la tradition juive authentique, ni la morale évangélique ne sauraient être invoquées pour justifier des violences disproportionnées à l’encontre de populations civiles. Bien au contraire, ces traditions exigent que toute action de justice s’inscrive dans le respect de la dignité humaine, y compris en temps de guerre8.

Or l’Église ne peut s’abriter derrière des abstractions. Elle doit parler avec le langage de l’Alliance. Et dans cette Alliance – que ce soit avec Israël ou avec l’humanité tout entière –, la fidélité ne se mesure pas à la puissance mais à la justice, au souci de l’orphelin, de la veuve, de l’étranger. Si Israël est le « serviteur du dessein de Dieu », il ne peut s’en prévaloir pour mépriser le droit des autres. Le cœur du discernement se situe ici : la théologie de l’intra-familialité spirituelle appelle non à une solidarité unilatérale, mais à une fidélité exigeante envers tous les enfants de Dieu. Aimer Israël comme frère, c’est aussi le reprendre quand il s’égare, comme le ferait comme le ferait un ami ou un frère. Aimer le peuple palestinien, ce n’est pas nier le droit d’Israël à exister en sécurité, mais c’est refuser qu’au nom de ce droit, on piétine les droits fondamentaux d’un autre peuple.

IV Une paix juste à l’horizon : l’Église et la reconnaissance des droits des deux peuples

C’est pourquoi l’Église a reconnu diplomatiquement l’État d’Israël en 1993, puis l’État de Palestine en 2015 : non par militantisme politique, mais par souci de justice et de paix. Ces reconnaissances diplomatiques n’impliquent aucune interprétation théologique particulière. L’Accord de 1993 et ceux qui ont suivi – 1997 sur la personnalité juridique de l’Église en Israël, 1999 sur des questions économiques restées non ratifiées – se situent sur le terrain du droit international uniquement. L’Accord de 2015 portait, comme celui avec Israël, sur la protection des activités et des libertés de l’Église catholique dans les Territoires palestiniens, garantissant notamment la liberté religieuse, les droits des écoles et œuvres catholiques, etc. L’Église – le Saint-Siège – ne prend pas parti pour un camp, mais pour la dignité des deux peuples. Elle plaide pour deux États, ou pour un État commun dans la justice, mais rejette catégoriquement l’apartheid ou l’expulsion. Elle insiste aussi sur Jérusalem – corpus separatum¸ disait la diplomatie vaticane avant 1993 – comme ville sainte pour tous, et sur la nécessaire protection des chrétiens de Terre Sainte – ces « pierres vivantes » de l’Évangile. Dans l’accord de 2015 avec la Palestine, il est stipulé une égale dignité des trois religions à Jérusalem. Ce point demeure hautement sensible, mais il est crucial pour la paix future.

La théologie de l’intra-familialité devient clé de discernement : elle oblige à tenir la main de Jacob et celle d’Ismaël. Elle oblige à dénoncer l’oppression, même venue d’un frère. Elle oblige à rappeler que la vocation d’Israël est d’être lumière pour les nations, non leur juge. L’Église ne doit ni diaboliser Israël ni angéliser la Palestine. En veillant à ce que les critiques d’Israël excluent tout antisémitisme ou antijudaïsme, elle doit parler en témoin du Christ, qui a souffert sous l’occupation romaine, a pleuré sur Jérusalem et a proclamé : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9). Aujourd’hui, cette béatitude résonne à Gaza comme à Tel-Aviv. Elle nous rappelle que la justice n’est pas l’ennemie de la paix : elle en est la condition. Et que toute vraie théologie commence par cette prière du psalmiste : « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » (Ps 85,11).

Alban Massie s.j.

La NRT remercie Rivka Karplus, médecin à Jérusalem et auteure de la NRT, pour sa relecture qui a permis d'apporter des précisions importantes.

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À paraître en octobre 2025 : le nouveau Cahier de la Nouvelle Revue Théologique

Israël et l’Église dans le dessein de Dieu.
« Pour que les deux marchent ensemble » (Am 3,3)

« Les deux marcheront-ils ensemble sans s’être donné rendez-vous ? » demande le prophète Amos (Am 3,3). Ce Cahier de la NRT, inspiré par la déclaration Nostra aetate du concile Vatican II, explore les chemins de rencontre entre l’Église et le peuple juif. À partir de la Bible, de la foi de l’Église et de son histoire, les auteurs interrogent la portée théologique du fait que Jésus soit né juif, la persistance du lien entre l’Église et Israël, et les conditions d’un dialogue véritable, en fidélité à Dieu, dans un contexte où la violence continue de frapper la Terre sainte. Une théologie « intra-familiale » (pape François) se dégage ainsi, nourrie par la reconnaissance de l’Alliance, l’écoute mutuelle et l’espérance.

Ce volume rassemble les contributions de Thérèse Martine Andrevon, Albert Chapelle s.j. (†), Mgr Pierre d’Ornellas, Antoine Guggenheim, Card. Jean-Marie Lustiger (†), Alexis Leproux, Michel Remaud f.m.i. (†), Jean Radermakers s.j. (†) et Jean-Pierre Sonnet s.j., sous la direction d’Alban Massie s.j.

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ISBN 978-2-85443-653-2  
Collection Cahiers de la NRT | 176 pages | 19,90 €

Notes de bas de page

  • 1 François, Allocution aux participants à la rencontre promue pour commémorer le 50anniversaire de la mort du card. Augustin Bea, 28 fév. 2019.

  • 2 Id., Audience générale commémorant Nostra Ætate, 28 oct. 2015.

  • 3 Jean-Paul II, Allocution à la synagogue de Rome, 13 avril 1986 : « Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. »

  • 4 Cf. G. Fessard, « Le mystère d’Israël », Communio 35/5 (2010), p. 26 : « le chrétien, dans la mesure exacte où il participe à la résurrection du Christ, atteint déjà à “la fin des temps” et réalise l’unité du païen et du juif ; mais il faut dire aussi que le peuple chrétien, dans son cheminement, n’est pas encore l’unité des païens et des juifs, ou qu’il ne l’est qu’en espérance. »

  • 5 E. Fackenheim, God’s Presence in History: Jewish Affirmation and Philosophical Reflections, New York, New York University Press, 1970, p. 84.

  • 6 François, Audience générale, 8 sept. 2013, à propos de la Syrie, parole qu’il a répétée tout au long de son pontificat et spécialement lors des hostilités de 2023.

  • 7 Dans son intention originelle, la prescription de la Torah (Ex 21,24 ; Lv 24,20 ; Dt 19,21) visait à limiter la violence et non à l’encourager, en instaurant un principe de proportionnalité dans les sanctions. Dès l’époque rabbinique, les Sages du Talmud ont interprété ce commandement non comme une obligation de mutilation réciproque, mais comme une exigence de compensation financière équivalente (cf. Baba Qama 83b–84a). La tradition juive elle-même a donc désarmé la lecture littérale de ce texte. Cf. le fameux critique de la confusion entre morale et droit en Israël Y. Leibowitz, Judaïsme, peuple juif et État d’Israël, Paris, J.-C. Lattès, 1985.

  • 8 La tradition chrétienne de la « guerre juste », développée notamment par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, impose à cet égard des critères rigoureux : cause juste, autorité légitime, intention droite, proportionnalité, discrimination entre civils et combattants, et dernier recours. Si la cause israélienne — se défendre après le 7 octobre — peut être reconnue comme légitime, la conduite de la guerre à Gaza semble contrevenir à plusieurs de ces principes : plus de 60 000 morts, destructions massives, frappes indiscriminées, famine organisée, attaques contre des hôpitaux. La distinction entre terrorisme et population civile n’est pas respectée. Le critère de proportionnalité est largement excédé, celui du dernier recours ignoré. Dans un tel contexte, le concept même de guerre juste semble mis en échec, voire devenu inopérant.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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