
L’Église peut-elle garder le silence face à la guerre à Gaza ou doit-elle exercer un discernement prophétique enraciné dans l’Écriture ? En quoi la théologie de « l’intra-familialité » entre juifs et chrétiens éclaire-t-elle la justice aujourd’hui ? Comment distinguer l’État d’Israël du peuple juif sans tomber dans la confusion ou l’injustice ? Enfin, comment articuler mémoire de la Shoah, solidarité avec Israël et défense des droits du peuple palestinien ?
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Alors que la guerre ravage Gaza, l’Église est confrontée à une question décisive : peut-elle se taire au nom d’un équilibre prudent, ou doit-elle assumer un discernement prophétique fondé sur l’Écriture, la Tradition et la justice évangélique ? Le conflit israélo-palestinien n’est pas seulement politique : il engage la conscience croyante au plus intime, notamment dans le lien spirituel qui unit chrétiens et juifs.
Depuis Vatican II, ce lien est décrit non plus en termes de rupture mais de « fraternité spirituelle ». Le pape François a enrichi la réflexion en introduisant l’idée d’une « théologie de l’intra-familialité » entre juifs et chrétiens. Il a évoqué explicitement ce « dialogue “intra-familial” avec le judaïsme » pour décrire la proximité singulière des deux communautés de foi1, condensant vingt siècles d’une histoire commune : « l’indifférence et l’opposition se sont transformées en collaboration et bienveillance. D’ennemis et étrangers, nous sommes devenus amis et frères2 ». Ce trope de l’intra-familialité éclaire la singularité du peuple juif comme « frère aîné3 », porteur d’une vocation irrévocable (cf. Rm 11,29), et appelle l’Église à une attitude d’humilité qui est d’ordre eschatologique : avec la Tradition chrétienne, on peut affirmer que l’accomplissement dans la réconciliation viendra en Dieu, non par l’éradication de l’un par l’autre et c’est pourquoi on parle à raison du « mystère d’Israël » selon le vocabulaire même de saint Paul4.
I Une distinction à observer : Israël, le peuple Juif, l’État d’Israël

II Ne pas oublier le « 614e commandement »
La Shoah a provoqué un électrochoc spirituel. Le pape Jean-Paul II a fait du devoir de mémoire une obligation morale pour l’Église. En 2000, il déposait une prière bouleversante dans le Mur de Jérusalem en demandant pardon à Dieu pour les fautes des chrétiens qui ont pu faciliter l’oppression des Juifs. Benoît XVI et François ont poursuivi ce travail de mémoire pénitentielle. Cependant le respect dû à la mémoire des victimes et l’engagement à combattre l’antisémitisme ne peuvent pas servir de paravent à l’injustice présente. Il faut ici être au clair : l’État d’Israël actuel, fondé en 1948 en partie comme réponse historique à la Shoah, ne saurait être absous par avance de ses actes sous prétexte du passé. Aucun peuple, fût-il un peuple martyr, ne bénéficie d’une « exemption morale » universelle. Loin d’atténuer l’exigence d’éthique, la Shoah la renforce : parce que les Juifs ont connu l’absolu de la persécution, on peut attendre d’eux – comme d’ailleurs de tous les peuples ayant souffert – une sensibilité accrue à ne pas opprimer d’autres groupes. On notera que de nombreuses voix juives, y compris en Israël, dénoncent elles-mêmes l’abus du souvenir de la Shoah dans le discours politique. Ainsi l’historien Yehuda Elkana, rescapé d’Auschwitz, estimait dès 1988 que l’obsession de la mémoire pouvait se muer en piège mortifère, en justifiant des injustices présentes. Emil Fackenheim parle d’un « 614e commandement » : Tu ne donneras pas à Hitler une victoire posthume5. Une des leçons d’Auschwitz est la nécessité de défendre la dignité de tous les hommes, jamais d’en mépriser certains. C’est dans cet esprit que le pape François a multiplié jusqu’à la fin de sa vie les appels à la paix dans le contexte israélo-palestinien actuel. Il insistait pour dire que « la violence de l’homme sur l’homme est en contradiction avec toute religion digne de ce nom » et que la guerre est toujours « une défaite pour l’humanité6 ». La Shoah, sommet de cette « défaite de l’humanité », ne peut que nous inciter à refuser la spirale de la violence, quelle qu’en soit l’origine.
III La justice, mesure prophétique du lien intra-familial
Toute famille se doit vérité et justice. La fidélité spirituelle au peuple juif ne saurait exonérer les chrétiens d’un devoir moral envers les autres peuples, et notamment envers les Palestiniens aujourd’hui écrasés par la violence. L’intra-familialité ne saurait être un alibi pour taire l’injustice. Le pape Jean-Paul II rappelait que « les dons de Dieu sont sans repentance », mais aussi que la justice est le cœur même de l’Alliance. Or, la justice appelle aujourd’hui à reconnaître que l’occupation, les colonisations, les bombardements massifs sur Gaza – et leurs conséquences humaines – heurtent frontalement l’enseignement biblique.
La violence inédite de l’attaque du 7 octobre 2023, la persistance du drame des otages, ainsi que le fait que de nombreuses victimes comptaient parmi celles et ceux engagés en faveur du dialogue avec les Palestiniens, ont profondément marqué la société israélienne. Nombre d’acteurs auparavant investis dans la promotion de la paix peinent désormais à trouver les mots pour qualifier la situation. La médiatisation accrue de la cause gazaouie a en outre contribué à occulter l’ampleur et les répercussions de cette attaque, nourrissant un sentiment d’incompréhension et de solitude. Dans ce contexte, le sentiment exprimé dans la Haggadah de Pâques – selon lequel « dans chaque génération et génération, il y a ceux qui se lèvent contre nous pour nous exterminer » – s’en trouve ravivé, avec pour effet possible une indistinction croissante entre combattants et civils du camp adverse.
Les victimes du terrorisme du Hamas le 7 octobre méritent davantage qu’une réponse assimilable à une application erronée de la loi du talion7. Ni la tradition juive authentique, ni la morale évangélique ne sauraient être invoquées pour justifier des violences disproportionnées à l’encontre de populations civiles. Bien au contraire, ces traditions exigent que toute action de justice s’inscrive dans le respect de la dignité humaine, y compris en temps de guerre8.
Or l’Église ne peut s’abriter derrière des abstractions. Elle doit parler avec le langage de l’Alliance. Et dans cette Alliance – que ce soit avec Israël ou avec l’humanité tout entière –, la fidélité ne se mesure pas à la puissance mais à la justice, au souci de l’orphelin, de la veuve, de l’étranger. Si Israël est le « serviteur du dessein de Dieu », il ne peut s’en prévaloir pour mépriser le droit des autres. Le cœur du discernement se situe ici : la théologie de l’intra-familialité spirituelle appelle non à une solidarité unilatérale, mais à une fidélité exigeante envers tous les enfants de Dieu. Aimer Israël comme frère, c’est aussi le reprendre quand il s’égare, comme le ferait comme le ferait un ami ou un frère. Aimer le peuple palestinien, ce n’est pas nier le droit d’Israël à exister en sécurité, mais c’est refuser qu’au nom de ce droit, on piétine les droits fondamentaux d’un autre peuple.
IV Une paix juste à l’horizon : l’Église et la reconnaissance des droits des deux peuples
C’est pourquoi l’Église a reconnu diplomatiquement l’État d’Israël en 1993, puis l’État de Palestine en 2015 : non par militantisme politique, mais par souci de justice et de paix. Ces reconnaissances diplomatiques n’impliquent aucune interprétation théologique particulière. L’Accord de 1993 et ceux qui ont suivi – 1997 sur la personnalité juridique de l’Église en Israël, 1999 sur des questions économiques restées non ratifiées – se situent sur le terrain du droit international uniquement. L’Accord de 2015 portait, comme celui avec Israël, sur la protection des activités et des libertés de l’Église catholique dans les Territoires palestiniens, garantissant notamment la liberté religieuse, les droits des écoles et œuvres catholiques, etc. L’Église – le Saint-Siège – ne prend pas parti pour un camp, mais pour la dignité des deux peuples. Elle plaide pour deux États, ou pour un État commun dans la justice, mais rejette catégoriquement l’apartheid ou l’expulsion. Elle insiste aussi sur Jérusalem – corpus separatum¸ disait la diplomatie vaticane avant 1993 – comme ville sainte pour tous, et sur la nécessaire protection des chrétiens de Terre Sainte – ces « pierres vivantes » de l’Évangile. Dans l’accord de 2015 avec la Palestine, il est stipulé une égale dignité des trois religions à Jérusalem. Ce point demeure hautement sensible, mais il est crucial pour la paix future.
La théologie de l’intra-familialité devient clé de discernement : elle oblige à tenir la main de Jacob et celle d’Ismaël. Elle oblige à dénoncer l’oppression, même venue d’un frère. Elle oblige à rappeler que la vocation d’Israël est d’être lumière pour les nations, non leur juge. L’Église ne doit ni diaboliser Israël ni angéliser la Palestine. En veillant à ce que les critiques d’Israël excluent tout antisémitisme ou antijudaïsme, elle doit parler en témoin du Christ, qui a souffert sous l’occupation romaine, a pleuré sur Jérusalem et a proclamé : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9). Aujourd’hui, cette béatitude résonne à Gaza comme à Tel-Aviv. Elle nous rappelle que la justice n’est pas l’ennemie de la paix : elle en est la condition. Et que toute vraie théologie commence par cette prière du psalmiste : « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » (Ps 85,11).
Alban Massie s.j.
La NRT remercie Rivka Karplus, médecin à Jérusalem et auteure de la NRT, pour sa relecture qui a permis d'apporter des précisions importantes.
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À paraître en octobre 2025 : le nouveau Cahier de la Nouvelle Revue Théologique ISBN 978-2-85443-653-2 |
Notes de bas de page
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1 François, Allocution aux participants à la rencontre promue pour commémorer le 50e anniversaire de la mort du card. Augustin Bea, 28 fév. 2019.
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2 Id., Audience générale commémorant Nostra Ætate, 28 oct. 2015.
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3 Jean-Paul II, Allocution à la synagogue de Rome, 13 avril 1986 : « Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. »
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4 Cf. G. Fessard, « Le mystère d’Israël », Communio 35/5 (2010), p. 26 : « le chrétien, dans la mesure exacte où il participe à la résurrection du Christ, atteint déjà à “la fin des temps” et réalise l’unité du païen et du juif ; mais il faut dire aussi que le peuple chrétien, dans son cheminement, n’est pas encore l’unité des païens et des juifs, ou qu’il ne l’est qu’en espérance. »
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5 E. Fackenheim, God’s Presence in History: Jewish Affirmation and Philosophical Reflections, New York, New York University Press, 1970, p. 84.
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6 François, Audience générale, 8 sept. 2013, à propos de la Syrie, parole qu’il a répétée tout au long de son pontificat et spécialement lors des hostilités de 2023.
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7 Dans son intention originelle, la prescription de la Torah (Ex 21,24 ; Lv 24,20 ; Dt 19,21) visait à limiter la violence et non à l’encourager, en instaurant un principe de proportionnalité dans les sanctions. Dès l’époque rabbinique, les Sages du Talmud ont interprété ce commandement non comme une obligation de mutilation réciproque, mais comme une exigence de compensation financière équivalente (cf. Baba Qama 83b–84a). La tradition juive elle-même a donc désarmé la lecture littérale de ce texte. Cf. le fameux critique de la confusion entre morale et droit en Israël Y. Leibowitz, Judaïsme, peuple juif et État d’Israël, Paris, J.-C. Lattès, 1985.
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8 La tradition chrétienne de la « guerre juste », développée notamment par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, impose à cet égard des critères rigoureux : cause juste, autorité légitime, intention droite, proportionnalité, discrimination entre civils et combattants, et dernier recours. Si la cause israélienne — se défendre après le 7 octobre — peut être reconnue comme légitime, la conduite de la guerre à Gaza semble contrevenir à plusieurs de ces principes : plus de 60 000 morts, destructions massives, frappes indiscriminées, famine organisée, attaques contre des hôpitaux. La distinction entre terrorisme et population civile n’est pas respectée. Le critère de proportionnalité est largement excédé, celui du dernier recours ignoré. Dans un tel contexte, le concept même de guerre juste semble mis en échec, voire devenu inopérant.
