Israël et l’Église dans le dessein de Dieu
« Pour que les deux marchent ensemble » (Am 3,3)
Jean Radermakers s.j. Jean-Marie Lustiger Jean-Pierre Sonnet s.j. Michel Remaud f.m.i. Pierre d'Ornellas (Mgr) Antoine Guggenheim Albert Chapelle s.j. Alban Massie s.j. Thérèse-Martine Andrevon Alexis Leproux« Les deux marcheront-ils ensemble sans qu’ils ne se soient donné rendez-vous ? », demande le prophète Amos (Am 3,3). L’église et le peuple juif répondront-ils à cette question ?
À partir de la Bible, de la foi de l’Église et de son histoire, les auteurs s’interrogent : que signifie, pour les chrétiens, que Jésus soit né juif ? Que reste-t-il du lien avec Israël, le peuple de l’Alliance ? Que peut apporter une théologie «intra-familiale» (pape François) alors que la violence perdure sur la Terre sainte ?
Inspiré par la déclaration Nostra aetate du concile Vatican II, dont on célèbre le soixantième anniversaire le 28 octobre 2025, ce Cahier de la NRT (avec un inédit sur la guerre à Gaza) invite à mieux comprendre comment chrétiens et Juifs peuvent se rencontrer aujourd’hui dans le respect et la fidélité à Dieu.
Présentation
Depuis le concile Vatican ii et Nostra Ætate 4 dont on célèbre le soixantième anniversaire le 28 octobre 2025, le dialogue entre l’Église et le peuple juif a ouvert un chantier théologique d’une rare ampleur. Ce Cahier de la Nouvelle revue théologique en porte le témoignage, non pas d’abord comme une synthèse, mais comme un itinéraire. Il se déploie en trois grandes étapes : un renouvellement doctrinal à partir d’Israël, la reconnaissance du lien irrévocable entre Israël et l’Église, et enfin, la prise de conscience des exigences pastorales et spirituelles du dialogue, dans l’espérance partagée du dessein de Dieu.
1. Un renouvellement doctrinal à partir d’Israël
La première partie du volume s’ouvre par la réflexion de Thérèse-Martine Andrevon (« Lumière des nations et gloire d’Israël. Le programme de Nostra Ætate 4 pour le renouvellement de la christologie »). À travers l’histoire de la réception magistérielle du texte conciliaire et les débats contemporains sur la figure de Jésus, l’auteur plaide pour une christologie « de la racine », où l’identité du Christ ne peut plus être comprise sans référence à sa judéité. Une christologie chrétienne fidèle au Dieu d’Israël ne peut se construire qu’en lien – et non en opposition – avec les Juifs1.
Cette relation théologique profonde est également au cœur de l’article de Michel Remaud (« Le Serviteur : Jésus et Israël »), qui s’interroge sur l’interprétation du quatrième chant du Serviteur chez Isaïe. Tandis que la tradition juive identifie le Serviteur au peuple d’Israël, la tradition chrétienne l’applique au Christ. L’auteur refuse de trancher entre deux lectures irréconciliables : il propose au contraire de les tenir ensemble, dans un mouvement d’inclusion mutuelle, où Jésus accomplit dans sa chair ce que le peuple vit dans son histoire.
À ce regard théologique et exégétique répond la méditation spirituelle d’Albert Chapelle (« Israël, son serviteur, Lc 1,54 »). À partir des cantiques du Magnificat et du Benedictus, il interroge la place liturgique du nom d’Israël dans la prière chrétienne. Nommer Israël dans la liturgie, affirme-t-il, n’est pas une convention : c’est revendiquer notre filiation spirituelle dans la chair même du Christ, issu d’Abraham. C’est recevoir, dans l’eau du baptême, la mémoire d’un peuple.
2. Le lien irrévocable entre Israël et l’Église
Dans ce prolongement, Mgr Pierre d’Ornellas reprend la question-clé de la relation entre les deux alliances (« La “nouvelle alliance”, pour les Juifs ou pour les chrétiens ? »). Il montre que la théologie de la substitution, loin d’être abandonnée, ressurgit souvent sous des formes plus subtiles. Une juste compréhension de la « nouvelle alliance » ne saurait signifier l’abrogation de l’ancienne, mais son accomplissement en fidélité à la promesse. L’élection d’Israël demeure, non comme relique, mais comme lumière pour l’Église.
C’est cette lumière que Paul évoque avec force dans les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains. Jean Radermakers et Jean-Pierre Sonnet, dans leur contribution conjointe (« Israël et l’Église »), offrent une lecture serrée de ce sommet de la pensée paulinienne. Loin d’une opposition entre rejet et remplacement, l’apôtre y déploie le mystère de l’endurcissement d’Israël comme lieu de manifestation de la miséricorde divine. L’Église, greffée sur l’olivier franc, ne doit jamais s’enorgueillir : elle est rendue participante, par grâce, d’une promesse plus ancienne qu’elle.
3. Conversion pastorale, mémoire et espérance
La suite du volume s’oriente vers les exigences spirituelles et pastorales que cette théologie implique. Dans son article (« De la repentance au renouveau », dont le sous-titre est : «Enjeux pour la lecture de la Bible de la relation de l’Église avec le peuple juif »), Antoine Guggenheim relit les évolutions du magistère catholique à la lumière de la Shoah et des appels de saint Jean-Paul ii à la purification de la mémoire. Il en appelle à un renouvellement de l’enseignement, de la catéchèse et de la lecture biblique, en sortant d’un marcionisme latent. Il insiste aussi sur la nécessité de prendre au sérieux la tradition vivante du judaïsme contemporain.
L’un des témoins les plus engagés de cette fidélité est le cardinal Jean-Marie Lustiger – ou faut-il le nommer Aron Jean-Marie cardinal Lustiger, comme il est gravé sur la plaque commémorative apposée dans la cathédrale Notre-Dame de Paris ? Dans sa conférence prononcée au Congrès juif mondial en 2002 (« Juifs et chrétiens : que doivent-ils espérer de leur rencontre ? »), il livre une analyse personnelle et lucide sur les représentations mutuelles entre Juifs et chrétiens. Il souligne la difficulté, pour le chrétien, à comprendre l’identité juive dans toute sa complexité. Il plaide pour une rencontre où la fraternité n’efface pas l’altérité, mais, s’y enracinant, ouvre à une fécondité commune encore méconnue.
Une méditation d’Alexis Leproux (« Les deux marcheront-ils ensemble sans s’être donné rendez-vous ?, Am 3,3 ») propose une théologie du dialogue comme rendez-vous. La résistance d’Israël à la reconnaissance du Messie n’est pas perçue comme un échec, mais comme un appel adressé à l’Église à purifier sa propre confession. Le dialogue judéo-chrétien, dès lors, ne relève pas seulement d’une éthique de la mémoire ou d’une pédagogie de la paix : il touche à la catholicité même de l’Église.
Enfin, ce Cahier s’achève par une interpellation : l’Église peut-elle garder le silence face à la guerre à Gaza ou doit-elle exercer un discernement prophétique enraciné dans l’Écriture ? Alban Massie (« Gaza, Israël et la voix de l’Église : l’appel de l’intra-familialité »), coordinateur de l’ouvrage, propose de développer la théologie de « l’intra-familialité » entre Juifs et chrétiens adoptée par le pape François pour éclairer le discernement sur la situation actuelle.
Ce Cahier se veut également un hommage à quatre grandes figures du dialogue entre Israël et l’Église, dont les contributions intellectuelles et spirituelles ont profondément marqué la théologie contemporaine :
Michel Remaud (1940-2021), Fils de Marie Immaculée, a été une figure majeure du dialogue judéo-chrétien. Il a dirigé l’Institut Albert-Decourtray d’études juives à Jérusalem.
Albert Chapelle (1929-2003), jésuite belge, philosophe et théologien, a profondément influencé la spiritualité ignatienne et la théologie contemporaine. Son engagement intellectuel et spirituel a laissé une empreinte durable dans le monde académique et ecclésial.
Jean Radermakers (1924-2021), jésuite belge et exégète renommé, a été professeur à l’Institut d’Études Théologiques de Bruxelles. Il était reconnu pour sa passion de l’enseignement et sa capacité à rendre les Écritures vivantes et accessibles, contribuant ainsi à une compréhension plus profonde des textes bibliques.
Jean-Marie Lustiger (1926-2007), cardinal et archevêque de Paris, converti du judaïsme au catholicisme, a incarné dans sa personne le lien profond entre les deux traditions. Membre de l’Académie française, il a été une voix prophétique pour le dialogue judéo-chrétien, soulignant l’importance de la réconciliation et de la compréhension mutuelle.
Leur mémoire inspire et guide les réflexions présentées dans ce volume qui atteste leur engagement indéfectible pour un dialogue authentique et fructueux entre Israël et l’Église.
Ainsi, ce Cahier témoigne d’un chemin encore ouvert. Il appelle à la vigilance, à l’humilité et à l’espérance. Il rappelle surtout que le dialogue entre Israël et l’Église, loin d’être un supplément d’âme, est une exigence inscrite dans le cœur même de la foi chrétienne. L’histoire n’est pas achevée. Le rendez-vous est pris.
Alban Massie s.j.
Notes de bas de page
1 Le substantif Juif est mis en majuscule dans ce Cahier en tant qu’il désigne une personne de religion juive ou appartenant au peuple juif.
Chapitres et origine des textes
Thérèse-Martine Andrevon, « Lumière des nations et gloire d’Israël. Le programme de Nostra aetate 4 pour le renouvellement de la christologie », NRT 137 (2015), p. 201‑220.
(+) Michel Remaud, « Le Serviteur : Jésus et Israël », NRT 103 (1981), p. 664‑678.
(+) Albert Chapelle, « Israël, son serviteur (Lc 1,54) », NRT 125 (2003), p. 177‑186.
Pierre d’Ornellas, « La “nouvelle alliance”, pour les Juifs ou pour les chrétiens ? », NRT 147 (2025), p. 49‑67.
(+) Jean Radermakers et Jean‑Pierre Sonnet, « Israël et l’Église », NRT 107 (1985), p. 675‑697.
Antoine Guggenheim, « De la repentance au renouveau. Enjeux pour la lecture de la Bible de la relation de l’Église avec le peuple juif », NRT 132 (2010), p. 597‑606.
(+) Jean‑Marie Lustiger, « Juifs et chrétiens : que doivent-ils espérer de leur rencontre ? », NRT 124 (2002), p. 353‑362.
Alexis Leproux, « Les deux marcheront-ils ensemble sans qu’ils ne se soient donné rendez-vous ? (Am 3,3). Résistance d’Israël et catholicité de l’Église », NRT 143 (2021), p. 547‑564.
Alban Massie, « Gaza, Israël et la voix de l’Église. La théologie de l’intra-familialité pour la justice », inédit
Les auteurs
Jean-Marie Lustiger (†), cardinal-archevêque de Paris, figure marquante du dialogue judéo-chrétien au xxᵉ siècle
Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, engagé dans les questions de mémoire, de vérité et d’éthique dans le dialogue avec le judaïsme
Alexis Leproux, prêtre à Marseille, théologien et enseignant, vicaire épiscopal chargé des relations méditerranéennes
Albert Chapelle s.j. (†), grand philosophe et théologien, auteur d’une méditation marquante sur Israël comme serviteur
Michel Remaud f.m.i. (†), théologien et professeur à Jérusalem, spécialiste des liens entre judaïsme et Nouveau Testament
Antoine Guggenheim, prêtre et philosophe, ancien directeur du Collège des Bernardins
Thérèse-Martine Andrevon, auteur d’une thèse sur Nostra aetate 4 et la christologie du dialogue.
Jean-Pierre Sonnet s.j., professeur d’exégèse de l’Ancien Testament et de théologie biblique à l’Université Grégorienne de Rome. Spécialiste des lectures narratives de la Bible
Jean Radermakers (†), jésuite, enseignant en théologie biblique
Alban Massie s.j., enseignant aux Facultés Loyola Paris, directeur de la Nouvelle revue théologique