
Dix ans après la publication d’Amoris lætitia, quel bilan tirer de ce texte qui a marqué la pastorale de l’Église ?
Après la contribution d’Alain Thomasset s.j., qui soulignait la fécondité des intuitions pastorales de l’exhortation apostolique, nous donnons la parole à Laetitia Calmeyn, enseignante en théologie morale au Collège des Bernardins, consultrice au Dicastère pour la doctrine de la foi et membre du comité de rédaction de la NRT.
El propose de relire Amoris lætitia à partir du lien entre kérygme, discernement et vie sacramentelle. En rappelant que les sacrements ne sont pas la récompense des parfaits mais des secours offerts aux croyants en chemin, elle montre comment l'exhortation du pape François invite à mieux articuler accompagnement pastoral, croissance spirituelle et logique de la grâce. Dix ans après sa publication, Amoris lætitia apparaît ainsi comme un appel à redécouvrir l’Évangile de la famille à la lumière de la miséricorde et de la vie sacramentelle.
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Illustration: Le mariage d’Anne et Joachim. Icône russe, xviiie siècle.
Le renouveau pastoral d’Amoris lætitia initié il y a dix ans procède d’un approfondissement du kérygme qui conduit à articuler miséricorde, loi et discernement.
Après avoir rappelé comment le kérygme ne cesse de transformer la vie chrétienne, nous verrons que cette perspective trouve naturellement son prolongement dans une réflexion sur la vie sacramentelle. En effet, si le discernement vise à reconnaître l’action de la grâce dans les situations concrètes, il importe également de comprendre comment les sacrements accompagnent cette croissance spirituelle, soutiennent la liberté humaine et configurent toujours davantage les croyants au Christ. La question sacramentelle apparaît ainsi comme l’un des lieux privilégiés pour approfondir la logique théologique sous-jacente à Amoris lætitia.
I Le kérygme, la miséricorde et le discernement au cœur de l’accompagnement pastoral
La réflexion pastorale développée dans Amoris lætitia s’enracine dans l’annonce du salut offert par le Christ. En méditant le psaume 128, le pape François présente la famille non comme un idéal abstrait mais comme le lieu concret où Dieu déploie son œuvre de salut malgré les fragilités humaines (AL 8-30 ; 58 ; 200). Cette perspective rejoint ce que saint Jean-Paul ii appelait « l’Évangile de la famille » : annoncer la grâce déjà à l’œuvre dans l’existence des personnes.
Dans cette lumière, le kérygme occupe une place centrale. Le cœur de la foi chrétienne consiste dans la rencontre avec l’amour sauveur du Christ. Accompagner, c’est être le témoin privilégié de cette rencontre. L’accompagnateur est donc appelé à une conversion permanente : apprendre à écouter davantage, à regarder autrement, à discerner plus profondément le salut de Dieu pour l’annoncer. Il n’y a pas une situation, une souffrance que le Christ n’ait assumé sur la croix. Notre foi nous invite à contempler la manière dont le Seigneur nous précède auprès de ceux qu’il nous confie. Car c’est à la lumière de ce salut qu’un chemin pastoral s’ouvre pour chacun (AL 58 ; 312). C’est ainsi que le pape François a invité à une conversion pastorale qui concerne l’ensemble de l’Église, appelée à la lumière du sauveur à devenir davantage un lieu d’accueil et d’intégration, capable d’« élargir l’espace de sa tente » (cf. AL 96 ; 299 ; 312).
Cette démarche ne modifie pas la doctrine de l’Église, mais renouvelle la manière de rencontrer les personnes à partir de la miséricorde évangélique. Dans la perspective biblique, il n’existe pas d’opposition entre loi et miséricorde : la loi est donnée pour conduire à la vie et trouve son accomplissement dans l’action de l’Esprit. Le discernement ne consiste donc pas à classer les situations que vivent les personnes selon des catégories abstraites, mais à reconnaître comment la grâce de Dieu agit dans une existence particulière et quel bien devient possible ici et maintenant (AL 300 ; 303 ; 305).
Cette approche s’inscrit dans la tradition de la « loi de gradualité » rappelée par saint Jean-Paul ii (Familiaris consortio 34). Il ne s’agit jamais d’une gradualité de la norme morale, mais de la reconnaissance du caractère progressif de la croissance spirituelle. La vie chrétienne – celle de l’accompagné et celle de l’accompagnant – apparaît ainsi comme un chemin de conversion permanente, accompagné par la grâce de Dieu qui conduit chacun vers une communion toujours plus profonde avec le Seigneur (AL 95 ; 308).

II Les sacrements au service de la croissance spirituelle
Comment les sacrements accompagnent-ils les personnes dans cette croissance spirituelle et leur configuration progressive au Christ ?
Le pape François reprend une intuition constante de la tradition catholique : les sacrements ne sont pas des récompenses accordées aux parfaits mais des remèdes et des secours destinés à soutenir les croyants sur le chemin de la conversion (AL 305, note 351). Cette affirmation s’inscrit dans une tradition ancienne que saint Thomas d’Aquin exprimait déjà en présentant les sacrements comme des moyens de guérison et de croissance dans la vie de la grâce1. Mais la grâce sacramentelle ne se substitue jamais à la liberté humaine ; elle la guérit, la fortifie et l’ouvre davantage à la communion avec Dieu. C’est pourquoi le pape François considère la subjectivité humaine ainsi que les facteurs qui peuvent l’entraver (cf. CEC 1735).
Par ailleurs le lien entre la pratique pastorale qui émerge d’Amoris lætitia et l’action trinitaire mérite d’être noté. Le Saint-Esprit qui agit par la grâce des sacrements, rend concrètement possible la réponse des personnes (fidélité, persévérance, croissance, transformation des épreuves : voir AL 73, 308, 317) aux frontières et au cœur de l’Église où il est répandu « au milieu de la faiblesse humaine » (AL 308).
Pour prolonger cette réflexion, il est précieux de considérer de manière positive la façon dont les sacrements engagent la liberté humaine et permettent à chaque personne, quelle que soit sa situation, de croître dans la grâce. Sans prétendre traiter ici de l’ensemble des sacrements, nous pouvons d’abord nous tourner vers celui qui constitue, en quelque sorte, le cœur de toute vie sacramentelle : l’Eucharistie.
L’eucharistie
La célébration eucharistique n’exclut rien de l’existence humaine ; elle assume au contraire la création tout entière ainsi que l’ensemble de nos actes pour les orienter vers leur accomplissement en Dieu. Elle ouvre ainsi à une liberté toujours plus grande, reçue comme fruit de la grâce du salut.
Du signe de croix initial, qui marque déjà notre participation au mystère pascal du Christ, jusqu’à l’envoi final qui nous appelle à témoigner de l’Évangile dans le monde, la liturgie fait parcourir au croyant un véritable itinéraire spirituel. L’acte pénitentiel dispose le cœur à accueillir la Parole de Dieu afin qu’elle prenne chair dans l’existence et l’éclaire de l’intérieur. La liturgie de la Parole appelle ainsi une conversion progressive de la vie à l’Évangile. L’offrande eucharistique révèle quant à elle le sens authentique du don de soi, qui ne peut être compris qu’à la lumière du don que le Christ fait de lui-même. Enfin, la communion manifeste et réalise l’union du fidèle au Christ ainsi qu’à son Corps qu’est l’Église. Chacune de ces étapes communique une grâce propre tout en sollicitant la réponse libre du croyant, de sorte que la liberté humaine se laisse progressivement transformer et fortifier par la grâce.
Benoît xvi a particulièrement développé cette dimension dans Sacramentum caritatis. L’Eucharistie, écrit-il, possède une force intrinsèque de transformation qui configure progressivement le fidèle au Christ (Sacramentum caritatis 70-71). Elle n’est pas seulement le terme de la vie chrétienne ; elle en est aussi le principe vivant.
Ainsi, recevoir le Christ permet également de découvrir ce qui, dans notre existence, demeure encore un obstacle à une communion plus profonde avec lui. La conscience d’un péché ou d’un empêchement à la communion ne peut être interprété comme une exclusion ; elle est une grâce de vérité qui ouvre un chemin de conversion, de réconciliation et d’intégration. Saint Paul écrivait déjà : « Que chacun s’éprouve soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe » (1 Co 11,28). Commentant ce passage, le pape François rappelle que le discernement ne concerne pas seulement le rapport personnel au sacrement mais également la communion ecclésiale qu’il signifie : « L’Eucharistie exige l’intégration dans un unique corps ecclésial » (AL 186).
Recevoir le Corps du Christ implique donc de reconnaître ce même Corps dans la communauté ecclésiale et de se laisser transformer par la charité qu’il communique.
Le mariage
Le mariage sacramentel exprime le don total et irrévocable des époux dans la participation à l’alliance du Christ et de l’Église. Cette réalité trouve dans l’Eucharistie sa source et son accomplissement, puisque c’est dans le don pascal du Christ que les époux puisent la grâce de leur propre engagement.
Cela nous conduit à réfléchir à la foi requise pour la célébration du mariage sacramentel. Dans ses discours au Tribunal de la Rote romaine, notamment en 2011 et en 2013, Benoît xvi a attiré l’attention sur la question du lien entre la foi des époux et la validité de leur consentement. Une absence manifeste et massive de foi n’affecte-t-elle pas l’intention matrimoniale elle-même ? Sans remettre en cause la doctrine traditionnelle, il invitait à réfléchir à la relation entre la foi personnelle des époux et leur capacité à vouloir réellement ce que l’Église entend accomplir lorsqu’elle célèbre le mariage.
Cette préoccupation reprise dans Amoris lætitia éclaire le développement actuel des parcours catéchuménaux pour les fiancés. Ceux-ci ne visent pas simplement à transmettre des connaissances doctrinales, mais à permettre une véritable maturation spirituelle conduisant à accueillir le mariage comme vocation et comme chemin de sainteté (AL 205-211).
Lorsque demeure un lien matrimonial sacramentel valide, les personnes engagées dans une nouvelle union se trouvent confrontées à la signification eucharistique du mariage : le fait de ne pas accéder à la communion sacramentelle peut alors être vécu comme une manière de confesser cette signification. Cela ne les exclut ni de la vie de l’Église ni des fruits spirituels de la célébration eucharistique. Par leur participation à la liturgie, à l’écoute de la Parole de Dieu, à la prière, à la consécration eucharistique et à la vie ecclésiale, elles demeurent bénéficiaires des grâces qui éclairent le chemin de chacun. Le plus important est d’ajuster perpétuellement sa liberté sur le chemin de sainteté qui est propre à chacun. Un tel témoignage invite tous les croyants à examiner leur conscience à la lumière de la communion eucharistique. Il existe d’autres situations ou des péchés comme ceux de l’orgueil, de la calomnie, etc., qui peuvent se présenter comme de réels obstacles pour communier. C’est une grâce de révélation qui éduque notre liberté.
La vie sacramentelle laisse apparaître le désir d’entrer dans l’amour même du Christ et de laisser sa propre manière d’aimer être progressivement transformée par lui.
Le baptême
Ainsi en est-il aussi concernant le baptême. Habituellement, on prévoit deux ans de préparation pour les catéchumènes adultes. S’il est important de marquer des étapes, on constate que certains les franchissent plus rapidement et que d’autres resteront peut-être toute leur vie catéchumènes, participant à cette grâce qui consiste à vivre leur foi en adhérant progressivement à celle que professe l’Église. Le cheminement de ces personnes est une source de grâce pour toute l’Église. Leur adhésion progressive à la foi ecclésiale manifeste la décision de conformer leur existence à l’Évangile et d’entrer dans une véritable démarche de conversion. Lorsque cet engagement est assumé librement et en conscience, le baptême peut alors être reçu comme le signe efficace de l’œuvre que Dieu accomplit déjà en eux, pour leur salut et l’édification de toute l’Église.
Adhérer à la foi de l’Église implique une relation personnelle avec le Christ. Dans cette perspective, la prière occupe une place décisive. La rencontre personnelle avec le Christ permet progressivement d’unifier les différentes dimensions de l’existence : intelligence, mémoire, volonté, affectivité, imagination, sens. La vie chrétienne ne consiste pas seulement à connaître le bien, mais à recevoir la grâce qui rend capable de l’accomplir. Il arrive qu’une personne comprenne intellectuellement les exigences de l’Évangile tout en demeurant incapable de vivre pleinement celles-ci, en raison de blessures profondes ou de conditionnements affectifs. La prière devient alors le lieu où l’être humain apprend à accéder à son être de fils ou de fille de Dieu. Chacun s’ouvre progressivement à cette liberté intérieure qui permet d’accueillir la vérité de sa propre histoire.
Toute démarche sacramentelle ne s’inscrit-elle pas dans une histoire de conversion ?
La réconciliation
Certaines personnes peuvent se trouver dans des situations où elles ne sont pas encore en mesure de recevoir l’absolution sacramentelle. Cela ne signifie jamais qu’elles sont exclues de la miséricorde de Dieu. L’accompagnement pastoral consiste alors à les aider à discerner les appels de la grâce déjà présents dans leur vie et à avancer vers une communion toujours plus profonde avec le Seigneur. Rien n’empêche de prier le Seigneur avec la personne pour implorer le pardon des péchés qu’elle porte et ou a énoncés. Nous l’avons dit tout à l’heure avec saint Thomas d’Aquin, les sacrements sont une voie salutaire ordinaire. L’inventivité de la charité nous invite aussi à explorer les voies extraordinaires2. Le pardon pour des péchés commis donne aux personnes de cheminer à la lumière de la miséricorde de Dieu. Il ne s’agit pas d’abord d’être en règle mais de s’accorder à la grâce donnée, grâce qui portera les fruits que Dieu veut. L’inventivité pastorale ne remplace pas les sacrements ; elle aide à conduire vers eux. Les sacrements demeurent la voie ordinaire du salut. Toutefois, Dieu n’est jamais enfermé dans les limites visibles de l’action sacramentelle.
L’onction des malades
En fin de vie, toute personne qui le demande réellement peut recevoir le sacrement du baptême, celui de la réconciliation, le sacrement des malades et le viatique. Cette démarche ne correspond pas seulement à un recours aux sacrements « de la dernière chance ». Comme le montre la figure du bon larron, une existence entière peut être récapitulée dans un acte de foi et d’abandon. Ce n’est pas la souffrance en tant que telle qui conduit le larron, mais plus précisément, la manière dont le Christ l’éclaire par le don de sa vie. C’est le sens de l’onction des malades. Toute existence, à un moment donné, est éprouvée et pose la question du sens. L’Évangile donne de découvrir qu’il n’y pas un mal ou une souffrance que le Christ n’ait assumé par amour. Se laisser rejoindre par cet amour au cœur de la souffrance qui est aussi celle de toute l’humanité, c’est participer à la grâce de la Rédemption. Il y a ainsi des personnes qui, à un moment donné, à travers ce qu’elles vivent, découvrent la grâce du baptême. C’est pourquoi il importe que les chrétiens soient présents aux périphéries de notre humanité, aux extrémités de la terre, pour témoigner de la vie éternelle au cœur de chacune de nos limites, finitudes, souffrances et morts. Les baptisés sont appelés à vivre de leur baptême. Car, selon le titre même de l’exhortation Amoris Lætitia, « l’amour trouve sa joie dans la vérité » (1 Co 13,6).
Continuez la réflexion dans la NRT
Trois articles du père Alain Mattheeuws, sur les couples séparés et le pardon à la lumière d’Amoris laetitia, la notion même de mariage sacramentel, la morale comme chemin de vie chrétienne.
- Indissolubilité : une fenêtre ouverte vers le ciel (2021)
- Homme et femme dans le sacrement du mariage. Dépasser l’opposition entre pastoral et doctrinal (2015)
- Morale et économie sacramentelle (2026)
Alain Mattheeuws est l’auteur du Cahier de la NRT Le mariage. Don, engagement, sacrement.
Parution le 1er octobre 2026. Commandez-le dès maintenant ici.
Notes de bas de page
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1 Thomas d’Aquin, ST iii, q. 65, a. 1.
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2 C’est dans la même question de la Somme que Thomas donne son fameux axiome qu’il exprime ainsi : « Dieu n’a pas lié sa puissance aux sacrements au point de ne pouvoir conférer sans eux l’effet des sacrements. Mais il a lié l’homme aux sacrements, afin que celui-ci obtienne le salut par leur moyen » (ST iii, q. 65, a. 1, ad 1 ; même affirmation en q. 64, a. 7, ad 3).
