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La foi, l’espérance et la charité de Jésus de Nazareth

Marc Rastoin s.j.

Les vertus théologales, foi, espérance et charité, constituent une trilogie fondamentale dans la tradition chrétienne depuis saint Paul. En tant qu’homme parfait, Jésus doit nous offrir une incarnation parfaite de ces vertus et les évangiles le montrer. Et il en est ainsi. L’article cherche à mieux com- prendre comment Jésus a vécu ces vertus en relevant notamment combien chacune s’est trouvée reliée à un terme clef : « Abba » pour la foi, « Royaume » pour l’espérance et « petits » pour la charité. Ce qui est frappant, c’est la façon dont Jésus a su être totalement fidèle aux Écritures d’Israël, en prolonger pour ainsi dire la trajectoire, tout en innovant dans le choix de ses concepts clefs dont aucun ne se trouve explicitement dans les Écritures.

La tradition chrétienne a accordé une grande place aux trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. L’importance qui leur est donnée provient du célèbre verset de Paul qui conclut son éloge de la charité dans sa première lettre aux Corinthiens en affirmant : « Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1 Co 13,13). À partir de cette fondation, les grands théologiens ont accordé une place de choix à la façon dont ces vertus structurent la vie du croyant et déterminent les axes de sa croissance spirituelle. Parmi eux, saint Thomas d’Aquin est connu pour avoir réfléchi le plus en profondeur sur la façon dont ces vertus sont liées les unes aux autres. À partir de cette tradition de pensée si riche qui a tant marqué le monde chrétien, il vaut la peine de se demander comment Jésus de Nazareth a vécu ces vertus. En tant qu’homme parfait, Jésus doit nous offrir une incarnation parfaite, une mise en œuvre exemplaire de ces vertus. Et, dans ce cas, les évangiles devraient nous permettre de le voir avec clarté. Et, de fait, il en est ainsi. Prenons-les dans l’ordre classique de leur énonciation : la foi, l’espérance et la charité.

I Jésus et la foi

Il est aisé de voir combien la foi était pour Jésus un élément essentiel de sa vision du monde. Il en parle souvent et, ce qu’il recherche constamment chez les personnes qu’il rencontre, c’est la foi. Comment ne pas être frappé par ses exclamations répétées ayant pour centre la foi ? Il demande aux apôtres « Où est votre foi ? » (Lc 8,25). À certaines personnes venues pour une guérison, Jésus parle explicitement de la foi : « Pourquoi dire : “Si tu peux” ? Tout est possible pour celui qui croit » (Mc 9,23). Mais le dialogue sur la foi peut aussi se produire a posteriori comme dans le cas de la femme au flux de sang : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix » (Mc 5,34). Nous avons tous en mémoire son exclamation en entendant la réponse du centurion : « Je vous le dis : pas même en Israël je n’ai trouvé une telle foi ! » (Lc 7,9) où nous apprenons, en passant, qu’Israël se caractérise comme étant le lieu naturel d’expression de la foi. Dans le parcours évangélique, il s’agit de ne plus être des êtres de petite foi, de petite fidélité (comme Pierre en Mt 14,31) mais d’être en revanche des personnes de foi, auxquelles on peut faire confiance dans les petites choses (cf. Lc 16,10).

Cette foi a un objet et même un terme spécifique qui lui est comme naturellement associé, celui de Père. Cette foi se porte vers un « Abba » dans lequel Jésus met manifestement une tonalité unique qui frappe ses auditeurs. Paul lui-même, si avare de renseignements sur Jésus, nous donne par deux fois (cf. Ga 4,6 et Rm 8,15) ce vocable araméen qui avait clairement une importance fondamentale pour les premiers chrétiens. Deux écueils sont ici à éviter. Le premier consisterait à exagérer la rupture avec la tradition juive en soutenant qu’il s’agirait d’une innovation complète de Jésus. Cette tradition n’ignore pas le vocable « Père » qui apparaît à l’occasion dans l’Ancien Testament lui-même (cf. Is 63,16). Mais il n’a pas la centralité qu’il revêt pour Jésus. De l’autre, il existe un autre écueil, une tendance à infantiliser le terme et à en faire un synonyme facile du moderne « papa1 ». Selon les biblistes qui se sont penchés sur cette question, le terme conserve une dimension de respect révérenciel et peut être employé par des adultes2. L’écart culturel avec le monde antique nous est ici un handicap. Il est possible que certains passages des évangiles soient le fruit de traditions chrétiennes primitives inspirées de l’enseignement de Jésus mais ne le reprenant pas verbatim. Mais ce qui est sûr c’est que cette dimension paternelle de Dieu fut au cœur de la prière, de la vie et de l’enseignement de Jésus. Cette paternité de Dieu traverse non seulement la plupart des paraboles mais se trouve aussi à l’incipit de la prière du Notre Père qui remonte, de l’avis unanime, à Jésus lui-même. En commençant sa prière par ce petit mot, « Abba », « Père », Jésus transmettait le cœur de ce qui faisait sa foi. Il y a un lien indissoluble entre la foi théologale de Jésus et la paternité du Père. Ce qu’il souhaite, c’est faire entrer dans cette relation, comme un très beau verset le laisse entendre : « Tout m’a été remis par mon Père. Personne ne connaît qui est le Fils, sinon le Père ; et personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler » (Lc 10,22).

Cet élément de la personnalité humaine de Jésus a été bien mis en relief par l’un des plus grands théologiens du xxe siècle, Hans-Urs von Balthasar. Dans les mêmes années le bibliste français Jacques Guillet consacrait lui aussi un livre à ce thème3. Celui-ci écrivait : « Que reste-t-il de Jésus mourant si on le prive de la foi4 ? ». Tout récemment un théologien dominicain français a mis fortement ce thème en valeur à partir de la lettre aux Hébreux5. Jésus est un croyant exemplaire et sa foi est tout entière orientée vers le Père, qui est à la fois son père et le Père de tous6.

II Jésus et l’espérance

Peut-on mettre en lien une expression de l’enseignement de Jésus avec son espérance ? On peut argumenter que l’expression peut-être la plus décisive de son message, du début jusqu’à la fin, est celle de « Royaume de Dieu » ou « Royaume des cieux ». Elle a donné lieu à la création de nombreuses paraboles sur le thème « à quoi le Royaume de Dieu est-il comparable ? » (cf. Lc 13,18). Cette expression apparaît quatorze fois dans l’évangile de Marc et presque toujours dans la bouche de Jésus, privilège qu’elle partage avec le syntagme « Fils de l’homme » si important pour Jésus. C’est le concept par lequel Jésus inaugure sa prédication : « le Royaume de Dieu s’est approché » (Mc 1,15). Alors que Jésus semble avoir mis ses premiers pas très étroitement dans la suite du Baptiste, il semble ici avoir ajouté sa note propre. Comme le savent tous ceux qui ont lu, même rapidement, les évangiles, ce Royaume a une nature étrange. Parfois il semble être là, présent, accessible. À d’autres moments, il semble lointain, situé dans le futur. Et dans la prière centrale que Jésus enseigne à ses disciples, il leur demande de prier pour que le « Royaume vienne » (cf. Lc 11,2 et Mt 6,10).

Jésus parle souvent d’un Royaume mais il est extrêmement frappant qu’il parle si peu du roi. Qui dit royaume dit roi. Mais Jésus commence sa prière par Abba/Père et non par Roi. Pourquoi ? Une prière juive très ancienne commence par « notre père, notre roi » et il est bien clair que le Dieu des psaumes et de toute la Bible est bien comparable à un roi. Il y a une intimité et une dimension personnelle dans l’appellation « père » qui correspond au cœur de la prière personnelle, affective, directe de Jésus. Jésus croit également que ce père est roi mais cette royauté doit encore se manifester pleinement. L’un des meilleurs spécialistes du Jésus historique, John P. Meier, traduit ainsi les deux premières demandes : « Père, révèle-toi dans ta toute puissance et ta gloire en venant exercer ta souveraineté royale7. » Jésus poursuit ici une intuition du prophète Zacharie pour qui la Royauté de Dieu était encore à venir tout comme son unité parfaite : « Alors le Seigneur deviendra roi sur toute la terre ; ce jour-là, le Seigneur sera unique, et unique, son nom » (Za 14,9). Dans son livre sur Jésus de Nazareth, Joseph Ratzinger/Benoît xvi souligne fortement que la grande révélation que Jésus est venu nous apporter porte précisément sur cette paternité de Dieu, que c’est là l’essentiel de son message. Oui, Dieu est roi mais son Royaume pleinement accompli est en avant de nous, proche certes mais pas encore installé pour ainsi dire. La force de son espérance fait que parfois, dans les guérisons qui s’effectuent, dans les pécheurs qui se convertissent, Jésus voit le Royaume dans toute sa splendeur. Il voit son père agir avec puissance par son Esprit. Il croit tellement dans sa venue qu’il en voit les premiers signes. Foi et espérance sont ici difficilement séparables. Joseph Ratzinger l’avait exprimé avec force :

Dans le Nouveau Testament, (…) les concepts de foi et d’espérance sont, dans une certaine mesure, interchangeables. Ainsi la première épître de Pierre parle-t-elle de « rendre compte de notre espérance », là où il s’agit de se faire l’interprète de la foi auprès des païens (3,15). L’épître aux Hébreux nomme la confession de la foi chrétienne « confession de l’espérance » (10,23). L’épître à Tite définit la foi reçue comme une « bienheureuse espérance » (2,13)8.

Selon John P. Meier, ce lien fait entre le Royaume de Dieu et des verbes de mouvement qui signalent son approche, sa venue, sa proximité, remontent bien au Jésus de l’histoire :

Les phrases où le sujet est le Royaume de Dieu et le prédicat un verbe de mouvement (venir, arriver, approcher) sont caractéristiques du Jésus historique, alors qu’elles sont pratiquement absentes des écrits juifs antérieurs à Jésus et du reste du Nouveau Testament en dehors des évangiles synoptiques9.

Il est très impressionnant de voir comment Jésus s’inscrit totalement dans son univers religieux et culturel, dans les Écritures et la tradition d’Israël et comment il est capable de créativité et d’originalité. Même à la fin de sa vie, l’espérance n’abandonne pas Jésus et le Royaume est toujours là : « Je vous le dis en vérité, je ne boirai plus jamais du fruit de la vigne, jusqu’à ce jour-là où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu » (Mc 14,25). Là encore, foi et espérance se conjuguent pour lui faire croire et espérer que le don qu’il fait ne sera pas sans récompense, que le Père n’abandonne aucune de ses œuvres. Ce qu’exprimait ainsi l’auteur du livre de la Sagesse : « Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres (…) En fait, tu épargnes tous les êtres, parce qu’ils sont à toi, Maître qui aimes les vivants » (cf. Sg 11,24a.26). L’espérance de Jésus se situe bien dans le monde mais elle est de bout en bout théologale. Elle renvoie à la souveraineté de Dieu sur ses œuvres.

En disant « Royaume de Dieu » Jésus identifie l’acteur principal de cet avènement et s’en distingue. Il souligne ainsi ce que l’espérance contient d’inachevé : elle vise un bien impossible à obtenir par soi, un bien suffisamment proche pour mobiliser existentiellement celui qui espère et suffisamment « hors de portée » pour rappeler qu’il est indisponible10.

L’expression choisie par Jésus dit à la fois la force de son espérance et la façon dont il continue à s’en remettre totalement au Père, le Roi de l’univers.

III Jésus et la charité

Pour Paul, comme pour Thomas d’Aquin, la plus grande des trois, c’est la charité. Il n’est peut-être pas nécessaire de faire une longue démonstration de la façon dont Jésus fait preuve de charité. Durant sa courte vie publique, sa charité se traduit de deux façons principales : par un engagement constant auprès des malades, des lépreux, des personnes marginalisées socialement ou physiquement et aussi par des enseignements donnés aux foules venues l’écouter. Il est fort probable que beaucoup de gens sont venus à Jésus principalement pour se faire guérir. Une rumeur insistante disait qu’un prophète de Galilée, un certain Jésus, avait reçu d’étonnants pouvoirs de guérison. Il n’était pas le seul dans cette catégorie des thaumaturges itinérants mais il a certainement été un des plus connus durant ses courtes années d’activité. Son originalité semble double : d’une part, il va vers les gens. D’autre part, il enseigne. Certes on lui amène des malades et les évangiles en font souvent état : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte » (Mc 1,32-33), mais on voit aussi que souvent Jésus se penche vers les malades, les repère au milieu des bien-portants ou alors leur accorde une certaine priorité. À la différence du Baptiste que les gens venaient chercher au désert, Jésus se déplace et accepte des invitations. Pourquoi ? Parce qu’il ne se contente pas – pour ainsi dire – de guérir, il enseigne. « Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement » (Mc 6,34). Jésus est sensible à la détresse de ceux qui n’ont pas de boussole, pas de direction, de ceux qui ont faim de paroles et d’enseignements. Sa charité se porte inséparablement vers le Père et vers les hommes. Ils sont tout aussi réels pour lui. Il se lève la nuit pour prier, il exulte de joie sous l’action de l’Esprit Saint. Et il se réjouit également quand un Zachée se tourne vers Dieu.

Lorsqu’il est interrogé sur les commandements, il répond en parlant de l’inséparabilité de l’amour de Dieu et du prochain (cf. Mt 22,39). Comme d’autres rabbins, tel Hillel l’Ancien, il accorde une grande place à l’amour du prochain. Ce dernier terme revient souvent dans les Écritures pour désigner ce proche qu’il s’agit d’aimer en actes. Il apparaît dans le décalogue (cf. Ex 20,16-17). Il est clair que le prochain désigne souvent le pauvre : « Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras pour le coucher du soleil, car c’est là sa seule couverture, le manteau qui protège sa peau. Dans quoi se coucherait-il ? » (Ex 22,25-26). Il désigne aussi souvent le compatriote, le frère de la communauté d’Israël : « Ne sois pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. C’est moi, le Seigneur » (Lv 19,18). Jésus évoque aussi souvent les pauvres, les anawim, ceux qui mettent leur espoir en Dieu et les Béatitudes en sont l’exemple évident : « Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : “Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous” » (Lc 6,20). En utilisant le vocabulaire du prochain et du pauvre, Jésus s’inscrit dans la droite ligne des Écritures et des Juifs de son temps que cette thématique animait profondément comme la communauté de Qumran.

Mais y a-t-il une spécificité dans la façon dont Jésus exprime sa charité ? Je pense qu’il y a effectivement une piste. C’est la manière dont il parle souvent des « petits ». Certes le psaume 8 parlait de la louange des « tout-petits », des enfants nouveau-nés et Jésus le cite en Mt 21,16. Mais le thème est rare dans la Bible. Jésus semble l’employer de façon originale en plusieurs circonstances. Il désigne tantôt le frère humble, le plus petit de la communauté comme dans Matthieu 25 : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40). Le terme revient lorsqu’il s’agit de donner un verre d’eau « à l’un de ces petits en sa qualité de disciple » (cf. Mt 10,42). Il désigne aussi parfois tout simplement les petits enfants, auxquels Jésus, de façon unique chez les maîtres spirituels, s’intéresse de façon privilégiée. Quand les disciples veulent chasser les femmes qui présentent leurs bébés pour que Jésus les bénisse, il se fâche et prend du temps pour les bénir (Mc 10,14-16) :

Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le Royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

Les petits et le Royaume ont partie liée. Comme l’écrit un bibliste : « De même qu’accueillir des enfants symbolise accueillir Jésus et accueillir Celui qui l’a envoyé [le Père] (Mc 9,37), accueillir le Royaume de Dieu trouve aussi son expression symbolique dans l’accueil des enfants (Mc 10,15)11. »

Deux autres passages sont significatifs. Dans l’un, Jésus évoque les petits qui croient en lui, des personnes qui ne sont pas socialement considérées mais que lui considère : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer » (cf. Mt 18,6). Et c’est ce passage qui aurait dû inspirer bien davantage ceux qui ont été en charge de l’Église et qui bien souvent n’ont pas écouté les petits. Plus loin, il ajoute : « Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits, car, je vous le dis, leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18,10). Nous sommes sans doute ici à la racine théologale du regard de Jésus. Son regard de foi, d’espérance et d’amour voit dans chaque personne qu’il croise ou qui croise sa route, une créature de Dieu qui a, elle aussi, son ange. Nul n’est dépourvu d’ange et nul n’est invisible. Personne n’est oublié. Cela rappelle un dialogue du film Invictus (2009) consacré à Nelson Mandela. Deux gardes du corps courent pour rejoindre le président qui part faire son jogging et le nouveau demande à l’ancien : « Mais comment il est Mandela ? », et l’autre lui répond : « Pour lui, personne n’est invisible. » C’est exactement l’attitude dont témoigne la vie de Jésus. Pour Jésus, personne n’est invisible, chacun est reconnu, chacun a une place « préparée pour lui depuis la création du monde » (Cf. Mt 25,34). Ces petits sont de tous les types, mendiants de longue date, femmes samaritaines, bébés encore au sein, lépreux marginalisés. Ceux que nul ne voit ou que l’on refuse de voir, Jésus les voit. Sa charité est une charité qui part du bas, des plus petits, des invisibles de la société. En ce sens le terme de petits (οἱ μικροὶ) est celui qui nous rapproche le plus des sentiments, du ressenti de Jésus de Nazareth. Ainsi à chaque vertu théologale, Jésus a associé de manière personnelle et profonde une expression clef. Et il l’a fait dans la droite ligne des Écritures. Il est à la fois totalement inséré dans une trajectoire longue et, humainement, inventif et unique. Sa foi a pour foyer cet « Abba », ce Père de miséricorde qui a créé tous les êtres vivants. Son espérance se tourne vers le « Royaume » de celui qui, pour être Père, n’en demeure pas moins le créateur et le roi de toute chose. Et sa charité se penche vers les plus « petits », ceux que beaucoup ignorent12 mais que lui voit à la façon des anges. Il voit la générosité dont sont capables les plus petits. Symptomatique à cet égard est ce dernier moment avant sa Passion où, devant le Temple, ses disciples admirent des pierres (cf. Lc 21,5) mais lui admire une pauvre femme : « Il vit aussi une veuve misérable y mettre deux petites pièces de monnaie et alors il déclara : “En vérité, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres” ». (cf. Lc 21,2-3).

Conclusion

Nous voyons que ces trois expressions ont toutes les trois des racines profondes dans l’Ancien Testament, répondent à des aspirations universelles de l’humanité et renvoient à un unique foyer : un Dieu Père et créateur dont nous sommes les fils. La conscience filiale de Jésus n’est pas une conscience exclusive : elle s’enracine dans sa conviction profonde que Dieu est le Père de tous les hommes. Les thèmes centraux de l’enseignement et de la pratique de Jésus découlent tout naturellement du plus intime de sa conviction de foi. Entrer dans cette compréhension, c’est se mettre soi-même en mesure de croire comme il croyait, d’espérer comme il espérait et d’aimer comme il aimait.

Jésus a été un être de foi, capable de donner toute sa vie pour sa foi et de mettre sa foi dans toute sa vie. Il a été un homme d’espérance, qui ne désespère jamais d’autrui et est tendu de toutes ses forces vers le Royaume qui vient et que sa foi lui fait déjà voir comme présent. Enfin il a fait montre d’une charité exemplaire, n’oubliant jamais personne quelle que soit sa détresse et son isolement. À chacune des vertus, il a associé un terme et ce faisant leur a, pour ainsi dire, donné un visage concret et non pas abstrait. En le voyant vivre les vertus théologales, nous comprenons mieux ce qu’elles signifient, comment elles sont liées entre elles et ce vers quoi elles tendent.

Notes de bas de page

  • 1 Cf. J. Barr, « “Abba isn’t ‘Daddy’” », JTS 39 (1988), p. 28-47.

  • 2 Cf. L. Schottroff, « The Sayings Source Q », in E. Schüssler Fiorenza (éd.), Searching the Scriptures. 2. A feminist Commentary, London, SCM Press, 1995, p. 510-534, p. 526.

  • 3 Cf. H.-U. von Balthasar, La foi du Christ, Paris, Aubier, 1968 et J. Guillet, La foi de Jésus-Christ, coll. JJC 12, Paris, Mame, 20102 (1980).

  • 4 Cf. J. Guillet, La foi de Jésus-Christ (cité n. 3), p. 153.

  • 5 Cf. P. D. Dognin, La foi de Jésus. Une lecture de la lettre aux Hébreux, coll. Lire la Bible 105, Paris, Cerf, 2015.

  • 6 Cf. M. Rastoin, « Jésus : Un “Fils de l’Homme” tourné vers les “Fils de Dieu”. Un nouveau regard sur Mt 11,27 et Lc 10,22 », NTS 63 (2017), p. 355-369.

  • 7 Cf. J.P. Meier, Un certain juif, Jésus. Les données de l’histoire, ii, Paris, Cerf, 2005, p. 245.

  • 8 Cf. J. Ratzinger, « De l’espérance », Communio 9 (1984), p. 37.

  • 9 Cf. J.P. Meier, Un certain juif, Jésus (cité n. 7), p. 352.

  • 10 Cf. B. Lagrut, L’espérance du Royaume, Paris, Cerf, 2019.

  • 11 Cf. P. Spitaler, « Biblical Concerns for the Marginalized. Mark’s stories about welcoming the little ones (Mk 9,33-11,11) », ETL 87 (2011), p. 89-126, ici p. 99.

  • 12 Comme le dit bien Peter Spitaler : « [the] “little ones”, they appear to be persons the disciples belittle knowingly or unknowingly » (ibid., p. 108).

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