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Néophytes en Église : pour un retour en grâce ? La réconciliation dans l’initiation chrétienne

Isabelle Payen de la Garanderie o.v.

Si les chiffres de l’initiation chrétienne à l’âge adulte croissent, ceux de la fréquentation du sacrement de réconciliation décroissent. En parallèle, de nombreux néophytes se détournent de la pratique une fois baptisés : et si une redécouverte des enjeux ecclésiaux du sacrement de réconciliation était une pistepour mieux affermir les néophytes au sein de la communauté chrétienne et, par là même, aider l’ensemble du peuple de Dieu à vivre la miséricorde ?

Quoique le ministère du pardon des péchés ait été confié de manière claire aux apôtres par le Christ après sa résurrection : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus » (Jn 20,22-23), le sacrement de réconciliation possède une histoire complexe. Effectivement, son institution dans la forme sacramentelle telle qu’elle existe aujourd’hui est intrinsèquement liée au baptême, naissance à la vie divine et porte d’entrée dans la vie chrétienne. Ainsi, dans une époque où le nombre de baptisés chrétiens à l’âge adulte est très important puisque 4251 adultes ont reçu les sacrements de l’initiation chrétienne en France lors de la Vigile pascale 20191 et où, dans le même temps, l’on semble assister à une baisse généralisée de la fréquentation du sacrement de réconciliation – à nuancer, néanmoins, par des considérations sociologiques d’âges et de lieux, notamment lors des pèlerinages, des grands rassemblements ou dans les sanctuaires – il y a très certainement un grand intérêt à mettre à nouveau en relation initiation chrétienne et sacrement de réconciliation.

En parallèle, Guillaume Cuchet, dans son ouvrage Comment notre monde a cessé d’être chrétien fait de la « crise du sacrement de réconciliation2 », qui s’étend depuis la seconde moitié du xxe siècle, l’un des marqueurs de l’évolution sociologique du christianisme dans la société actuelle :

Quiconque fréquente ou visite un tant soit peu les églises n’a pu manquer d’être frappé un jour par les files de confessionnaux désaffectés qui peuplent les bas-côtés. (…) Ils font figure de vestiges, plus ou moins décoratifs, d’un ancien régime pénitentiel révolu et de flux largement taris3.

Le sociologue nuance toutefois ce propos en remarquant les initiatives récentes de l’Église, notamment du pape François, pour remettre ce sacrement en valeur, comme le jubilé de la miséricorde de l’année 2016 ou encore les « 24h pour le Seigneur ». Mgr Rino Fisichella explique cette manifestation annuelle créée par le Conseil Pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation :

L’objectif est d’offrir à tous, surtout à ceux qui se sentent encore mal à l’aise à l’idée d’entrer dans une église, de chercher l’étreinte miséricordieuse de Dieu, en occasion de revenir au Père en dehors des temps et des modes habituels4.

On pourrait aussi, comme le suggère Mgr Matthieu Rougé, voir dans le « confessionnal cathodique », certes une « caricature mensongère du confessionnal catholique » par l’étalage qu’il sous-entend, mais aussi une manière d’évoquer « fût-ce sur le mode d’un acte manqué, une soif de vérité et de miséricorde » et une « étonnante et indestructible espérance de pardon5 ». Néanmoins, même si ces signes peuvent sembler encourageants et indiquer la soif de miséricorde habitant au cœur de l’homme, la crise numérique de fréquentation de ce sacrement demeure réelle, contrairement aux chiffres de l’initiation chrétienne à l’âge adulte en pleine croissance. Le lieu permettant de les mettre en relation directement est ce qu’on pourrait appeler le « néophytat ».

Dans l’usage actuel de l’Église, en France tout au moins, le mot « néophyte » est employé dans un cadre bien spécifique : est désigné ainsi celui qui vient d’être baptisé. Cependant, cette appellation sert en général uniquement durant le temps pascal qui suit l’initiation proprement dite et qui est originellement le temps destiné à la mystagogie. Après l’initiation vient ainsi le temps de l’explicitation des mystères chrétiens. Néanmoins, si on redonne au mot sa signification de « jeune pousse » comme l’étymologie de neos et phuton nous y invite, nous pouvons l’employer dans un sens plus large. Ce sujet d’un « néophytat », temps de croissance et de fortification de la vie chrétienne sur lequel il faut veiller comme sur une jeune plante encore fragile quoique pleine de nouvelle vigueur, est actuellement une question importante pour l’Église : on constate en effet que le taux de pratique religieuse dans les années qui suivent la réception des sacrements a tendance à chuter. Nous chercherons ici à envisager une piste pour aider à ce temps de croissance dans la vie spirituelle chrétienne : celle du sacrement de réconciliation, envisagé comme moyen pédagogique vital, en nous limitant dans cet article au seul prisme de l’enjeu ecclésial et communautaire. Ainsi, il faudrait bien entendu aussi examiner la croissance personnelle que peut constituer le sacrement de réconciliation, moyen de vivre de la grâce baptismale6. Nous nous demanderons ici plus particulièrement dans quelle mesure le sacrement de réconciliation peut constituer un chemin de croissance ecclésiale, apte à fortifier une jeune vie chrétienne.

Pour répondre à ce questionnement, nous nous intéresserons au fait que ce sacrement ne se vit pas que dans l’intimité d’un tête-à-tête mais implique toute l’Église de manière profonde, non seulement dans la façon de le vivre mais également dans ses effets. Effectivement, l’interdépendance entre tous les membres du corps ecclésial entre ici pleinement en jeu puisque le péché d’un seul blesse l’ensemble. Toutefois, elle a peut-être un effet annexe en sus de l’élévation de tous vers la sainteté : si le pardon des péchés est bibliquement lié au don de l’Esprit Saint, vivre le sacrement de réconciliation sur ce mode – en n’oubliant pas qu’il est un sacrement de guérison – peut constituer un appel à une unité plus grande du Corps du Christ, à un tissu ecclésial plus fort et plus dense, guéri de ses déchirures, dans lequel le néophyte pourra prendre sa pleine place, appelé au Salut et en marche avec ses frères. C’est une question de joie et d’évangélisation, en résumé une question pastorale pleinement liée à une question de foi. Car c’est bien à cette place, à sa place, dans un tissu ecclésial renforcé, aimant et fraternel puisque vivant de la miséricorde, que le néophyte pourra à son tour annoncer la Bonne Nouvelle du Salut promis en Jésus Christ.

I « La réconciliation, œuvre de toute l’Église7 »

Le premier enjeu ecclésial est assez direct : c’est bien l’Église qui agit au nom du Christ pour réconcilier l’homme pécheur avec son Dieu.

On peut déjà le remarquer dans le fait qu’elle délègue un de ses ministres, prêtre ou évêque, pour donner le pardon de Dieu : « les prêtres agissent en communion avec l’évêque, participent à son pouvoir et à sa fonction, en tant que responsable de la discipline pénitentielle8. » Cette référence à l’évêque, pasteur de son diocèse, indique bien déjà à quel point la partie hiérarchique de l’Église est impliquée dans cette œuvre mais l’aspect communautaire apparaît aussi dans le fait qu’il faille une autre personne que soi-même pour vivre le sacrement. Mgr Daucourt parle de « service mutuel de la miséricorde », dans lequel « il s’agit plutôt avant tout de prendre soin les uns des autres, de nous porter les uns les autres, de servir la vocation des autres et d’accepter qu’ils soient au service de la nôtre9 ». En effet, dans l’Église catholique, le sacrement de réconciliation n’est jamais quelque chose de solitaire : il nécessite un moment de dialogue avec un autre chrétien ayant reçu, à la suite des apôtres, le pouvoir d’absoudre les péchés, ministre qui est invité à l’accueillir « avec la charité d’un frère10 ». Le prêtre est présent au nom du Christ et agit même in persona Christi : il est « pour ses frères visage du Christ venu pour les pécheurs. Il se souviendra toujours que ce ministère lui a été confié par le Christ, qui est présent par sa puissance dans le sacrement11. » Si cette tâche est confiée à certains, c’est toutefois bien l’Église entière qui est en action et à impliquer, comme le suggère également la prière commune entre le prêtre et le pénitent :

Le Notre Père et les psaumes sont, par excellence, prière du peuple de Dieu. En les reprenant, ici, le chrétien manifeste qu’il prie en communion avec toute l’Église. La prière est une démarche de foi et de confiance en Dieu. Elle peut donc être commune au pénitent et au prêtre, révélant ainsi davantage la communion avec l’Église tout entière12.

Le rituel insiste ici donc bien sur la justesse d’une prière commune vécue dans le cadre du sacrement, précisant même par ailleurs que « chaque fois que c’est possible, prêtre et pénitent prient ensemble » suggérant ainsi l’importance ecclésiale revêtue par cet acte et rappelant la parole du Christ : « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). L’attention donnée au Notre Père et aux psaumes élargit encore cette perspective à l’ensemble du peuple croyant, surpassant les frontières et les époques. En effet, comme l’écrivait le bienheureux Charles de Foucauld dans sa méditation sur le Notre Père à propos de la forme plurielle employée systématiquement dans cette prière :

Voilà ce que le Seigneur me fait pratiquer à chaque demande du Pater : ne pas prier pour soi seul, mais avoir bien soin de demander, pour tous les hommes, pour nous tous, enfants de Notre Seigneur13.

De même, il est précisé par ailleurs que le bâtiment de l’église est un lieu privilégié pour vivre le sacrement car c’est « le lieu où les chrétiens se rassemblent au nom du Christ ». C’est que, effectivement, le sacrement de réconciliation implique encore plus largement toute l’Église que ceux-là seuls qui le célèbrent dans un moment précis. Pour Jean-Paul ii, il s’agit même d’une mission centrale de l’Église :

En lien étroit avec la mission du Christ, on peut donc synthétiser la mission, riche et complexe, de l’Église dans la tâche, pour elle centrale, de la réconciliation de l’homme avec Dieu, avec lui-même, avec ses frères, avec toute la création14.

L’introduction du rituel le précise bien en effet de son côté en consacrant tout un paragraphe au rôle de la communauté :

L’Église entière, en tant que peuple sacerdotal, agit de façon diversifiée en exerçant l’œuvre de réconciliation qui lui a été confiée par Dieu. Car non seulement elle invite à la pénitence par la proclamation de la parole de Dieu, mais encore elle intercède pour les pécheurs15.

Il n’est pas certain que nous pensions régulièrement à cette fonction sacerdotale de chaque baptisé dans le cadre du sacrement de réconciliation : pourtant, ne pourrait-elle pas être intéressante à souligner pour encourager chacun à s’approcher du sacrement, a fortiori pour ceux dont c’est la première expérience ? Le rituel poursuit en invitant à quelque chose d’encore plus fort :

Invités à manifester et à vivre la communion que crée entre eux l’Esprit Saint, les chrétiens sont conduits à la reconnaissance commune de ce qui les divise ; ils sont appelés à une conversion à faire ensemble, ainsi qu’à une démarche de réconciliation entre eux16.

Il s’agit donc non seulement de prier les uns pour les autres mais encore plus de vivre ensemble une démarche de réconciliation, nous reconnaissant humblement pécheurs les uns devant les autres. Ceci prend une dimension très concrète dans les célébrations communautaires proposées par ailleurs dans le rituel qui « permettent, mieux que la réconciliation individuelle, de manifester le caractère ecclésial du sacrement » puisque, par l’écoute commune et l’accueil de la parole de Dieu « les chrétiens rassemblés donnent le signe d’une Église engagée dans l’aventure des hommes, avec toutes ses dimensions collectives17. » Il est particulièrement intéressant de constater l’attention alors prêtée au temps d’accueil dans ces célébrations afin de former une communauté, une assemblée priante, temps mutuel « nécessaire pour mettre en valeur ce qui relie les participants, afin qu’ils ne soient pas juxtaposés, mais s’unissent dans une même prière, une même démarche18 ». De même, la plupart des prières suggérées ensuite contiennent un « nous », pronom fortement inclusif probablement pour aller encore plus dans ce sens tandis que les monitions sont bien des invitations à montrer la « solidarité des participants dans le péché, mais aussi dans le Salut19 ». Il s’agit donc bien là de véritables célébrations et non pas seulement d’horaires indicatifs donnés pour se confesser : il est néanmoins évident que cette belle formule a des implications pratiques en termes de nombre de prêtres, peu aisées à résoudre. Nous excluons du cadre de cette étude le cas épineux des absolutions collectives mais, dans le cas de confessions individuelles au sein de célébrations communautaires, il est parfois proposé une démarche participative, comme celle de déposer un lumignon pour former un dessin lumineux, ce qui semble assez judicieux pour aider à prendre conscience visuellement de leur appartenance à cette Église réconciliatrice et réconciliée.

Une paroisse du diocèse de Nanterre précisait, en réponse à un questionnaire pour les groupes de catéchuménat, l’existence d’un groupe de néophytes, se réunissant justement autour du sacrement du pardon : non seulement une catéchèse préparatoire autour du sacrement et du combat spirituel était faite avec la présence du prêtre pour aider à accompagner mais en plus une célébration pour eux était organisée avec le ministre qui les accompagnait. Cette expérience serait d’autant plus intéressante si l’on pouvait envisager d’aller plus loin en organisant une célébration non pas seulement pour mais avec eux : en effet, il ne s’agit pas seulement ici d’inviter les néophytes à se joindre à telle ou telle célébration du pardon, mais bien de les accompagner pleinement. Il se trouve ici un réel enjeu mystagogique, ce mot étant entendu comme l’explicitation du sacrement baptismal reçu jusque dans sa suite qu’est le sacrement du pardon, avec une pleine dimension communautaire, pouvant impliquer tous les membres du corps ecclésial.

Si le sacrement est ainsi compris comme une œuvre de toute l’Église et devient un enjeu mystagogique pour la communauté entière, ses effets vont toutefois encore au-delà et permettent très effectivement de devenir davantage ensemble Corps du Christ.

II L’effet ecclésial du sacrement : rétablis dans le Corps du Christ

C’est la conséquence spirituelle logique de l’idée précédente mais qui est encore plus profonde : il s’agit de l’effet plus intérieur, nous réunissant et nous rétablissant les uns avec les autres dans le corps du Christ. Le premier trait est le fait, hors sacrement de réconciliation, de penser à nous demander pardon les uns aux autres ainsi que nous y invite l’Évangile :

Lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.

(Mt 5,23-24)

Ainsi, ce qui était valable pour les offrandes au Temple l’est a fortiori pour le chrétien lors de l’eucharistie, peut-on penser. De fait, la division entre frères est particulièrement grave car elle dérive de notre éloignement de Dieu et l’on peut notamment penser au péché originel suivi du meurtre d’Abel par Caïn. Mais la division ne s’arrête pas au drame d’un unique fratricide, elle s’élargit à tous car « suivant le récit des événements de Babel, la conséquence du péché est l’éclatement de la famille humaine, déjà commencé lors du premier péché, désormais arrivé au pire en prenant une dimension sociale20 ». Il y a donc une relation entre le péché personnel et le péché de tous.

Le mystère du péché comprend cette double blessure que le pécheur ouvre en lui-même et aussi dans ses rapports avec son prochain. C’est pourquoi on peut parler de péché personnel et social : tout péché est personnel d’un certain point de vue et, d’un autre point de vue, tout péché est social en ce que, et parce que, il a aussi des conséquences sociales21.

S’il peut sembler surprenant que cette exhortation parle de « péché social », on peut avant tout penser au péché qui blesse l’amour du prochain et qui a forcément des répercussions sociales très directes qui vont d’ailleurs souvent croissant. Toutefois, l’exhortation l’explicite par la suite plus profondément, comme un envers de la communion des saints :

Parler de péché social veut dire, avant tout, reconnaître que, en vertu d’une solidarité humaine aussi mystérieuse et imperceptible que réelle et concrète, le péché de chacun se répercute d’une certaine manière sur les autres. C’est là le revers de cette solidarité qui, du point de vue religieux, se développe dans le mystère profond et admirable de la communion des saints, grâce à laquelle on a pu dire que « toute âme qui s’élève, élève le monde » (Élisabeth Leseur). À cette loi de l’élévation correspond, malheureusement, la loi de la chute, à tel point qu’on peut parler d’une communion dans le péché, par laquelle une âme qui s’abaisse par le péché abaisse avec elle l’Église et, d’une certaine façon, le monde entier. En d’autres termes, il n’y a pas de péché, même le plus intime et le plus secret, le plus strictement individuel, qui concerne exclusivement celui qui le commet. Tout péché a une répercussion, plus ou moins forte, plus ou moins dommageable, sur toute la communauté ecclésiale et sur toute la famille humaine22.

Ainsi, si chaque péché affecte négativement l’ensemble de l’Église, on peut penser à l’inverse que chaque réconciliation l’affecte positivement et l’aide à s’élever : ce serait l’une des forces communautaires du sacrement de réconciliation. Cette idée de solidarité humaine et spirituelle provient de saint Paul qui souligne l’interdépendance des uns et des autres par la métaphore du corps, appliquée à l’Église : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie. Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Co 12,26-27). Pour Mgr Éric Aumonier, ceci

dérive de l’union entre le Christ et l’Église son Épouse. Tout ce qui affecte la vie d’un des membres du corps du Christ affecte tout le corps. Toute avancée dans la sainteté de la part d’un des membres non seulement réjouit l’Église mais contribue à l’extension du Règne de Dieu23.

Ainsi, l’on peut penser que tout membre qui ne s’approche pas du sacrement de réconciliation affecte le corps en son ensemble : aussi, chacun devrait se tenir responsable de son frère et veiller à l’inviter à vivre le sacrement de réconciliation pour le bien de l’ensemble du Corps. C’est ainsi que tout chrétien devrait se sentir concerné pour faire goûter ce sacrement aux néophytes : si tel était le cas, leur insertion ecclésiale poserait moins question tant ils seraient entourés. En plus de l’accompagnement très concret, n’avons-nous pas tendance à penser trop les sacrements en termes d’extériorité en oubliant qu’ils affectent également la qualité des liens entre les baptisés ? Ainsi, tout chrétien vivant le sacrement de réconciliation est non seulement rétabli pleinement dans le Corps du Christ dont il s’était éloigné par le péché mais, également, il affermit une plus grande unité au sein même de ce Corps.

De surcroît, comme nous avons été pardonnés de manière purement gratuite, nous sommes invités à entrer à notre tour dans cette logique de don et de pardon vis-à-vis de nos frères, comme la parabole du roi miséricordieux et de son serviteur débiteur mais non miséricordieux nous y invite : « Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? » (Mt 18, 33). Il s’agit bien, en agissant ainsi, de nous établir pleinement dans notre dignité de fils de Dieu, comme nous y avons été rétablis par la réception du sacrement :

Aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.

(Lc 6,35-36)

Il s’agit bien encore plus largement de devenir toujours plus le Corps du Christ et, si nous le recevons dans l’eucharistie et que nous avons, selon les mots de saint Augustin, à y « être ce que nous voyons et à recevoir ce que nous sommes24 », c’est aussi par la réconciliation que nous le devenons davantage. Aussi la visibilité de ce sacrement que nous avons déjà mentionnée semble-t-elle pastoralement essentielle pour cette raison-là également comme le constate encore Mgr Aumonier :

La visibilité de la pénitence chrétienne a pratiquement disparu. (…) Conversion et gestes de conversion, engagements concrets au service des frères et sacrement de pénitence, forment avec le jeûne, les gestes et les rites pénitentiels un ensemble indissociable, et surtout indissociable de l’eucharistie. Au cœur de l’action liturgique, s’exprime et se nourrit l’espérance en la résurrection25.

Il y a donc une appartenance ecclésiale ravivée lors du sacrement de réconciliation en ce qu’elle rétablit l’homme pécheur, par l’initiative divine, toujours plus dans le Corps du Christ. Mais, outre ce lien profond, il s’effectue également un second rétablissement non seulement dans mais aussi avec l’Église, une double réconciliation : c’est là également un enjeu ecclésial essentiel, particulièrement pour les néophytes.

III Se réconcilier avec l’Église, pour vivre le témoignage de l’unité sous la motion de l’Esprit : « qu’ils soient un »

La distinction avec ce qui précède est ténue mais elle concerne non pas uniquement notre interdépendance à l’intérieur du corps mais notre manière de nous situer face à notre appartenance à l’Église. Au tout début du sacrement de réconciliation, déjà, celui-ci était compris pour guérir des fautes qui la blessaient. Dès les traces embryonnaires du sacrement, dans la Didachè, le chrétien est invité à se réconcilier afin de ne pas fausser ce qui se vit le dimanche, et ceci en des termes extrêmement forts :

Rassemblez-vous pour rompre le pain et rendre grâce, après avoir en outre confessé vos péchés, pour que votre sacrifice soit pur. Mais tout homme qui a un différend avec son compagnon ne se joindra pas à vous avant de s’être réconcilié, de peur que votre sacrifice soit profané26.

La communion était donc pleinement comprise comme acte d’unité. De même, rappelons que, dans les premiers temps de l’Église, c’étaient bien seuls les péchés publics qui étaient sujets à la grande pénitence : il s’agissait de combler une rupture consommée, publique, avec la communauté chrétienne, ce qui justifiait probablement aussi la mise à l’écart durant le stage de pénitence. Plus récemment, Karl Rahner, par exemple, comprenait le péché comme « une offense à la communauté sainte des rachetés, qui est l’Église27 ». On pourrait aussi souligner ici le lien fait entre la réconciliation annuelle des péchés mortels et l’admission à la communion, ce qui est aussi un signe fort d’appartenance à une même communauté, et le fait que les fautes les plus graves entraînent une excommunication, c’est-à-dire le fait d’être mis hors de la communion de l’Église. C’est la raison pour laquelle, si nous avons essentiellement considéré le lien entre le sacrement de réconciliation et le baptême, cette relation ne doit pas être comprise en oubliant un autre sacrement de l’initiation chrétienne : l’eucharistie, où la communion est le signe même de l’unité. C’est aussi la même chose dans les communautés monastiques, selon la gravité des fautes : c’est bien une mise à l’écart que prévoit la règle et les fautes les plus graves, celles qui blessent finalement la communauté, sont passibles d’une mise à l’écart complète, « de la table et de l’oratoire28 ». C’est pourquoi la réconciliation va également concerner toute l’Église : il ne s’agit de rien de moins que de la réintégration d’un de ses membres. Pour le pécheur lui-même, il va s’agir de se situer à nouveau dans cette appartenance qui est la sienne depuis son baptême. C’est pourquoi Cesare Giraudo écrit que « la seconde planche de salut [qu’est le sacrement de réconciliation] ravive notre appartenance affaiblie, certes, mais non totalement perdue au corps ecclésial29 ». Cependant, c’est seulement lors du concile Vatican ii que, pour la première fois dans l’Église selon Pierre Tidjani, « le Magistère rattache la pénitence à l’Église de façon explicite30 » au sein de la constitution Lumen gentium :

Ceux qui s’approchent du sacrement de Pénitence y reçoivent de la miséricorde de Dieu le pardon de l’offense qu’ils lui ont faite et du même coup sont réconciliés avec l’Église que leur péché a blessée et qui, par la charité, l’exemple, les prières, travaille à leur conversion31.

Le théologien signale dans le même article le débat important des Pères conciliaires sur la portée ecclésiologique des sacrements : dans le cas du sacrement de réconciliation, Lumen gentium est novateur en ce qu’il montre ensemble le pardon de l’offense à Dieu et la réconciliation avec l’Église, processus qui existait néanmoins et était particulièrement marqué dans l’Église antique :

Lorsque l’évêque juge que cette pénitence laborieuse a suffisamment duré, il réconcilie les pécheurs, c’est-à-dire qu’il les réintègre dans la communauté. (…) Ce pardon divin se « sacramentalise » par la réintégration des pénitents dans la communauté ecclésiale avec le droit de participer à l’Eucharistie. La réconciliation avec l’Église est ainsi liée à la réception de l’Eucharistie. Les pénitents sont déliés de l’état de séparation où l’Église les avait placés pour leur bien et pour celui de la communauté32.

Le fait de délier de la séparation conduit à relier à la communauté, et c’est en cela que la réconciliation constitue une guérison, tant personnelle que communautaire. Pour poursuivre la métaphore du corps, on pourrait dire que le membre qui était partiellement coupé a été recousu sur l’ensemble du corps. Or, à l’instar de l’onction des malades, le sacrement de réconciliation est classé dans le septénaire sacramentel parmi les sacrements de guérison. Le catéchisme précise que

le Seigneur Jésus-Christ, médecin de nos âmes et de nos corps, Lui qui a remis les péchés au paralytique et lui a rendu la santé du corps (cf. Mc 2,1-12), a voulu que son Église continue, dans la force de l’Esprit Saint, son œuvre de guérison et de salut, même auprès de ses propres membres. C’est le but des deux sacrements de guérison : du sacrement de Pénitence et de l’Onction des malades33.

Cette guérison concerne donc la personne mais aussi la totalité du Corps, dont les membres sont appelés à vivre ensemble la miséricorde divine. Car il s’agit bien de rompre l’isolement mortifère auquel conduit ou a conduit le péché pour que tous deveniennent un corps vigoureux au lieu de s’amputer du membre isolé. Il y a donc bien un enjeu communautaire à cette guérison, à l’instar du sacrement des malades, même quand elle semble se limiter à une action uniquement personnelle. D’ailleurs, souvent, dans la Bible, la rémission des péchés est liée à la guérison, par exemple dans le cas de la guérison du paralytique où « Jésus dit au paralysé : “Mon enfant, tes péchés sont pardonnés” » (Mc 2,5) avant de le guérir physiquement.

« Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre… – Jésus s’adressa au paralysé – je te le dis, lève-toi, prends ton brancard, et rentre dans ta maison. » Il se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient frappés de stupeur et rendaient gloire à Dieu, en disant : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil ».

(Mc 2,10-12)

On voit bien, là encore, la reconfiguration sociale à l’œuvre : le paralytique, sauvé, ne se contente pas de rentrer chez lui comme avant. Il marche vers ses frères et est devenu source d’action de grâce et d’unité pour tous. C’est à cette prise de conscience communautaire profonde qu’invite le rituel :

Le sacrement invite à reconnaître qu’il ne s’agit pas seulement d’une réconciliation du pénitent avec Dieu, mais du rassemblement de tous dans l’unité, pour lequel le Christ est mort et ressuscité. Le péché, parce qu’il est de quelque façon repli sur soi, refus de l’autre, contredit cette unité. Pour sortir en vérité de cette situation, tout homme, en se reconnaissant pécheur, est invité à rejoindre ceux que le Seigneur rassemble dans son Église. L’assemblée liturgique en est le signe : y venir c’est accepter d’être rassemblés dans le Christ, dans l’Église34.

L’unité du Corps est donc aussi, en plus d’être un don et le fruit de la demande du Seigneur, le signe d’une Église vivant des sacrements. Aussi la réconciliation est-elle une affaire urgente pour tous, y compris pour les néophytes, afin d’effacer le scandale de la division : il en va de l’authenticité du témoignage porté par les chrétiens. Un néophyte isolé n’est-il donc pas également le signe d’une Église manquant d’unité ? C’est donc bien aussi dans ce cadre de cohérence accrue que la mission chrétienne venant du mandat du Seigneur « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28,19) peut s’accomplir d’une manière privilégiée et que le sacrement de réconciliation peut également devenir un enjeu pleinement missionnaire.

Si c’est bien le Christ qui se charge de nos péchés à l’image du serviteur souffrant (Is 53,4), la place de l’Esprit Saint est également extrêmement importante ici. En effet, c’est sous la motion de l’Esprit Saint que le fidèle recourt au sacrement. C’est l’Esprit qui éclaire notre conscience. Enfin, le don de la rémission des péchés est lié bibliquement à celui du Saint-Esprit. Comme le dit le pape François : « Le pardon n’est pas le fruit de nos efforts, mais c’est un cadeau, c’est un don de l’Esprit Saint qui nous comble de la fontaine de miséricorde et de grâce qui jaillit sans cesse du cœur grand ouvert du Christ crucifié et ressuscité35. » Il s’agit bien de nous laisser habiter davantage par cet Esprit qui demeure en nous depuis notre baptême : « Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu » (1 Co 6,19) et le rituel précise encore que le prêtre pourra souligner « l’Esprit Saint à l’œuvre dans la vie de celui qui fait retour à Dieu36 ». La formule d’absolution semble également aller en ce sens :

Que Dieu notre Père vous montre sa miséricorde. Par la mort et la résurrection de son Fils, il a réconcilié le monde avec lui et il a envoyé l’Esprit Saint pour la rémission des péchés : par le ministère de l’Église, qu’il vous donne le pardon et la paix. Et moi, au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, je vous pardonne tous vos péchés.

On peut noter la formule trinitaire et le fait qu’elle se fasse avec un geste d’imposition de la main qui est épiclétique. Dans ce geste, on peut voir aussi une invitation à ce que l’Esprit vienne faire l’unité dans la vie de la personne. Car le Salut ne concerne pas un seul pénitent mais bien tous : « Qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17,22). En effet, l’Esprit est donné pour que chacun puisse témoigner de ce Salut : « Mais c’est aussi à toute la communauté des croyants, à l’ensemble de l’Église qu’est confiée la parole de réconciliation, c’est-à-dire la tâche de faire tout ce qui est possible pour témoigner de la réconciliation et pour la réaliser dans le monde37. » Aussi la réconciliation est-elle une affaire urgente pour tous, y compris pour les néophytes, afin d’effacer le scandale de la division : il en va de l’authenticité du témoignage porté par les chrétiens.

Conclusion

Le sacrement de réconciliation semble donc bien être porteur, malgré sa désaffection numérique, d’un enjeu ecclésial fort en sus de ses enjeux pour la vie chrétienne personnelle. Car, particulièrement aujourd’hui et devant les ténèbres qui menacent parfois de nous submerger,

face au cercle vicieux du Mal, nous ne pouvons espérer un renouveau que si nous mettons notre espoir en un Dieu bon, miséricordieux et en même temps tout-puissant ; il est en effet le seul à pouvoir renouveler toute chose et nous donner le courage d’espérer contre toute espérance et la force nécessaire pour repartir38.

Dans le sacrement de réconciliation, la dimension du Salut offert par le pardon des péchés apparaît particulièrement nette. Néanmoins, quelle est l’importance de ce sacrement pour le néophyte venant de renaître des eaux du baptême et pardonné de tous les péchés ? Une articulation délicate pour un néophyte est bien sa communauté ecclésiale et son appartenance à celle-ci : c’est en son sein qu’il a à revenir en grâce, dans tous les sens du terme. Or, le sacrement de réconciliation peut devenir une occasion privilégiée de croître dans celle-ci si cette dimension est explicitement travaillée et mise en valeur : en effet, il est œuvre de toute l’Église et permet non seulement une élévation de tout le Corps mais aussi un affermissement de celui-ci par ses membres qui s’en étaient éloignés. S’il reçoit ce don, il grandit aussi dans la joie d’être chrétien et devient à son tour, animé par l’Esprit Saint, missionnaire de la Bonne Nouvelle auprès de ses frères.

Le sacrement de réconciliation est donc une invitation à la croissance spirituelle, personnelle et ecclésiale toujours renouvelée. Si la croissance spirituelle et personnelle apparaît dans tous les cas, la croissance ecclésiale n’est mise en évidence probablement que si ce sacrement est bien accompagné, quoiqu’il ne convienne évidemment pas d’en limiter la grâce a priori. L’initiation du néophyte est effectivement un enjeu pour l’ensemble de la communauté, pas seulement celui de quelques-uns qui souhaiteraient leur faire poursuivre une forme de post-catéchuménat dans un néophytat dédié : ce dernier ne doit plus être conçu comme un environnement protégé mais bien en lien avec l’ensemble de la communauté, comme y invitent plusieurs notes pastorales du Rituel de l’initiation chrétienne des adultes. C’est un véritable rôle mystagogique à assumer par tous, certes de manière individualisée : il est urgent que chacun se sente concerné par l’accueil des néophytes. De plus, il faut bien remarquer qu’aujourd’hui, ce sacrement est un événement de plus en plus intériorisé qui n’a souvent que peu de liens avec la communauté ecclésiale alors qu’aux premiers siècles, il avait déjà tout à voir avec la communion, ce qui lui donnait un impact communautaire direct. L’enjeu qui se cache derrière celui du néophyte peinant à trouver sa place est en réalité plus large : il s’agit de savoir comment retrouver une conscience communautaire face à la célébration de la Réconciliation, vécue comme un lieu de croissance pour l’ensemble du peuple de Dieu. La réponse n’est sans doute pas aisée à trouver à une époque où le sacrement n’est surtout vécu que par les catholiques les plus pratiquants mais cette prise de conscience peut être source de fécondité et d’une volonté retrouvée de faire découvrir et faire vivre la réconciliation.

En effet, le sacrement de réconciliation se veut lieu de croissance pour chacun, comme le montre bien l’exemple de saint Pierre : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi, donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22,31-32). Il s’agit bien de nous affermir les uns les autres, de manière avant tout fraternelle, quelle que soit notre mission ou notre vocation dans l’Église, de nous édifier mutuellement dans les deux sens du terme : « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle » (1 P 2,5). C’est particulièrement le cas pour l’apôtre Pierre dans sa triple confession de foi, après la résurrection du Christ : il est invité à confesser son amour, même mêlé de péché, pour le Seigneur et reconnaît le fait que celui-ci connaisse déjà tout de son cœur.

Il lui répond : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis. Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »

(Jn 21,17-18)

Dans la reconnaissance humble de la vérité, en notre cœur et devant le Seigneur, nous recevons aussi notre vocation, notamment celle d’apôtre : il s’agit de témoigner du Christ et d’être envoyés en mission vers nos frères là où lui le veut. Ce qui est valable pour Pierre l’est aussi pour tous : à chaque fois que le Christ fait la lumière dans la vie de quelqu’un et a fortiori quand il pardonne les péchés dans l’Évangile, le récipiendaire est incapable de se taire devant la merveille reçue.

Ainsi, le sacrement de réconciliation peut aider à être davantage « disciples missionnaires ».

Toutefois, s’il importe bien de témoigner, cela va encore au-delà car il s’agit non seulement d’annoncer ce que nous avons reçu mais aussi d’en vivre ensemble :

Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême.

(Ep 4, 2-5)

C’est ainsi que le témoignage porté par l’Église est crédible, si les chrétiens sont vraiment capables de vivre la parole du Christ : « En ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres » (Jn 13,35). Alors, inviter à vivre le sacrement de réconciliation peut consister à accomplir pleinement les trois tâches de l’Église :

La nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple tâche : l’annonce de la Parole de Dieu (kerygma-martyria), la célébration des Sacrements (leitourgia), le service de la charité (diakonia). Ce sont trois tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre39.

Le sacrement de réconciliation vécu selon ces trois dimensions peut permettre de mieux comprendre la nature profonde de l’Église et d’y faire davantage l’unité car la leitourgia rejoint kerygma et diakonia. Mettre les néophytes au cœur de cette proposition peut être une manière de vivre le service de la charité, tant pour eux que pour tous. C’est ainsi que nous serons de vrais témoins, en étant unis, comme le signalait Pie xii imaginant les hommes en train de regarder l’Église :

S’ils contemplent l’unité qu’elle tient de Dieu – et qui rattache au Christ par un lien fraternel les hommes de n’importe quelle descendance –, alors ils seront vraiment forcés d’admirer cette société inspirée par l’amour, et ils seront attirés, sous l’impulsion et avec l’aide de la grâce divine, à s’associer eux-mêmes à cette unité et à cette charité40.

On peut imaginer que le sacrement de réconciliation engendre ainsi une spirale vertueuse d’évangélisation, en interne comme en direction de ceux qui semblent les plus à l’extérieur. La meilleure conclusion de cette réflexion est sans doute à laisser au pape François :

Il y a (…) vraie guérison, du moment que notre façon d’être en relation avec les autres, en nous guérissant réellement au lieu de nous rendre malade, est une fraternité mystique, contemplative, qui sait regarder la grandeur sacrée du prochain, découvrir Dieu en chaque être humain, qui sait supporter les désagréments du vivre ensemble en s’accrochant à l’amour de Dieu, qui sait ouvrir le cœur à l’amour divin pour chercher le bonheur des autres comme le fait leur Père qui est bon. En cette époque précisément – et aussi là se trouve un « petit troupeau » (Lc 12,32) –, les disciples du Seigneur sont appelés à vivre comme une communauté qui soit sel de la terre et lumière du monde. Ils sont appelés à témoigner de leur appartenance évangélisatrice de façon toujours nouvelle. Ne nous laissons pas voler la communauté41 !

Et s’il était temps d’y redécouvrir et d’y inventer des modalités pour mieux y accueillir et y affermir les néophytes qui en sont pleinement membres ?

Notes de bas de page

  • 1 Conférence des Évêques de France, <https://catechese.catholique.fr/catechese-catechumenat-france/catechese-aujourdhui/chiffres/304674-statistiques-catechumenat-2019-4-251-adultes-seront-baptises-a-paques/>, consulté le 28 oct. 2019.

  • 2 G. Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, Paris, Seuil, 2018 – c’est le titre du chapitre 5.

  • 3 Ibid., p. 199-200.

  • 4 « Vendredi, le pape donnera le coup d’envoi des 24h pour le Seigneur », <https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2018-03/vendredi--le-pape-donnera-lenvoi-des-24h-pour-le-seigneur.html>, 6 mars 2018.

  • 5 M. Rougé, L’Église n’a pas dit son dernier mot. Petit traité d’antidéfaitisme catholique, Paris, Robert Laffont, 2014, p. 119-120.

  • 6 Voir (à paraître) I. Payen de la Garanderie, Réconciliation et initiation. Pour la croissance ecclésiale, Paris, CLD, 2020.

  • 7 C’est le titre de la 5e partie des « orientations doctrinales et pastorales » en introduction du rituel Célébrer la pénitence et la réconciliation, Paris, Chalet-Tardy, 1991.

  • 8 Ibid., § 21.

  • 9 G. Daucourt, La Miséricorde pour tous… sauf pour les prêtres ?, Paris, Cerf, 2015, p. 11.

  • 10 Célébrer la pénitence et la réconciliation (cité n. 7), § 28.

  • 11 Ibid., § 22.

  • 12 Ibid., RR § 44.

  • 13 C. de Foucauld, « Méditation sur le Pater », 23 jan. 1897.

  • 14 Jean-Paul ii, Exhortation apostolique Reconciliatio et pænitentia (1984) 8.

  • 15 Célébrer la pénitence et la réconciliation (cité n. 7), § 20.

  • 16 Ibid.

  • 17 Ibid., RR § 22s.

  • 18 Ibid., § 94.

  • 19 Ibid., § 100.

  • 20 Jean-Paul ii, Reconciliatio et pænitentiae (cité n. 14) 15.

  • 21 Ibid.

  • 22 Ibid. 16.

  • 23 É. Aumonier, « Confession fréquente aujourd’hui », dans A. Massie (dir.), Le Sacrement de réconciliation aujourd’hui. Théologie et pastorale, Actes du colloque tenu à Ars du 17 au 19 déc. 1998, Les Plans-sur-Bex, Parole et Silence, 1999, p. 76.

  • 24 St Augustin, S. 272.

  • 25 É. Aumonier, « Confession fréquente aujourd’hui » (cité n. 23), p. 78.

  • 26 Didachê 14,1-2.

  • 27 K. Rahner, Écrits théologiques, t. ii, Paris, DDB, 1960, p. 151, cité par H. Vorgrimler, « La Théologie du sacrement de pénitence chez Karl Rahner », La Maison-Dieu 214 (1998), p. 11.

  • 28 Règle de saint Benoît 25.

  • 29 C. Giraudo, Confesser les péchés et confesser le Seigneur, Mesnil-Saint-Loup, éd. des Quatre Vivants, 2017, p. 11.

  • 30 P. Tidjani, « La réconciliation avec l’Église dans le sacrement du pardon », NRT 137 (2015), p. 543.

  • 31 Lumen gentium 11.

  • 32 P. Tidjani, « La réconciliation… » (cité n. 30), p. 552-553.

  • 33 CEC 1421.

  • 34 Célébrer la pénitence et la réconciliation (cité n. 7), § 13.

  • 35 Pape François, Audience générale du 19 fév. 2014, <https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/audiences/2014/documents/papa-francesco_20140219_udienza-generale.html> (consulté le 29 oct. 2019).

  • 36 Célébrer la pénitence et la réconciliation (cité n. 7), § 71.

  • 37 Jean-Paul ii, Reconciliatio et pænitentia 20.

  • 38 W. Kasper, La Miséricorde. Notion fondamentale de l’Évangile, clé de la vie chrétienne, coll. Theologia, Nouan-le-Fuzelier, éd. des Béatitudes, 2015, p. 13.

  • 39 Benoît xvi, Encyclique Deus Caritas est (2005) 25.

  • 40 Pie xii, Encyclique Mystici Corporis Christi (1943).

  • 41 Pape François, Evangelii gaudium 92.

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