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La scène est devenue familière : forêts incendiées, rivières asséchées, records de chaleur pulvérisés, espèces disparues à un rythme effarant. Ce n’est plus une menace, c’est une réalité : « le chaos écologique est désormais notre quotidien », rappelaient en 2022 Mahaut et Johannes Hermann dans un article de la NRT1. Et pourtant, malgré le cri de la terre, un silence pesant persiste dans bien des sphères ecclésiales sur ces questions. Retrouvons un peu de tonus, et d’espérance, en rappelant les acquis de la théologie sur l’écologie mais aussi en nous laissant interpeller. Il est temps de poser la question dans toute sa radicalité évangélique : et nous, théologiens, où sommes-nous lorsque la Création gémit dans les douleurs (Rm 8,22), et dans les douleurs de quel enfantement ? Si nous croyons en la seigneurie du Christ – « le Seigneur soit avec vous ! » disons-nous, au moins à la messe –, que signifie cette présence au milieu de l’effondrement du vivant ?
Relisons l’apport de théologiens qui ont écrit sur cette question dans la NRT, comme le jésuite John McCarthy il y a déjà 36 ans, ou plus récemment les militants Johannes et Mahaut Hermann, ou encore Olric de Gélis, directeur du pôle de recherche aux Bernardins, dans un article à paraître.
IRevenir au Christ : « Tout tient ensemble en lui »
En 1994 déjà, John McCarthy posait la question décisive : « Est-il encore plausible de parler de la royauté cosmique de Jésus-Christ et de la réconciliation de toutes choses […] en lui ?2 » Dans son commentaire pionnier de Col 1,15-20, il plaidait pour une relecture christologique capable de prendre au sérieux l’ampleur cosmique du salut chrétien, non pas au prix d’une dilution théologique, mais par fidélité au kérygme originel, tel que la Lettre aux Colossiens le pose.
Il faut l’avouer : la théologie occidentale a longtemps oscillé entre fascination spirituelle et mépris de la matière. Or, comme le souligne McCarthy, cette tension est dépassée dans l’hymne aux Colossiens, où le Christ est présenté non seulement comme « image du Dieu invisible », mais aussi comme « principe de cohésion de tout l’univers ». Il ne s’agit donc pas simplement de sauver des âmes, mais de confesser un Christ « par qui et pour qui tout a été créé », et en qui « tout tient ensemble » (Col 1,16-17).
Tout est créé en, par et pour le Christ ; et en ce Christ, un et le même, est le tout de la création sauvée. La création et la rédemption sont unies toutes les deux dans la primauté de Jésus-Christ. Il n’y a qu’un seul médiateur de la création et de la rédemption. Création et rédemption sont donc intimement et nécessairement liées par l’action du Christ cosmique. Toute la création, c’est-à-dire l'humanité, la terre et tout ce qu’elle contient et les inimaginables confins de l’univers infini sont inclus dans le plan créateur/rédempteur de Dieu par la vie, la mort et la résurrection de son Fils bien-aimé, Jésus-Christ notre Seigneur, créateur et sauveur.
(John McCarthy, « Le Christ cosmique et l’âge de l’écologie. Une lecture de Col 1,15-20 », NRT 116 (1994), p. 42)
La christologie du Christ cosmique a l'avantage de combiner les deux mouvements classiques de la théologie christologique : celle dite « d’en haut » (descendante) et celle « d’en bas » (ascendante). Elle part de la seigneurie préexistante du Christ sur la Création. Le Fils est « image du Dieu invisible », « premier-né de toute créature », par qui « tout a été créé » et en qui « tout subsiste » (Col 1,15-17). Cette perspective puise dans la tradition johannique et paulinienne, en assumant une vision du Logos éternel à la fois principe d’unité et finalité du cosmos. Cependant, cette christologie n’ignore pas l’histoire ni la matérialité. Le Christ cosmique est aussi le Crucifié : « C’est par le sang de sa croix qu’il réconcilie toutes choses » (Col 1,20). L’écologie théologique nécessite de reconnaître que le salut n’est pas une abstraction céleste, mais une réconciliation qui traverse la matière blessée, les créatures opprimées, les écosystèmes dégradés. De ce point de vue, cette christologie rejoint une dynamique d’en bas, attentive à l’expérience du monde et à la solidarité divine avec la souffrance cosmique. Car réduire le Christ à un simple acteur de l’histoire humaine, c’est l’enfermer dans une conception « postiche » qui en ferait un « intrus ou un dépaysé dans l’immensité du cosmos ». Loin de cette vision appauvrie, McCarthy exhorte à renouer avec une christologie holistique, enracinée dans la tradition biblique et patristique, où la création elle-même est incluse dans l’histoire du salut.
IILa crise écologique, signe des temps
Cette relecture christologique a des conséquences concrètes. « La crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure », rappelait le pape François dans Laudato Si’. Mais cette conversion, avertissent Mahaut et Johannes Herrmann, ne peut rester individuelle ni morale. Elle doit devenir ecclésiale et discursive. Et il ne suffit pas d’avoir Laudato Si’. « Il n’y a jamais trop de signes, jamais trop de Parole3 ». Le silence, face à la catastrophe, devient une forme de complicité. L’Église doit habiter le combat écologique comme un lieu théologique à part entière. Non pour suivre la mode, mais parce que c’est la cohérence même de son message qui est en jeu.
IIILa mission de l’Église dans un monde blessé
Reprenant Lumen Gentium et Ad Gentes, les époux Hermann rappellent que la mission de l’Église est d’annoncer le salut dans les conditions concrètes de chaque époque. Cela inclut les sécheresses, les canicules, la désagrégation des sociétés humaines sous la pression écologique. « On ne peut pas annoncer l’Évangile sans souci de la Création – et surtout pas au moment où la détérioration écologique en vient à menacer l’existence même de sociétés humaines4 ».
Appeler les fidèles à prier pour la pluie est mal vu par certains, dénoncer la rapacité qui détruit la terre l’est par d’autres, alors qu’il faudrait comprendre que la grâce et la nature ne se comprennent que dans une articulation qui permet de prier pour la pluie et de repenser l’économie à la lumière de l’Évangile – tout cela relève de la mission évangélique des pasteurs et des théologiens. Se taire, c’est trahir cette mission.
IVPour une théologie à partir du centre
Il ne s’agit pas d’ajouter un chapitre à la théologie morale. Il s’agit d’une reconfiguration du discours théologique à partir d’un centre : le Christ cosmique. Ce Christ, célébré par l’hymne aux Colossiens, est aussi celui qui réconcilie toutes choses par le sang de sa croix (Col 1,20). Cette réconciliation n’est pas purement future : elle s’amorce ici et maintenant, dans les choix, les engagements, les solidarités.
La théologie doit donc fournir un discernement christologique face à l’écologie. Elle doit oser dire ce que signifie la seigneurie du Christ dans un monde menacé, ce que signifie l’incarnation dans un monde matériel qui souffre, ce que signifie l’espérance dans un monde en mutation rapide.
Et l’Église doit porter ce discernement, publiquement, prophétiquement, sacramentellement. Non comme une option, mais comme une fidélité à sa mission d’annoncer le Royaume jusque dans les entrailles de la terre.
VLa possibilité du Royaume
« Sœur notre mère la Terre » est en train de devenir stérile, incapable de nourrir les siens, épuisée par notre violence : comment pourra-t-elle enfanter ? Cela n’est pas un simple fait environnemental ; c’est une réalité spirituelle. La théologie ne peut pas rester à distance. Elle est appelée à entendre, à discerner, à parler. Théologiens, entendez-vous le cri de la Terre ? Ce n’est pas un simple appel à la compassion écologique, mais une interpellation à refonder l’espérance chrétienne.
À rebours des eschatologies désincarnées qui « réduiraient cette espérance au seul salut des âmes dans un paradis purement spirituel », la NRT publiera dans son prochain numéro une réflexion d’Olric de Gélis, directeur du pôle de recherche aux Bernardins. Il propose de « rematérialiser la liberté » en l’inscrivant dans les réseaux concrets de notre interdépendance avec les non-humains, pour ouvrir à une espérance « créationnelle »5.
Reprenant l’intuition d’Irénée de Lyon, il rappelle que « le Dieu juste ouvre l’horizon d’une fructification dans une création restaurée », et que cette justice déborde jusqu’aux créatures non humaines. Face à l’angoisse d’une « apocalypse de Gaïa », ce n’est pas une fuite mystique mais une « révélation de la charité » qu’il faut opposer : une charité incarnée, cosmologique, où aimer son prochain devient inséparable de prendre soin de la Terre. Ainsi, « la liberté promue en charité ferait de la Création le Royaume de Dieu lui-même ».
Voilà le lieu où l’espérance chrétienne se fait discernement sur l’écologie – où elle devient action.
Alban Massie s.j.
Notes de bas de page
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1 Mahaut et Johannes Herrmann, « Pourquoi l’Église doit parler de l’urgence écologique », NRT 144 (2022), p. 605.
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2 John McCarthy, « Le Christ cosmique et l’âge de l’écologie. Une lecture de Col 1,15-20 », NRT 116 (1994), p. 27-47.
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3 Mahaut et Johannes Herrmann, « La conversion écologique, une urgence (aussi) théologique », NRT 142 (2020), p. 542-558.
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4 Mahaut et Johannes Herrmann, « La conversion écologique, une urgence (aussi) théologique », NRT 142 (2020), p. 551.
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5 Olric de Gélis, « Écologie et espérance : la possibilité du Royaume », NRT 147/4 (2025), à paraître.