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Agire nello Spirito. Un'etica teologale per la formazione al sacerdozio

Marguerite Léna s.f.x.
Questa presentazione della nuova ratio fundamentalis per la formazione sacerdotale, Il dono della vocazione presbiterale, pubblicata l'8 dicembre 2016, esplicita la pedagogia che è al servizio di una duplice libertà : quella che accoglie la configurazione al Cristo e quella che si mette al servizio dei fratelli. Implica una formazione morale dei seminaristi, la cui marca specificatamente teologale è congiunta alla responsabilità dell'amore.

En guise d’introduction, la parole peut être donnée à Paul Claudel. Vous connaissez sans doute ce texte : au seuil de l’immense fresque dramatique du Soulier de satin, sur une scène vaste comme l’océan, monte une prière : c’est celle d’un jésuite en partance missionnaire vers les Amériques et dont le bateau, pillé par les pirates, dérive sur l’Océan. Attaché au mât et sachant son naufrage imminent, il rend grâces et il intercède :

Seigneur, je Vous remercie de m’avoir ainsi attaché ! Et parfois il m’est arrivé de trouver vos commandements pénibles

Et ma volonté en présence de Votre règle

Perplexe, rétive.

Mais aujourd’hui il n’y a pas moyen d’être plus serré à Vous que je ne le suis et j’ai beau vérifier chacun de mes membres, il n’y en a plus un seul qui de Vous soit capable de s’écarter si peu.

Et c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer.

La mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface

Et qui est à égale distance de ce monde ancien que j’ai quitté

Et de l’autre nouveau (...).

Mon Dieu, je vous prie pour mon frère Rodrigue !

Il se figure qu’il vous tourne le dos... Mais, Seigneur, il n’est pas si facile de vous échapper,

Et s’il ne va pas à vous par ce qu’il a de clair, qu’il y aille par ce qu’il a d’obscur ;

Et par ce qu’il a de direct, qu’il y aille par ce qu’il a d’indirect ;

Et par ce qu’il a de simple, qu’il y aille par ce qu’il a en lui de nombreux et de laborieux et d’entremêlé (...).

Je lui dis à lui et à cette multitude avec lui qu’il implique obscurément.

Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu’en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux1.

Dans le contexte d’une réflexion sur la formation sacerdotale, ce texte me semble exprimer, avec la force de la parole poétique et l’excès d’une situation-limite, le double paradoxe de cette « liberté des enfants de Dieu » qui est la visée de la formation au sacerdoce, telle qu’elle est présentée dans le document Le don de la vocation presbytérale publié par la Congrégation pour le clergé le 8 déc. 2016, qui n’est autre que la nouvelle Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis : une liberté de configuration au Christ – ici jusqu’à la Croix – et une liberté de service des frères – ici jusqu’aux confins du monde –, assumant tout le poids « obscur » et « laborieux » de la condition et des situations humaines. Liberté doublement paradoxale, puisqu’elle attache et lie à une autre volonté que la sienne propre celui qui s’y offre, et puisqu’elle le charge d’une multitude dont il devra répondre au prix quotidien de sa vie. C’est ce double paradoxe que je voudrais déployer, comme le don propre de l’Esprit Saint, nous faisant entrer dans l’éthique théologale. Je le ferai en m’appuyant d’abord sur les données de la Ratio fundamentalis, puis en tentant de décrire la manière dont l’Esprit Saint vient toucher notre liberté pour en convertir l’exercice et en accomplir la vocation.

I La Ratio fundamentalis, un appel à former les futurs prêtres selon l’Esprit Saint

La Ratio fundamentalis exprime clairement l’enjeu de la formation au sacerdoce : « Faire progressivement du futur prêtre un “homme de discernement” capable de lire les réalités de la vie des hommes à la lumière de l’Esprit et de pouvoir ainsi choisir, décider et agir selon la volonté de Dieu2. » On entend là comme un écho des Exercices spirituels de saint Ignace : « La prière préparatoire consiste à demander la grâce à Dieu Notre Seigneur, pour que toutes mes intentions, mes actions et mes opérations soient purement ordonnées au service et à la louange de sa divine Majesté » (ES 46). Le cheminement entier d’un acte libre est ici concerné, de sa conception à sa réalisation : intentions, choix, actions, opérations... et cela en vue du service et de la louange. Louange de Dieu et service de nos frères sont bien la vocation théologale de notre liberté.

Éveiller des jeunes, en particulier des séminaristes, à la liberté spirituelle suppose donc une sorte de refondation de la liberté qui en assume toute la consistance anthropologique, mais en opère aussi la pleine conversion théologale. La formation donnée au séminaire se situe entre deux actes de liberté : au seuil, la réponse initiale à l’appel de Dieu qui amène le séminariste à s’engager dans cette formation ; au terme, la consécration de sa liberté par l’ordination sacerdotale. Tout l’itinéraire intermédiaire découle de cet acte initial et s’oriente vers cet accomplissement sacramentel. La Ratio souligne à juste titre l’importance du discernement dans cet itinéraire, à la fois comme tâche requise des formateurs et comme visée de la formation. Je ne développerai guère cet aspect, mais m’attacherai plutôt à la refondation de la liberté que cette visée implique et dont témoigne le titre même du document, en mettant la liberté du futur prêtre devant un « don » et une « vocation ».

« Les dons de l’Esprit Saint… »

Je remarque d’abord, dès l’introduction de la Ratio, un déplacement du vocabulaire qui désigne les différentes étapes de la formation : à côté des termes classiques de « cycle de philosophie » et « cycle de théologie » deux nouvelles appellations sont proposées : « étape de la formation du disciple » pour les deux premières années, « étape de la configuration au Christ Tête, Pasteur, Serviteur et Époux » pour le cycle de théologie. Le document précise qu’« on veut ainsi souligner qu’on ne peut pas considérer la seule dimension intellectuelle, avec l’étude de la philosophie et de la théologie, pour évaluer le cheminement accompli par le séminariste3 ». Les expressions retenues mettent plutôt l’accent sur la nature et la visée de ce cheminement : il est celui d’un disciple dont la tâche va consister à se laisser configurer au Christ ; il n’a donc ni la maîtrise du parcours – le disciple n’en est pas maître – ni celle de la finalité – seul l’Esprit Saint peut nous revêtir de la ressemblance au Christ Jésus. Il en indique aussi la progression : le disciple se laisse d’abord enseigner par le Maître, mais la « configuration » va bien au-delà de cet enseignement : elle l’intériorise en lui jusqu’à faire de toute sa personne cette « image vraie quoiqu’indigne » de son Maître qu’est appelé à être tout baptisé, et a fortiori tout prêtre. La formation doit donc aider les séminaristes à « rapporter au Christ tous les aspects de leur personnalité afin de parvenir consciemment à être libres pour Dieu et pour les autres » (n° 29).

« On ne peut mener à bien ce travail en comptant sur les seules forces humaines », est-il dit au n° 43. De fait, le recours à l’Esprit Saint intervient à de multiples reprises dans le texte de la Ratio. J’ai compté 27 occurrences, mais plus que ce repérage quantitatif, le réseau sémantique de ces occurrences est riche d’enseignements : si le texte mentionne parfois les termes classiques d’« onction » et d’« effusion », il utilise beaucoup plus couramment le simple mot d’« action » pour marquer le rôle de l’Esprit Saint tout au long de la formation. Pareille insistance trouve son fondement théologique dans les nos 30-34, consacrés à « l’identité sacerdotale », en rapport immédiat avec l’ecclésiologie de Vatican ii : c’est en effet le mystère de l’Église, comme communauté de baptisés appelés, rassemblés et envoyés par la Trinité sainte, qui fonde l’identité sacerdotale. Celle-ci est comprise théologiquement, au-delà de tout cléricalisme, comme le service dans l’Esprit Saint du sacerdoce baptismal du peuple de Dieu.

Dans cette perspective théologique, l’Esprit Saint est le premier auteur et le premier acteur de la formation : « Dans la formation de ceux que le Christ appelle et dans le discernement vocationnel, le primat de l’action de l’Esprit Saint exige écoute réciproque et collaboration entre les membres de la communauté ecclésiale » (n° 25). Cette action est multiforme : l’Esprit Saint suscite les diverses vocations qui naissent dans le peuple de Dieu (n° 11) ; il inspire et oriente tout le cursus de formation « afin que, vivant du mystère trinitaire, [les séminaristes] soient progressivement configurés au Christ » (n° 35) ; au terme des années de formation, par l’ordination sacerdotale, il intervient pour « établir le prêtre guide du peuple de Dieu » (n° 34). C’est encore lui qui suscite les divers charismes qui concrétiseront et incarneront l’amour du prêtre pour son diocèse et qui l’ouvriront aux besoins de toute l’Église (n° 71) ; lui aussi qui lui rappellera que la vérité « germe lentement dans la vie réelle des hommes et dans les signes de l’histoire » (n° 120), faisant ainsi de la vie sacerdotale « un lieu d’accueil et d’écoute de Dieu et de ses frères » (n° 120). Aussi l’Esprit Saint poursuit-il son œuvre de configuration bien au-delà des années de séminaire, car la ressemblance au Christ et l’accueil de nos frères ne sont jamais achevés : « Sous l’action de l’Esprit Saint, [le prêtre] est pris dans un processus de configuration progressive et continue au Christ dans son être et dans son agir » (n° 80).

Quelle est alors la tâche du séminariste ? Le terme qui la désigne le plus souvent dans le texte est celui de « docilité ». Il ne s’agit pas de soumission passive : le séminariste est « le protagoniste nécessaire et irremplaçable de sa formation » (n° 53). La docilité renvoie plutôt à une disposition profonde de la liberté personnelle qui la rend capable d’être enseignée par Dieu, docibilis Dei (cf. Jn 6,45). La docilité s’apprend dans l’oraison (n° 42), dans l’accompagnement spirituel (n° 45-46) et dans l’obéissance (n° 46) ; elle est la condition de la construction et de la maturation humaine et spirituelle du « disciple » au cours des premières années de la formation (n° 63) ; elle est une exigence des études théologiques et de la configuration au Christ (n° 69), et devra donc se prolonger toute la vie (n° 68). Son œuvre est de « façonner le cœur par l’Esprit Saint » (n° 108), de sorte qu’il soit unifié et dynamisé par la charité pastorale.

Dès lors, la tâche des formateurs est elle aussi clairement circonscrite : il s’agit de « discerner la conduite de Dieu et la seconder4 » en chaque séminariste : « C’est la personne dans sa totalité, avec tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle a, qui est au service du Seigneur et de la communauté chrétienne » (n° 92). Les formateurs ont donc à coopérer à l’action de l’Esprit Saint, seul vrai Maître intérieur, pour permettre l’unification et la maturation personnelle, à l’aide des diverses ressources, humaines, spirituelles, intellectuelles et pastorales qui accompagnent le cheminement vers le sacerdoce. Chaque discipline enseignée, qu’il s’agisse du droit canon ou de la philosophie, a fortiori de la théologie morale et spirituelle, est à penser d’une part dans sa relation avec cette tâche d’unification et de maturation personnelle, d’autre part avec la « loi de liberté » et la « vie selon l’Esprit » qui en sont l’intime et ultime finalité (n° 169).

« … forment en nous la vie morale »

C’est à cette finalité qu’il nous faut maintenant prêter attention, en repérant dans le texte les diverses émergences de la « loi de liberté » qui gouverne la « vie dans l’Esprit » (n° 169). « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté », écrit saint Paul (2 Co 3,17) ; ne nous étonnons donc pas qu’une formation centrée sur la docilité à l’Esprit Saint soit aussi une formation soucieuse d’éveiller, de respecter, d’accompagner la liberté de ses destinataires. Le terme de liberté intervient 17 fois dans le texte de la Ratio, souvent accompagné de la précision : « liberté intérieure » (nos 18, 41, 67, 119, 128) et corrélé à d’autres termes significatifs : obéissance (n° 46), maîtrise de soi (n° 63), maturité (n° 67), service (n° 119)…, ce qui en souligne à la fois le paradoxe et les exigences. La liberté du séminariste est essentielle dans son choix d’entrer au séminaire (n° 22). Comme le souligne le n° 43, son premier acte est donc de se mettre en état d’appel et en acte de réponse pour pouvoir « accueillir le don ». Puis, tout au long du parcours, la liberté s’exerce comme dépassement des besoins et conditionnements, matériels, sociaux ou familiaux (n° 111, 128) qui en entraveraient l’exercice. Elle doit être éduquée, fortifiée, mûrie et convertie par l’ensemble du cursus afin de se déployer progressivement en vie théologale, c’est à dire en cette « liberté des enfants de Dieu » qui permet de « choisir, décider et agir selon (sa) volonté » (n° 43). Cet itinéraire de la liberté exige de la part des formateurs, en particulier des directeurs spirituels, un immense respect (n° 49, 107) ; c’est à elle que s’ordonnent les études, en particulier la philosophie (nos 63, 67, 158), et la théologie morale (n° 169) ; c’est elle enfin qui commande le style de l’évangélisation et le différencie d’une propagande pour lui permettre de « rejoindre les attentes les plus profondes » de nos contemporains (n° 121) en s’adressant à leur propre liberté.

Cette brève enquête suffit sans doute à manifester que la « formation morale » au séminaire requiert de part en part une éthique théologale dont le contenu est la configuration à Jésus-Christ, le principal agent l’Esprit Saint, et la finalité le service des frères. On comprend alors l’importance donnée par la Ratio à l’écoute et la méditation de la Parole de Dieu dans le cursus de la formation. C’est dans cette Parole vive, étudiée, méditée, priée, partagée et annoncée que le séminariste peut trouver les ressources d’une action à la fois libre et ajustée, intérieure sans être repliée sur soi, livrée au monde sans être aliénée par lui. Il y a un mystère d’union entre la Parole de Dieu et notre liberté d’hommes qui ne fait qu’un avec l’intime jonction de l’Esprit Saint à l’esprit humain que saint Paul évoque en Rm 8,16 : « L’Esprit se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. »

Reste alors à montrer, et c’est l’objet de ma seconde partie, que cette alliance, loin d’altérer ou de restreindre l’exercice entier de notre liberté humaine, en accomplit les plus hautes requêtes. Car « la sainteté d’un prêtre, affirme la Ratio, dépend en grande partie de l’authenticité et de la maturité de l’humanité sur laquelle elle se greffe » (n° 63). Je prends donc maintenant pour fil conducteur, non plus le texte de la Ratio, mais ce que j’aimerais appeler une « mystagogie » de la liberté humaine sous la mouvance de l’Esprit Saint. Ce propos est bien évidemment intempestif dans un contexte d’individualisme qui tend à définir la liberté du sujet en la déliant de toutes appartenances et dépendances vis-à-vis d’autrui, ou dans un contexte de sécularisme qui la délie de toute référence à un horizon de transcendance et d’inconditionnalité. De plus, comme l’écrivait le p. Albert Chapelle : « Le monde de la liberté n’est pas articulé pour l’homme d’aujourd’hui. [Il est] comme un magma affectif sans constantes ni lois, sans objectivité ni vérité5. » Dans pareil contexte il peut paraître étrange de fonder notre propre identité sur l’appel d’un autre et d’un plus grand que nous, qui nous envoie de surcroît vers une mission que nous n’avons pas choisie par nous-mêmes. Et pourtant c’est bien cette liberté pleinement humaine et pleinement théologale qui est en jeu dans la formation des futurs prêtres. Il faut donc prendre la mesure de la révolution qu’elle peut représenter pour un jeune qui a grandi dans le contexte culturel d’une société « postmoderne », et accompagner avec attention et patience cette radicale conversion.

II Une mystagogie de la liberté humaine

Maurice Blondel, alors âgé de 22 ans, inscrivait en tête de ses Carnets intimes : « Je veux aujourd’hui, pour dire demain : nous voulons, pour dire en mourant : Il veut6. » Cette formule lapidaire résume en quelque sorte l’itinéraire d’une liberté d’homme qui s’offre à la conduite de Dieu, jusqu’à la mort incluse. Mais contrairement à la première apparence, le « Il veut » final n’est pas une absorption ou un effacement du « je veux » initial. Il en est l’accomplissement. Et comme la théologie et la liturgie de l’Église ont distingué sept dons de l’Esprit Saint, j’aime à penser que sa venue dans le sanctuaire intime de notre liberté s’accompagne aussi de sept dons. Mais au lieu de les emprunter à leur liste officielle, je prends le risque de les aligner sur divers aspects de la liberté humaine que tel ou tel philosophe a retenus. Je voudrais ainsi honorer la manière dont ces dons, loin de supprimer la densité anthropologique de notre liberté, l’assument et la transfigurent du dedans. J’évoquerai donc successivement le don de l’indépendance, de la spontanéité, le « pouvoir du possible », la capacité de décision et de choix, l’autonomie, le pouvoir de réaliser, et enfin la responsabilité avec et pour autrui. Il restera un huitième don, mais qui ne fait pas nombre avec les autres, car il est immanent à chacun d’eux : le pouvoir d’aimer. C’est en pénétrant chacun de ces aspects et en en transposant l’exercice sur un autre ton que l’Esprit Saint vient faire de la liberté humaine une liberté théologale.

L’indépendance

Partons de l’indépendance. C’est la première figure de la liberté, celle que revendiquent les adolescents et dont le prix s’éprouve en creux dans les situations de maladie ou de sujétion à plus fort que soi, et en plein dans les situations où on pose un choix à contre-courant des pressions d’un milieu ou des sollicitations de l’intérêt personnel. Elle est nécessaire à la vie morale, soulignait Kant7, car tout choix moral présuppose que le comportement ne soit pas entièrement conditionné par les déterminismes du monde ou la violence des hommes. Déjà là nous touchons une réalité anthropologique fondamentale, l’émergence de l’action personnelle hors de l’ordre simplement naturel ou social et de ses lois, son pouvoir de « commencer », au lieu de continuer simplement les déterminismes du monde.

Mais à cette belle indépendance, que de conditions occultées par les assurances de la vie adulte et par nos prétentions à l’autosuffisance ! En réalité, notre liberté elle-même est un don et non une auto-position de soi. La vie de tout homme prend sa source dans l’appel à la vie et à la parole que chaque enfant reçoit de ses parents. Ce fait simple et universel met déjà notre vie au vocatif. On peut alors pressentir dans ce vocatif originaire l’indice discret d’une autre prévenance, d’un autre appel plus radical, et découvrir que notre vie et notre indépendance sont des dons de Dieu. Si nous accueillons cette origine comme notre vérité la plus profonde, nous voici confiés à nous-mêmes par un Autre que nous-mêmes, constitués en interlocuteurs du Dieu vivant et destinés à le voir un jour face à face.

L’appel qui a mis en route un séminariste vers le sacerdoce lui permet de ratifier consciemment et existentiellement cette identité vocationnelle. Il va alors devoir renoncer à la figure spontanée de l’indépendance, se soumettre à ses supérieurs par l’obéissance et au Saint-Esprit par la docilité : « Je suis lié par l’Esprit », écrit saint Paul. Mais il va recevoir, de cette obéissance même, comme un don de cet Esprit Saint, une neuve et souveraine indépendance par rapport aux conditionnements familiaux et sociaux, aux diktats de l’opinion, aux pesanteurs des habitudes. « Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous ou par un tribunal humain » écrit encore saint Paul (1 Co 4,3-4), et c’est ainsi qu’il peut se faire juif avec les juifs, sans loi avec les sans loi, pour être réellement « tout à tous » (cf. 1 Co 9, 20-22). « Laissez les moineaux piailler », disait avec humour Don Bosco devant les rumeurs et les critiques. Voilà l’indépendance dans sa vérité théologale.

La spontanéité

Une autre et belle figure de la liberté est la spontanéité. Nous sommes libres, écrit Bergson, « quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve entre l’œuvre et l’artiste8 ». Mais nous savons tous que de tels actes expressifs de toute notre personnalité sont rares, qu’ils supposent l’accès à une unité intérieure que contredisent longtemps le désordre discordant des tendances et le poids du péché. Bien souvent la vie et les études au séminaire, ou la mission reçue, viennent excéder ou dérouter les dons et les aspirations des séminaristes, contrarier leurs désirs « spontanés », puisqu’elles sont commandées par les attentes de l’Église et le dessein de Dieu. Il y a donc tout un combat à mener pour garder l’élan du commencement et forger l’unité intime qui a permis d’engager sa vie, mais qu’il faut ensuite fortifier et concrétiser jour après jour. La Ratio y insiste à bon droit. C’est ici qu’intervient la touche délicate et le don de l’Esprit Saint : il suscite peu à peu en celui qui s’y offre une nouvelle spontanéité, comme un accord musical entre ses motions silencieuses et les désirs les plus profonds de l’âme. C’est une préférence spontanée donnée aux intérêts du Royaume sur les siens propres ou encore le développement d’un « discernement apostolique », direct et sûr comme un instinct. C’est une nouvelle sensibilité aux choses de Dieu, qui rend le cœur brûlant – « l’âme est une chose capable de prendre feu. Elle n’est même faite que pour ça », écrivait Claudel à Jean-Louis Barrault. C’est tout simplement la spontanéité de l’amour. Les six années du séminaire ne sont pas de trop pour accéder à cette spontanéité selon l’Esprit dont les lettres de saint Paul portent témoignage et qui fait l’attirance des saints.

Le « pouvoir du possible »

« La nécessité pure est irrespirable », écrit Kierkegaard, car le possible est « l’oxygène de la liberté. » Il souligne ainsi un autre trait de la liberté humaine : elle suppose que tout ne soit pas écrit d’avance, qu’il y ait dans le monde une marge d’indétermination dont nos pouvoirs d’action peuvent s’emparer pour assumer le risque de l’inédit. Kierkegaard écrit encore : « Aux yeux du monde, le danger c’est de risquer, pour la bonne raison qu’on peut perdre. Point de risques, voilà la sagesse. Pourtant à ne point risquer, quel risque épouvantable de perdre. De perdre quoi ? Soi-même9. » Les séminaristes ont risqué leur liberté sur la parole du Christ : « Viens, suis-moi ». Ils ont renoncé par là à bien des possibilités humaines légitimes : la vie familiale, l’aisance matérielle, parfois des études ou un métier qui leur étaient chers. Mais ce n’est pas pour abolir leurs capacités propres ni pour se soumettre à une nécessité qui réduirait leur pouvoir d’initiative et leur créativité. C’est pour s’offrir avec tous leurs dons, toutes leurs ressources, à la créativité de l’Esprit Saint, et se laisser saisir par le possible divin, qui va bien au-delà de l’humainement et du personnellement possible. Les formateurs ont donc à se rendre vigilants non seulement aux possibilités propres de chacun en termes de dons et de compétences, mais aussi à ce « possible divin » que chaque jeune, du fait de son appel au sacerdoce, reçoit de l’Esprit Saint comme une promesse : il est la forme concrète de son « don pastoral ».

Le choix

Encore faut-il que le possible prenne corps dans le réel, faute de quoi il demeure de l’ordre du rêve. « Le choix est le baptême de la volonté » déclare aussi Kierkegaard, bien conscient que notre liberté peut se perdre non seulement sous la pression de la nécessité, mais aussi dans le vertige des possibles. Ce risque existe aujourd’hui, comme en témoigne la difficulté de bien des jeunes à poser des choix et surtout à s’engager de façon définitive. Pourtant nous touchons là le moment clé de l’expérience de la liberté, ce qu’Aristote appelait le « choix réfléchi », cette capacité humaine de se décider, d’être « le père de ses actes », de les fonder en raison pour pouvoir en rendre raison. Quand il s’agit d’un choix qui engage tout l’avenir, d’un « pour toujours », c’est la liberté elle-même qui s’atteste alors comme transcendante à tous les événements, conditionnements et imprévus qui pourraient venir contrarier l’engagement pris. Qu’advient-il alors quand cette haute et fragile capacité de choix est revêtue du don de l’Esprit Saint ?

Elle devient, nous dit saint Ignace, « élection ». Ce changement lexical est lourd de signification théologique : l’élection est un terme biblique qui désigne le choix que Dieu fait et non d’abord le choix que nous faisons de Dieu. Ainsi, sous la mouvance de l’Esprit Saint, nos choix deviennent des réponses à une initiative divine qui ne repose ni sur les mérites personnels, ni sur des droits propres, mais qui émane de la gratuité de l’amour. Dès lors, le motif de nos propres choix sera lui-même d’« aimer davantage », dans la particularité des situations et des circonstances. Le « choix réfléchi » y devient l’exercice du discernement apostolique, c’est-à-dire la mise en œuvre concrète, ici et maintenant, de nos puissances de juger et d’aimer pour un meilleur service de Dieu et de nos frères. Le plus souvent, l’Esprit Saint se glisse humblement dans le travail de notre raison pour déterminer, dans le clair-obscur des motivations, la meilleure décision à prendre : notre raison, revêtue du don de l’Esprit, est le lieutenant habituel de la volonté de Dieu. Mais il arrive aussi que ce don fasse éclater toutes nos sagesses humaines et nous ouvre à la folie selon Dieu qui fait les saints : folie que d’entrer au Carmel à 15 ans, folie que de partager la vie de personnes lourdement handicapées, toutes folies pourtant moins folles que ne l’est la Croix du Christ… Chaque séminariste a fait, en décidant d’entrer au séminaire, une expérience de cette configuration pascale de son pouvoir de choisir ; les années de séminaire, et en particulier les études, peuvent en consolider l’assise rationnelle sans en évincer la folie.

L’autonomie

Peut-être pouvons-nous faire un pas de plus vers le sanctuaire de la conscience, là où se découvre, selon le concile Vatican ii, « une loi que (l’homme) ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir » (LG 16). Ce sanctuaire est sacré, et on comprend le respect absolu qui en est exigé dans l’accompagnement personnel des séminaristes, ainsi que le souci d’aider chacun à « écouter le jugement de sa conscience sur les mouvements qui l’habitent et sur les motivations intérieures de ses actions » (n° 43). Kant a su manifester avec force le paradoxe de ce jugement moral qui est pleinement immanent au sujet et qui pourtant l’oblige inconditionnellement ; il en a même fait l’unique attestation de la liberté humaine et de l’existence de Dieu. Effectivement, l’obéissance à cette loi intime est pour bien des non-croyants l’incognito de leur relation à Dieu. Mais nous savons aussi les risques de formalisme, de légalisme et d’enfermement dans la culpabilité qu’une éthique de la loi et de la pure obligation peut favoriser. Il faut alors écouter saint Paul : « La loi de l’Esprit qui donne vie t’a affranchi de la loi du péché et de la mort » (Rm 8,2), et Nicolas Cabasilas : « Dieu ne grave pas seulement la loi (dans le cœur) mais le législateur lui-même. C’est lui qui se grave lui-même. » Ce don de l’Esprit ne supprime pas les lumières de la conscience droite, ni les prescriptions de la loi morale. Mais il introduit en nous l’humilité qui nous sauve de tout pharisaïsme, le repentir qui nous sauve de toute désespérance, et surtout l’amour qui nous sauve des perversions de la loi. Désormais c’est lui qui garde la loi en en permettant l’accomplissement, mais c’est aussi la loi qui le garde dans la durée : « Je ne suis pas venu abroger mais accomplir » dit Jésus (Mt 5,17) : par l’action de l’Esprit Saint, l’obéissance à la loi de sa conscience devient la pierre de touche de l’amour : inscrite au plus intime du cœur et non plus sur des tables de pierre, elle met la vie tout entière « en exercice d’aimer ».

Le pouvoir de réaliser

Tant que le choix de la liberté et la décision morale ne se sont pas inscrits dans le réel d’une conduite, tant qu’ils n’ont pas contribué, si peu que ce soit, à modifier le monde et la société, ils restent comme en suspens. Bonum est faciendum dit un vieil adage, et nous connaissons tous à certaines heures la joie d’avoir introduit du neuf dans le monde, et d’avoir incarné nos décisions dans une réalisation qui commence alors hors de nous une existence indépendante : qu’il s’agisse d’une production technique, d’un écrit, ou encore d’une parole éducative, d’une homélie, ou d’un simple bouquet de fleurs posé sur une table. Cette libre capacité d’inscrire de l’inédit dans le monde n’est pas supprimée mais exaltée par le don de l’Esprit Saint. Un séminariste qui s’offre à son action ne peut guère, c’est vrai, planifier les tâches qui lui seront dévolues, ni en maîtriser parfaitement les moyens. Certains de ces moyens sont même brisés entre ses mains, comme indifférents ou contraires à la mission qui lui sera confiée : il refusera ceux qui court-circuitent la dignité ou la liberté d’autrui, il renoncera peut-être à des projets ou à des œuvres qui auraient déployé certains de ses propres dons. Mais celui qui a consenti à suivre l’appel du Seigneur est constitué explorateur des voies toujours nouvelles de l’évangélisation, pour inscrire hardiment dans le monde l’inédit de la charité divine, et lui laisser suivre son cours imprévisible dans le cœur de ses destinataires, quitte à n’avoir jamais la claire vision des fruits de sa propre action. Ainsi en était-il d’Ignace de Loyola : « Ignace suivait l’Esprit, il ne le précédait pas. Et de cette manière, il était conduit avec douceur, il ne savait où (…). Peu à peu le chemin s’ouvrait devant lui et il le suivait, sagement ignorant, son cœur livré avec simplicité au Christ. » C’est là la souveraine liberté des saints et c’est aussi leur imprévisible fécondité.

La responsabilité

« Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité (…). Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre. Donner. Être esprit humain, c’est cela10. » Ces lignes de Levinas pointent un dernier et essentiel aspect de la liberté humaine : son ordination à autrui, qui la sauve d’un stérile narcissisme, et sa capacité de responsabilité qui inscrit l’action dans la durée et la leste de tout son sérieux. Répondre de soi, répondre d’autrui, répondre ensemble du devenir global de nos sociétés, sans trop savoir jusqu’où s’exerce de proche en proche cette responsabilité, tout cela fait partie du jeu complexe des libertés humaines aux prises les unes avec les autres et prises toutes ensemble dans les aléas de l’histoire. Et voici que le don de l’Esprit Saint confère à ses destinataires une autre et plus haute responsabilité : celle de l’annonce du Royaume et du service de leurs frères, tous et chacun, personnellement et en Église, selon l’immensité du dessein de Dieu à incarner dans la proximité minuscule de l’instant présent. La prise au sérieux de ce don a conduit François-Xavier à l’autre bout du monde, et Thérèse de l’Enfant-Jésus dans les étroites limites d’un carmel normand : « Faire les petites choses comme grandes à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous et qui vit notre vie, et les grandes comme aisées et faciles à cause de sa toute-puissance », écrivait Pascal. Sous la mouvance de l’Esprit Saint, le Royaume est immanent à toutes les fins et à tous les moyens que l’action inspirée par lui met en œuvre. Car les moyens de l’amour sont déjà de l’amour, et l’amour n’aura jamais assez de moyens pour épuiser ses fins.

Concluons. C’est une grande audace de la foi chrétienne que d’affirmer que nos libertés sont capables de se situer et de s’exercer « devant Dieu ». Trop souvent, la liberté humaine ne se donne que des fins à sa mesure, mondaines au sens étymologique, c’est-à-dire pensées et réalisées sous le seul horizon du monde. Mais cela n’est pas notre mesure entière. « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose en toi. » La liberté de l’homme a pour horizon la vie éternelle, pour vis-à-vis le Dieu vivant, pour fin le Royaume de Dieu. Son pouvoir ne se limite pas à transformer le monde et à organiser la vie sociale. Le pape François, lors du Jeudi Saint 2013, a rappelé que le sacerdoce n’est pas une fonction, mais une onction. Une onction se fait avec une huile très précieuse, qu’elle gaspille en un sens ; mais elle symbolise par là le pouvoir le plus haut de la liberté humaine : le pouvoir d’aimer, de se donner soi-même sans réserve ni reprise, gratuitement et pour toujours. La plus humble prière ou le plus petit geste d’amour, comme nous le rappelle l’évangile (Mt 10,37-42), en actualise et en rend visible le mystère. La liberté y joue en quelque sorte avec elle-même, comme le musicien avec les notes, le peintre avec les couleurs. Mais elle joue avec elle-même devant ses frères et avec ses frères, devant Dieu et avec Dieu. Il n’y a plus alors de différence entre fins et moyens : comme l’enfant joue pour jouer, comme le danseur danse pour danser… le chrétien, et a fortiori le séminariste ou le prêtre, aiment pour aimer.

Tout l’itinéraire d’un jeune vers le sacerdoce s’y ordonne et s’y résume.

Notes de bas de page

  • 1 P. Claudel, Le soulier de satin, dans Théâtre, t. ii, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1956, p. 943-945.

  • 2 Congrégation pour le clergé, « Le don de la vocation presbytérale ». Ratio Fundamentalis Institutionis Sacerdotalis (désormais Ratio ; 8 déc. 2016), § 43.

  • 3 Ratio, Introduction.

  • 4 Expression de Madeleine Daniélou.

  • 5 A. Chapelle, « De la description à l’ontologie de la liberté (Lc 15) », dans Les Fondements de l’éthique, Bruxelles, éd. I.É.T., 1988, p. 22.

  • 6 M. Blondel, Carnets intimes, t. i (1883-1894), Paris, Cerf, 1961, p. 17.

  • 7 La volonté morale, écrit-il dans la Critique de la raison pratique, « doit être conçue comme totalement indépendante de la loi naturelle des phénomènes dans leurs rapports mutuels, c’est à dire de la loi de la causalité ».

  • 8 H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Alcan, 1924, p. 113.

  • 9 S. Kierkegaard, Traité du désespoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 101.

  • 10 E. Levinas, Éthique et infini, Paris, Fayard, 1982, p. 93.

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