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Davide e Betsabea. Le ragioni d'un racconto. Studio narrativo e teologico di 2 Samuele 11−12

Sylvie de Vulpillières
2 S 11‒12 dà vita a un dittico che mostra, sottoforma di racconto, il funzionamento del peccato, che imprigiona le sue vittime, conducendole a concupire, mentire e uccidere. Si esce da questo meccanismo solo grazie all'intervento di Dio. Questo primo articolo espone la coerenza narrativa dell'episodio. Una seconda parte valuterà l'importanza di questo dittico nel suo contesto letterario.

David, souvent cité et montré en exemple dans la Bible, est, dans le récit de son aventure avec Bethsabée, le contraire d’un grand roi. Le chapitre ne se prononce pourtant pas sur les outrages qu’il porte à la Loi. Nombre d’études historiques et narratologiques ont essayé d’en déterminer les raisons. Les premières s’interrogent sur la plausibilité historique du récit, en particulier sur ses anachronismes2, mais également sur l’histoire de la rédaction. Selon la datation, la finalité du récit peut en effet changer : pour ou contre David ? Pour ou contre Salomon ? Ou encore : pour David et contre Salomon ? Contre l’institution de la royauté ? Mais il nous a semblé qu’avant de se prononcer sur ces questions il importait de voir si 2 S 11−12 était un récit cohérent, si l’on pouvait spécifier sa stratégie et, par là, sa fonction et son impact sur l’ensemble du cycle de David, s’il était enfin possible de mettre en évidence les enjeux théologiques qui l’habitent.

I L’unité narrative de 2 S 11 et 12

Que les chapitres 11 et 12 du deuxième Livre de Samuel soient liés, l’arrière-fond de guerre le montre déjà. En 11,1 David envoie en effet son armée faire le siège de Rabba, « la ville royale » des Ammonites, et en 12,29-30, il vient s’emparer de la ville que Joab, son général, a cernée pour lui. Néanmoins, sur cette toile de fond, l’histoire se déroule à Jérusalem, dans le palais de David qui n’est pas parti à la guerre. En bref, la guerre sert de subterfuge, car elle permet d’organiser et de masquer le meurtre d’Urie ; elle est enchevêtrée avec l’intrigue de l’épisode qu’elle a pour fonction de porter à son terme.

Que 2 S 11–12 forme une unité narrative qui part de la rencontre de David avec Bethsabée et s’achève avec la naissance de Salomon, les chapitres suivants le confirment, les personnages (Tamar, Amnon, Absalom) y étant différents. Deux volets sont en outre aisément identifiables : en 2 S 11, David est le personnage moteur qui fait advenir les événements, et Dieu est absent, alors qu’en 2 S 12 Dieu réagit et reprend le contrôle de la situation. En 2 S 11, l’intrigue commence lorsque David voit et fait chercher Bethsabée (v. 4) et finit lorsqu’il la fait à nouveau chercher (v. 27) pour en faire son épouse. En 2 S 12, le récit commence au v. 1 avec l’arrivée du prophète Natan et finit au v. 25 avec un dernier message du même Natan, l’entre-deux décrivant comment David en vient à reconnaître son péché et à se repentir.

II Le jeu des intrigues en 2 S 11

Une première intrigue3, de situation, commence lorsque Bethsabée annonce à David qu’elle est enceinte. David va-t-il réussir à cacher l’adultère ? Urie va-t-il rentrer chez lui, retrouver son épouse, ce qui permettrait de considérer Urie comme le père de l’enfant à venir et à Bethsabée et à David d’échapper à l’accusation d’adultère ? Mais comme le soldat ne renonce pas à la continence requise pour les soldats en guerre (cf. 1 S 21,5-6), que va faire David ? La tension finit avec la mort d’Urie au combat : David est arrivé à ses fins en échappant à l’accusation d’adultère et de meurtre.

Cette première intrigue est au service d’une autre, dite de révélation, qui parcourt le chapitre. 2 S 11 révèle progressivement l’engrenage mortifère du péché et sa gravité, quand il est le fait de celui qui a le pouvoir… Mais le Narrateur décrit le déroulement des faits ‒ de l’adultère au mensonge et au meurtre ‒, sans jamais dire qu’il s’agit de fautes graves, et le lecteur ne peut que s’interroger sur cette neutralité. Et si l’agir du roi déplut à Dieu, pourquoi ce dernier n’est-il pas intervenu pour éviter la mort d’Urie : n’a-t-il pas promis de protéger ceux qui sont fidèles à sa Loi4 ?

III La construction des personnages en 2 S 11

Avant de voir comment le Narrateur décrit les personnages tout au long du récit, signalons ses insistances et ses silences, en commençant par ces derniers. Nous avons déjà noté qu’il présente les décisions et les actions des personnages sans recourir à un quelconque jugement moral, en disant par exemple que David commet un adultère, qu’il ment à Urie en faisant semblant de l’avoir fait venir pour avoir des nouvelles de l’armée, et qu’enfin il se comporte en meurtrier. Le lecteur familier avec le décalogue ne peut pas ne pas constater que le roi a enfreint tous les commandements de la deuxième table. Or le mot « Loi » est absent de 2 S 11. La « Loi » n’existait-elle donc pas et n’était-elle pas connue des personnages du récit, en particulier de David ? Un certain nombre d’indices prouvent le contraire. Si le Narrateur note que Bethsabée « venait de se purifier de son impureté » lorsqu’elle coucha avec le roi, c’est qu’il y avait une prescription demandant de se purifier après les ménorragies5. De même, si Urie se dit obligé d’observer la continence des guerriers, c’est parce que cela était demandé par la Loi6. David lui-même, enfin, attend que Bethsabée ait fini de pleurer Urie7 pour la recueillir en sa maison comme épouse. Ces trois passages montrent manifestement que les personnages du récit observent les règles de pureté édictées par la Loi. Cette dernière existait donc, et si ces règles étaient connues des personnages de 2 S 11, le décalogue ne pouvait pas ne pas l’être. Tel est donc le paradoxe : le Narrateur relève l’obéissance de Bethsabée, Urie et David aux règles de pureté et omet par ailleurs de dire que David enfreint gravement la deuxième table de la Loi. Ne considère-t-il pas comme des méfaits les actes du roi ? Si, bien sûr, comme le montrera 2 S 12. Alors, pourquoi ne les qualifie-t-il pas moralement ou religieusement en 2 S 11 ? Nous y reviendrons.

Quant aux répétitions, elles n’ont pas toutes la même fonction. Certaines, en mentionnant le personnage chargé d’affronter les complications, sont au service de l’intrigue de situation. Ainsi, au v. 5, l’énoncé du Narrateur « la femme conçut » suffisait pour enclencher l’intrigue de situation. En envoyant dire à David « Je suis enceinte », Bethsabée lui confie sa vie ‒ sans doute aussi celle de l’enfant ‒, lui faisant comprendre que c’est à lui de trouver une solution et faisant ainsi de lui le personnage principal. De même, en notant deux fois qu’Urie ne rentre pas chez lui (v. 9 et 13), le Narrateur signale que le subterfuge de David ne fonctionnera pas et qu’il va devoir se débarrasser du soldat. La troisième répétition, celle du récit de la mort de plusieurs soldats et d’Urie en particulier (v. 19-21 et 22-24) est, quant à elle, au service de l’intrigue de révélation ‒ la mort d’Urie ayant déjà mené à son terme l’intrigue de situation. En effet, cette répétition vise à montrer 1) que si Joab ne sait pas pourquoi David a voulu la mort d’Urie, il a néanmoins bien vu que sa disparition consolerait David de la perte de tous les soldats morts avec lui et à cause de lui ; 2) que David, jusque-là soucieux du sort de ses troupes, ne l’est plus. Les répétitions sont donc au service des intrigues.

Ces observations étant faites, il reste à montrer comment sont décrits les personnages de 2 S 11.

1 Les personnages secondaires

Certains personnages ne sont même pas mentionnés. Qui dit à David que la femme s’appelle Bethsabée, qu’elle est fille d’Eliam et mariée à Urie, d’origine hittite ? Qui l’amène dans la demeure royale ? Qui transmet à Joab l’ordre du roi ? Des serviteurs, probablement, mais que le Narrateur ne mentionne pas, car ce sont de simples exécutants dont on ne peut en conséquence connaître les réactions. Est ainsi mise en valeur l’autorité du roi dont les ordres sont immédiatement exécutés. L’observation vaut pour Joab. Urie est seul à ne pas obéir (v. 8-9, 11), et l’on sait ce qui lui arriva.

Bethsabée

Au v. 2 le Narrateur signale qu’elle prend un bain, qu’elle est donc nue et, de plus, très belle ; beauté qui sert narrativement à attirer le regard du roi, lequel va s’enquérir de son identité. On fournit son nom, son origine ‒ Eliam étant israélite, elle l’est également ‒ et son statut de femme mariée à un nommé Urie, homme d’ascendance étrangère. Son nom, Bethsabée, donné au v. 3, va ensuite disparaître du récit pour devenir un simple pronom, « elle », ou « la femme » (v. 4-5). Au v. 11, Urie dit à David : « ma femme », rappelant ainsi – sans s’en douter – au roi qu’elle n’est pas la sienne. Le lecteur aura probablement noté que ce dernier ne parle pas à Urie de sa femme, évitant a fortiori de mentionner son nom, ce qui aurait éveillé la suspicion du soldat.

Le Narrateur ne précise pas pourquoi, après qu’elle est enceinte, Bethsabée avertit David. Est-ce par peur des conséquences ? Le Narrateur ne le dit pas, mais, comme nous l’avons signalé plus haut, en faisant cela, elle lui demande implicitement de résoudre la difficulté. À partir de ce moment-là et jusqu’au dénouement de l’intrigue de situation ‒ la mort de son mari ‒, elle cesse d’être un personnage actif.

Comme fille d’Israël, elle doit obéir à la Loi. Le Narrateur signale qu’elle obéit effectivement aux règles de pureté et contrevient néanmoins à l’interdiction d’adultère, sans nous faire part de ses sentiments. Si le Narrateur ne nous dit rien de ses sentiments, c’est parce qu’il veut seulement souligner sa fonction narrative : elle est celle à cause de qui David va entrer dans le péché et la dissimulation. Sa caractérisation fait donc aussi démarrer l’intrigue de révélation.

Urie

Urie est nommé pour la première fois par le Narrateur, qui indique son origine : il est hittite. Uriah signifie « le Seigneur est ma lumière ». Selon R. Alter, « Il y a une ironie évidente dans le fait que l’homme aux origines étrangères est un parfait bon soldat d’Israël, alors que le roi israélite le trahit et le tue8 ». En expliquant pourquoi il garde la continence, Urie rappelle une règle que le roi a lui-même suivie quand il alla voir à Nob le prêtre Ahimélek9. Ce faisant, le Narrateur signale indirectement que David aurait lui aussi dû garder la continence, car il devrait être avec ses soldats. Grâce au discours direct (v. 11), le lecteur sait qu’Urie agit comme un israélite exemplaire, fidèle à la Loi, à Yhwh et à son roi. Il est également solidaire de Joab et des autres soldats qui vivent à la dure ‒ contrairement à David. Comme on peut le voir, le discours direct du v. 11 a une double fonction : caractériser positivement Urie et négativement le roi. En outre, pour M. Sternberg et A. Wénin, le verset 11 peut être interprété en deux sens différents : ou Urie est un soldat intègre qui ne se doute de rien et s’en tient à son devoir de militaire sobre, ou il est au courant des manigances du roi, et sa réplique montre son mépris10. Selon A.F. Campbell, il est impossible de savoir ce que sait et pense Urie11. Effectivement, le propos du texte n’est ni de s’interroger ni d’insister sur ce que Urie sait ou non, ni sur ce qu’il pense des raisons pour lesquelles le roi le couvre de présents. C’est sa fidélité à la Loi et à son roi qui est retenue comme seul trait, et non ses intuitions ou sa psychologie.

Pour l’intrigue de situation, Urie est une complication, car, par sa fidélité à la Loi, il contrarie le plan de David. Le paradoxe est que le soldat désobéit au roi pour la vie et pour l’honneur de ce dernier. Sa réplique : « Par ta vie, par ta propre vie, je ne ferai pas cette chose-là » (v. 11), tel un serment, souligne les valeurs que le Hittite a énumérées auparavant et l’importance que la vie du roi revêt pour lui. Il y va en effet de la vie de David, car sa vie, son avenir de roi repose sur la réussite de son armée, sur l’observance des règles militaires et sur l’obéissance à la Loi, obéissance vitale s’il en est. Mais ‒ et Urie ne le sait pas ‒ en obéissant aux règles de continence, il met en péril la vie du même David, qui pourrait être accusé d’adultère et puni de lapidation. En n’obéissant pas à l’ordre du roi, Urie met enfin sa propre vie en jeu, car David va la sacrifier pour sauver la sienne.

La caractérisation d’Urie sert ainsi les deux intrigues. Son respect de la continence en temps de guerre l’envoie à la mort : David, n’arrivant pas à le faire contrevenir aux règles de continence militaire, se voit obligé de le supprimer. Mais en prenant sa femme, le roi fait d’Urie l’innocent, le fidèle joué et bafoué. Quand l’obéissance et la fidélité aux vraies valeurs conduisent à la mort…

Joab

La caractérisation de Joab est d’abord prise en charge par le Narrateur, qui ne le présente pas, car il n’est pas inconnu du lecteur (cf. 1 S 26,6). Il est celui qui commande les armées d’Israël et reste au front, avec les soldats. Il intervient aux moments clefs de l’histoire, pour envoyer Urie à Jérusalem et ensuite à la mort ; il est pour cela l’instrument indispensable du projet de David, au point d’en être le bras. Lorsqu’il dialogue avec le roi au v. 11, Urie le nomme : « mon seigneur Joab » et lui fait confiance, comme il fait confiance au roi. Le récit retient avant tout son rôle d’exécutant.

Sa caractérisation reste néanmoins opaque. Il obéit à l’ordre de David et devient ainsi objectivement son complice. Le Narrateur ne dit pas s’il sait pourquoi David veut la mort d’Urie. Le lecteur ne sait pas davantage s’il a hésité à envoyer Urie à la mort, pourquoi il n’a pas fait reculer les autres soldats et les a laissés mourir avec lui. Il était certes difficile d’envoyer Urie seul au front dans un endroit dangereux, et il était impossible de dire aux autres soldats de le laisser seul sous les coups de l’ennemi, sans donner des motifs convaincants et avouables12. Chef militaire obéissant à son roi, exécutant qui ne pose pas de questions, tel est le Joab de 2 S 11. Quelles que soient les motivations du roi et ses propres sentiments, en provoquant la mort d’Urie, Joab fait aboutir l’intrigue de résolution. Et comme l’ordre de David reste secret, c’est lui qui va être tenu pour responsable, aux yeux de tous, de sa mort et de celle d’un certain nombre de soldats ‒ le texte ne dit pas combien ont péri avec Urie, mais on peut supposer qu’ils étaient suffisamment nombreux pour que David se mette en colère ‒, telle était d’ailleurs la condition pour attaquer des murs d’une ville. Quoi qu’il en soit de la bataille, grâce à Joab, David ne peut être soupçonné d’avoir tramé cette mort13.

Si Joab ne pose pas de questions au roi avant la mort d’Urie, il l’avertit des conséquences, à savoir de la perte infligée à l’armée. Craignant sa colère, il ajoute qu’Urie lui aussi est mort, mais, ce disant, il fait indirectement de David le responsable de la mort de tous les autres.

En bref, les personnages mineurs sont présentés en relation à David, qu’ils adhèrent ou non à sa volonté, et ce qui est dit de chacun d’eux sert à le décrire indirectement. On peut même dire que la narration les décrit à travers son vouloir ; cette caractérisation « instrumentalisée » nous fait connaître ses intentions secrètes et la manière dont son personnage est lui-même construit. Qu’en est-il donc ?

2 David, le protagoniste

David ne quitte pas Jérusalem. Son pouvoir s’étend aussi bien sur l’armée en guerre au loin que sur les habitants de Jérusalem. Exécutés par les personnages secondaires, ses ordres indiquent qu’il est puissant et fait tout pour le rester. Rien ne transparaît de ses sentiments. On ne sait ce qu’il pense des autres sauf qu’il en fait des instruments pour arriver à ses fins.

L’absence de questions sur les intentions de David par les autres personnages vient de ce qu’en principe on ne pose pas de question au roi, qui est puissant et n’a donc pas à se justifier devant ses sujets sur ce qu’il décide. En 2 S 11, cela rend ses ordres encore plus discrétionnaires.

Les transgressions de David ont un ordre inverse de celui du décalogue. Le roi commence par convoiter la femme de son prochain (Ex 20,17) ; puis il commet l’adultère (Ex 20,14), et ment à Urie qu’il finit par faire tuer (Ex 20,13). Nous avons jusqu’ici dit que si le roi cherche à couvrir son adultère, ce n’est pas seulement pour protéger Bethsabée ‒ le lecteur ne peut d’ailleurs savoir si c’est elle qu’il entend protéger ‒, mais aussi lui-même de la lapidation. David est-il vraiment menacé de mort ? Selon l’un ou l’autre commentateur, le danger est relatif et le roi ne devrait encourir que le déshonneur, Urie n’étant pas une réelle menace : un roi n’aurait pu être condamné à mort par une cour de justice en Israël ; au demeurant, c’est au mari d’apporter les preuves à charges14 ‒ évidentes contre Bethsabée, engrossée par un autre15 ‒, et Urie n’est pas en mesure de les fournir contre le roi, sauf si ce dernier est dénoncé par sa complice. Cette dernière éventualité oblige le roi à trouver une solution qui les mette, Bethsabée et lui, à l’abri de toute accusation.

Ayant appris que Bethsabée est enceinte, David aurait pu immédiatement envoyer à Joab le message exigeant la mort d’Urie. L’intrigue de situation en aurait été plus courte, mais l’issue identique : Bethsabée et David auraient pu convoler sans être inquiétés. Le meurtre n’est donc pas la solution initialement prévue ; en voulant faire d’Urie le père putatif de l’enfant, le roi désire éviter une issue fatale, létale, et rendre les apparences sauves pour eux trois. Le Narrateur laisse ainsi entendre que si David est devenu meurtrier ce n’est pas parce qu’il l’est foncièrement et que la vie de ses sujets ne lui importe pas, mais parce qu’il ne peut faire autrement. Le personnage que décrit le Narrateur est ainsi dans une situation paradoxale : il a tout pouvoir sur les autres personnages, mais il est lui-même mené par les événements ; il ne désire pas le meurtre, mais il va y être contraint.

N’étant pas meurtrier de nature, David est néanmoins rusé. Les épisodes qui ont précédé 2 S 11 montrent bien comment il a su éviter, museler même, la fureur jalouse de Saül. Mais en cet épisode, la ruse devient fourberie, lorsqu’elle profite de la vénération, de la fidélité et de l’innocence d’un sujet. Fourberie double, car elle ne consiste pas seulement à faire endosser à Urie la naissance de l’enfant, mais va jusqu’à l’envoyer à la mort sans que l’intéressé le sache et sans qu’il puisse y avoir accusation de meurtre, puisque le soldat meurt au combat en vaillant guerrier. Et lorsque David renvoie Urie au combat avec une lettre scellée, dont il ne connaît pas le contenu et qui ordonne sa mort, la fourberie est à son comble. Le moins qu’on puisse dire est que David fait montre d’une réelle intelligence pour se tirer d’affaire.

David apprend la mort d’Urie par le messager que lui envoie Joab et qui répète fidèlement les propos de celui-ci. Les informations sur l’attaque de la ville sont redondantes (v. 17, 19-21 et 23-24) et, au v. 22, le grec en rajoute encore16 :

David s’emporta contre Joab et dit au messager : « Pourquoi vous êtes-vous approchés du rempart de la ville pour livrer bataille ? Ne saviez-vous pas qu’on tire du haut des remparts ? Qui a tué Abimélek, le fils de Yerubbaal ? N’est-ce pas une femme qui a jeté une meule sur lui du haut du rempart, et il est mort à Tébèç ? Pourquoi vous êtes-vous approchés du rempart ? »

Le rapport du messager est long et redit ce que le Narrateur a déjà dit au lecteur sur la bataille et la mort d’Urie au v. 17. Ces répétitions ne visent pas seulement à informer le roi de la mort d’Urie et des autres soldats mais donnent des précisions sur les motivations de David. Joab, connaissant le roi comme un fin stratège qui ne pourra accepter d’exposer inutilement les soldats, dit au messager : « Si le roi se met en colère (…), tu lui répondras : “Urie le hittite est mort lui aussi” » (v. 20-21). Il n’ajoute pas : « Et il se calmera aussitôt ». La suite du récit montre qu’il savait comment David réagirait. Bref, les répétitions ont une double fonction : 1) montrer que David n’a pas perdu ses qualités de chef de guerre ‒ un chef de guerre qui aurait dû pourtant être là pour éviter ce carnage ‒, 2) mais aussi et surtout dénoter le changement moral opéré en lui : la mort d’Urie suffit à le consoler de la perte des autres guerriers dont Joab savait la valeur (v. 16). La réaction de David ne sert plus l’intrigue de situation, arrivée à son terme, mais elle interroge par sa rapidité et son laconisme. Bref, le rapport du messager et la réaction du roi fournissent ainsi les données de l’intrigue de révélation.

La caractérisation de David en 2 S 11 est indicative de la façon dont procède le Narrateur. Son récit en reste délibérément aux apparences : une femme belle, un soldat honnête, un général obéissant, des règles de pureté, de deuil, de jeûne qui semblent avoir plus d’importance que la deuxième table de la Loi. En bref, la caractérisation de David est faite en creux, dans la mesure où ses sentiments et ses motivations restent non-dits et ses actions non axiologiquement qualifiées. C’est aussi et surtout ce qu’il ne dit pas qui le caractérise en 2 S 11. Ses décisions et ses actions ne sont pas désignées pour ce qu’elles sont ‒ adultère, mensonge et meurtre ‒, par aucun des personnages – y compris lui-même –, ni par le Narrateur. Pourquoi donc ?

IV Le point de vue du Narrateur en 2 S 11

Le Narrateur juxtapose les faits sans aucun commentaire. L’histoire paraît se raconter d’elle-même, les faits et les propos des personnages sont livrés sans interprétation. Leur présentation, leurs propos et leurs actions, nous obligent à nous interroger sur le point de vue du Narrateur.

Le récit est principalement narré avec les yeux et les paroles de David. Même Joab, dans le résumé qu’il fait de la bataille et de la mort d’Urie, dit ce que David veut entendre. Le seul à exprimer son point de vue est Urie… Finalement le puissant gagne et le pauvre, l’étranger, est bafoué puis envoyé à la mort, sans que personne ne vienne le défendre. Le Narrateur prend-il le parti du puissant et du méchant ? La dernière phrase de 2 S 11 nous indique le contraire et nous force à relire le chapitre en nous interrogeant sur la finalité de la technique utilisée.

Les nombreuses ellipses que nous avons relevées rendent ambiguës et opaques les intentions du roi. Quand Urie dit à David son horreur de ne pas rester fidèle au Dieu d’Israël et de Juda, d’enfreindre le règlement et de rentrer chez lui (v. 11), David ne répond pas et change de sujet. Sous l’apparence d’une courtoisie affable, il dit au soldat précisément l’inverse de ce que ce dernier veut. Il se soucie peu des sentiments d’Urie et le récit n’en décrit aucun. Les manœuvres de séduction que le récit n’a pas narrées pour Bethsabée, c’est ici, avec Urie, qu’elles sont déployées. Sous couvert de nouvelles échangées (v. 7), de cadeau royal (v. 8), d’invitation à la table du roi, de festins royaux, de boissons abondantes (v.13), David veut amener Urie à faire le contraire de ce qu’il veut, sans que ses paroles manifestent un quelconque désaccord ni ne laissent transparaître sa duplicité17. L’intention de David n’est mentionnée par le Narrateur que lorsque l’opération de séduction a échoué. Et seuls en sont avertis Joab et le lecteur.

Les émotions de Joab sont omises et David ne s’en soucie pas. Si le Narrateur nous fait part de la longue tirade de Joab au messager, ce n’est pas tant pour nous montrer son embarras et sa difficulté à envoyer Urie seul à la mort que pour nous indiquer comment David va se débarrasser avec rapidité du problème, sans vouloir s’appesantir sur les effets mortifères, tels qu’ils sont retracés par Joab. Il est intéressant de noter que la seule émotion évoquée en 2 S 11 est la colère qu’avait pronostiquée Joab et qui justement n’advient pas. Notons aussi que l’ordre concernant la mort d’Urie est retracé en un verset, son exécution en deux versets et le rapport sur les conséquences en sept versets, car c’est dans les commentaires du messager que se trouve la clef de l’attitude de David. En opposant l’extrême gravité de la mort des soldats et les paroles de David, qui ne laissent apparaître aucune émotion, le Narrateur souligne l’insouciance d’un roi qui n’a plus rien d’un chef d’armée digne de ce nom.

En taisant les sentiments des personnages, le Narrateur souligne l’immoralité de leurs relations : Dieu est le grand absent de la narration. Ce qui importe, c’est le pouvoir de David, sa façon de traiter les gens comme des objets ou des exécutants qui, s’ils ne le servent pas comme il veut, deviennent des opposants à éliminer.

Les personnages sont tous au service de David, manipulés par lui. Mais s’il les domine, il est en réalité mené par les événements. Il a certes voulu et commis l’adultère, mais il n’avait aucunement envisagé de devenir menteur et criminel. Le Narrateur souligne ainsi subtilement ce qu’est l’engrenage du péché et donne à entendre que le péché est par nature mortifère.

L’apparence, autrement dit le mensonge, forme l’essentiel de l’attitude de David : faire comme si de rien n’était. Car tout se passe comme si ce qui est important, vital, ne l’était plus et ne devait pas être souligné par le récit. Prendre la femme d’un autre, mentir à un serviteur fidèle, l’envoyer à la mort avec plusieurs autres, en rendre complice le général de son armée. Rien de tout cela n’est exprimé… mais en définitive David est plus prisonnier que maître des événements. Le drame est que ses sujets ‒ les personnages de 2 S 11 sont représentatifs du peuple ‒ s’en trouvent eux aussi éclaboussés.

À la fin de 2 S 11, tout s’arrange pour David. Les apparences sont sauves. Urie est mort en héros ‒ la guerre sert à faire des homicides propres. La veuve du soldat courageux n’est pas condamnée au veuvage ; le roi s’occupe d’elle, il la prend chez lui, tout en respectant le délai de veuvage. Bref, David arrive à faire figure de roi juste, mais il a oublié la responsabilité qu’il a de la vie de ses sujets. La leçon que laisse le Narrateur dépasse au demeurant le cas de David : le péché est aveuglement ; la convoitise pousse à vouloir la mort de celui qui possède l’objet convoité ; et le tuer amène à en tuer d’autres. C’est la vie du peuple qui est en jeu. Quand le roi, qui devrait montrer l’exemple et protéger ceux dont il est responsable, les sacrifie à sa convoitise, le peuple semble voué à la mort… C’est alors que Dieu dit son mécontentement et envoie son prophète (2 S 12).

V Le chapitre 12 et sa fonction

Le chapitre 12 forme avec le précédent un diptyque. Tout ce que David a voulu cacher dans le chapitre 11 est ici révélé. Et l’organisation du chapitre se fait narrativement en conséquence. Le récit va aller du mystère de la parabole à son explication, en faisant la lumière sur la vie du roi. Il est construit en deux parties bien articulées : la première commence avec la parabole et son interprétation, la seconde avec la conversion de David qui revient vers le Seigneur et retourne à la vie.

Les scènes sont ponctuées par les allers et retours de Natan qui va voir David (v. 1), repart (v. 15) et revient (v. 25), mais c’est Yhwh qui mène les événements. Une première intrigue, de résolution, concerne la survie de l’enfant. David ayant mis la vie de son enfant en danger et Dieu lui ayant dit qu’il allait mourir, David prie et jeûne pour qu’il vive. Cette intrigue de résolution s’achève avec la mort de l’enfant (v. 18). Par ailleurs, le récit met à jour les méfaits de David, développant ainsi une intrigue de révélation. C’est Dieu qui fait réaliser à David l’ignominie de ses actions et le récit relate comment se révèle cette prise de conscience et dans le même temps une certaine idée de Dieu.

VI La parabole et son interprétation (12,1-14)

Dieu envoie Natan chez David (v. 1). Le Seigneur parle par l’intermédiaire de son prophète qui expose une parabole, un récit dans le récit. La parabole semble n’avoir, au départ, rien à voir avec l’histoire de David. C’est justement cette distance qui rend le récit parabolique efficace.

Natan raconte l’histoire de deux hommes, un riche et un pauvre, ayant l’un un gros cheptel et l’autre une seule bête… David voit immédiatement la gravité de l’injustice et déclare : « il [le riche] mérite la mort »18. On perçoit l’ironie : si pour un vol, il veut la mort, alors, combien plus forte devrait être la sanction pour la série adultère-mort. La parabole a pour fonction de susciter le discernement de David. Si Natan avait directement révélé son fait au roi, ce dernier l’aurait peut-être envoyé à la mort. La parabole va donc avoir un double résultat, celui de protéger le prophète et celui d’ouvrir les yeux de David en canalisant la violence ; car c’est David lui-même qui formule la sentence de mort à l’encontre du riche. Pourquoi et comment s’effectue ce discernement ?

La mise à distance

Dans la parabole, il s’agit de bétail, un homme prend une brebis à un autre homme. Dans l’histoire de David, il s’agit d’un être humain : le roi prend Bethsabée au soldat. L’homme riche ne tue pas l’homme pauvre mais sa brebis. David non seulement dépossède Urie de sa femme, mais il le tue. À cause de ces différences notoires19, la parabole n’alerte pas David sur son crime et, de fait, il ne voit pas le rapport entre le vol de l’homme riche et sa propre façon d’agir. La parabole met David à distance de son histoire. Et ne se sentant pas impliqué, ne voyant pas encore les similitudes entre les deux situations, David est capable de comprendre la gravité de l’acte commis dans la parabole.

La mise à distance laisse au discernement et au jugement la possibilité de s’exercer. Et la réaction du roi montre qu’il n’a pas perdu son jugement. Le péché qui l’avait aveuglé lui avait fait perdre le sens de l’autre, en même temps que le sens de la Loi ‒ oubli de la Loi métonymique de son oubli de Dieu. Il a fallu « un autre monde » pour que son jugement moral retrouve toute son acuité et sa rectitude.

La parabole et le réel

Le langage parabolique s’appuie sur notre aptitude à comprendre les similitudes pour faire saisir le tout autre ; il est à la fois questionnement à partir d’une situation nouvelle et appel à l’expérience. La distance permet à David de retrouver son jugement et au Narrateur de procéder à l’explication de la parabole. Bref, le Narrateur part du mystère de la parabole pour aller vers la mise au clair des actions que David a voulu cacher.

Quant à l’interprétation de la parabole, elle est construite de façon progressive et en miroir. Le passage commence avec la sanction de David qui condamne à mort l’homme riche et finit avec le pardon de Dieu qui n’envoie pas David à la mort. L’agencement du passage est également progressif. Cette construction a pour fonction de permettre à David de comprendre et de réaliser ce qu’il a fait. Se souvenant de sa vie de pauvre berger, il réagit contre l’homme riche et rapace de la parabole, car il sait par expérience ce que signifie la jalousie d’un plus puissant (cf. 1 S 18,10.15.25-26) et ce que représentent les soins d’une brebis.

L’accusation, la confession et le pardon, v.7-14

Les v. 7-13 sont un rîb, un procès divin, en bonne et due forme où Yhwh s’exprime à la première personne pour reprocher à David sa conduite20. Avant les reproches, Yhwh énumère tous les dons qu’il fit à David (2 S 12,7-8), car ce dernier ne peut être lucide et réaliser la gravité de ses fautes que s’il prend conscience des dons reçus. L’offense advient dans une relation forte ; les bienfaits créent des responsabilités. Ne pas reconnaître le don conduit à en abuser. Parce qu’il avait reçu la royauté, David devait se soucier du pauvre, du soldat qui était son sujet, de l’étranger qu’il devait protéger. Il doit maintenant comprendre que son péché a été oubli et ingratitude face à la générosité du Seigneur. Au petit berger qu’il était, Dieu a donné pouvoir, royaume, femmes nombreuses. L’ingratitude est d’autant plus grave que lui, David, ayant été simple et humble, aurait dû savoir ce que représente la pauvreté et en avoir pitié. Car David qui avait déjà tout, prend encore plus. Le roi voit ce qu’il n’a pas et non ce qu’il a déjà reçu ; il veut encore plus, comme les enfants gâtés.

Yhwh finit ainsi : « Toi tu as agi dans le secret, moi ce sera à la face du soleil. » Il lui fait ainsi comprendre qu’on ne peut pécher sans introduire le désordre autour de soi. La mort est à l’œuvre. Dieu ne veut pas le mal de son peuple ; il propose la vie, le bonheur (Dt 30,15-16), mais il faut pour cela obéir à sa Loi, sinon, les conséquences sont dramatiques pour tous : famille et peuple. Natan ne dit pas que David a péché contre Urie (le prophète rappelle par deux fois qu’il l’a tué ‒ la répétition dénote une insistance) mais contre Dieu21, son bienfaiteur, celui qui l’a comblé. Le péché est oubli ou mépris de l’amour reçu.

Et David comprend qu’il a péché contre Yhwh et non contre Urie qui est mort et ne peut plus pardonner ; c’est Dieu qui pardonne et Natan le lui dit (2 S 12,13). Cette reconnaissance du péché est identiquement une conversion qui s’exprime par le repentir.

VII Les personnages en 2 S 12

Urie et Bethsabée

Urie est mentionné en 2 S 12, car sa mort et le fait que David a pris sa femme forment les motifs de l’accusation de Natan. Bethsabée est pratiquement absente, elle ne revient qu’à la fin du chapitre. Natan la mentionne néanmoins deux fois (v. 9 et 10), non pour la déclarer coupable, mais pour souligner la faute de David. Elle reste un « personnage plat22 » qui sert à faire avancer l’histoire et à caractériser David. Une fois leur enfant mort, les prières et les pénitences terminées, Bethsabée est finalement présentée comme la femme de David (v. 24). Les v. 24 et 25 sont à mettre en parallèle avec le dernier verset de 2 S 11. Dans les deux cas, Bethsabée enfante un fils, mais, alors qu’à la fin du chapitre 11, Yhwh fait part de son mécontentement, au chapitre 12, il bénit l’enfant. Au début du chapitre 12, Bethsabée est métaphoriquement désignée aussi comme l’agnelle du pauvre, celle qui est chérie23, et, en 12,24, consolée par le roi24. Mais ses sentiments ne sont pas davantage décrits. Elle sert seulement à mettre en valeur le retour de David à son humanité première.

L’enfant et son destin

Un enfant meurt, un enfant vient à la vie. Le premier meurt à cause des fautes de David et de la parole efficace de Yhwh. Mais, narrativement, sa maladie permet de décrire la transformation du roi, qui faisait tout pour ne pas en être déclaré le père en 2 S 11, alors que maintenant il implore pour qu’il vive. La mort25 de cet enfant est à mettre en contraste avec celle d’Urie au chapitre précédent. Lorsqu’on lui dit que l’enfant est mort, le roi arrête jeûnes et mortifications et se relève. Cette dernière attitude pourrait choquer, car on attendrait une lamentation, selon les usages d’alors. Mais la réaction du roi n’a rien d’une indifférence coupable, comme l’était celle de 2 S 11,25, lorsqu’il apprit la mort d’Urie, qui lui non plus n’eut pas droit à une lamentation. On priait alors pour les vivants, pour que la maladie ne les emporte pas. Une fois dans l’Hadès, on ne pouvait plus rien pour eux. David doit en conséquence reprendre son rôle de roi auprès des vivants.

On l’aura noté, cet enfant n’a pas de nom, comme s’il n’avait pas vraiment existé26. Sa mort donne au Narrateur l’occasion d’offrir, par l’intermédiaire de David, une belle catéchèse sur la prière, qui est faite pour les vivants. David arrête de se mortifier et va consoler Bethsabée. L’enfant qui naît est appelé Salomon (2 S 12,24), ce qui veut dire paix27. Dieu aime cet enfant et lui donne le nom de Yedidyah (2 S 12,25), c’est-à-dire Aimé de Yhwh. Avec lui, la vie revient, comme l’indique en 2 S 12 la reprise du vocabulaire de la vie, (v. 3. 5, 18, 21 et 22).

David

En 2 S 11, David est un monarque tout-puissant, disposant de tous ses sujets comme il l’entend. En revanche, en 2 S 12, tous ceux qui n’étaient que des jouets entre ses mains reprennent consistance. Ce n’est pas lui qui est à l’origine de cette transformation, mais le Seigneur, par la bouche de Natan le prophète, grâce à qui David ouvre les yeux, réalise ce qu’il a fait et peut enfin dire : « J’ai péché contre le Seigneur. »

Le tableau qui suit montre comment le Narrateur emploie les mêmes verbes pour décrire les actions d’Urie au chapitre 11 et de David au chapitre 1228.

David en 2 S 11

Urie en 2 S 12

David en 2 S 12

David tout-puissant

implore Dieu (v. 16, v. 22)

David cache ses intentions tout au long du chapitre

David dit : « J’ai péché contre le Seigneur » (v. 13)

David donne un cadeau royal à Urie (v. 9)

Urie ne veut pas être mieux traité que les autres soldats (v. 11)

David ne veut prendre aucune nourriture avec les anciens de sa maison (v. 17)

David invite Urie à un festin pour manger, boire et il l’enivre (v. 13)

Urie ne veut ni manger, ni boire (v. 11)

David jeûne (v.16) et pleure (v. 21, 22)

David veut faire coucher Urie chez lui (v. 8, 11, 13)

Urie ne veut pas coucher avec sa femme (v. 11), il couche à la porte de la maison du roi (v. 9), il reste dormir avec les serviteurs de son seigneur (v. 13)

David couche par terre (v. 16)

Dieu est absent, il intervient au dernier verset

Dieu dirige les événements tout au long du chapitre

David tue Urie (v. 14-17) et ne parle pas de sa mort

Urie meurt (v. 17)

L’enfant meurt (v. 18),

David demande si l’enfant est mort (v. 19)

Désormais, David fait comme Urie, il ne veut pas dormir dans son lit, s’abstient même de manger et semble perdre le goût de vivre29. Il s’interroge sur la mort de l’enfant (v. 19), alors qu’il ne l’avait pas fait pour celle d’Urie. S’ouvrant à Dieu, il peut désormais avoir souci des autres.

Son attitude face à la maladie de son enfant est celle d’un père affecté et suppliant. Il ne se contente pas de demander pardon, il prie, implore Dieu de le sauver. Le Narrateur indique ainsi que la prière est importante pour les vivants, qu’elle rend responsable des autres et tourne l’orant résolument vers la vie. Par la prière de David, le Narrateur fait aussi comprendre comment le repentir fait prendre conscience de la vie de l’autre et de son importance : David ne jeûne ni ne prie pour lui-même, mais pour ce petit être dont il se sent responsable et qu’il a mis en danger de mort. Le repentir est dans une dynamique de vie et une dynamique pour la vie de l’autre. David redevient père, mari et roi.

Yhwh

Yhwh, qui parle par son prophète, intervient après le malheur et vient rappeler les conséquences de ses fautes à David. Absent en 2 S 11, il est maintenant celui par qui tout advient et par qui les êtres retrouvent leur identité. S’il laisse David libre de ses décisions, il lui rappelle, néanmoins, sa responsabilité et les conséquences de ses actes pour les autres. De l’obscurité où David s’était enfermé, Dieu le fait revenir à la lumière et l’ouvre à la vie.

VIII Le point de vue du Narrateur en 2 S 12

En 2 S 11, on l’a vu, le Narrateur juxtapose les faits sans émettre de commentaires. Il reste volontairement à la superficie des événements pour révéler l’immoralité du roi. Tout ce qui est axiologiquement important est gommé ou éludé : les ellipses ont pour fonction de voiler la réalité des fautes que David veut cacher.

En 2 S 12, en revanche, Dieu met la lumière sur tout ce que David dissimulait ou oubliait, comme l’indique la phrase qu’il adresse à David « Toi, tu as agi en secret, mais moi, je ferai cela devant tout Israël et devant le soleil. » Dieu est présent pendant tout le chapitre, il dirige les événements, et mène David au repentir (v. 20).

En 2 S 12, le point de vue du Narrateur épouse celui de Dieu, explicitement énoncé à David au v. 7 : « Cet homme c’est toi ! »

Le pécheur peut ignorer Dieu, mais celui-ci ne se laisse pas ignorer, ni ne laisse le mal impuni. Néanmoins, la punition est ordonnée à la vie, même si elle passe par la mort. La mort de l’enfant n’est d’ailleurs pas la fin de l’histoire, car le Seigneur envoie Natan dire qu’il aime le deuxième enfant, nommé pour cela Yedidyah, aimé d’un Dieu qui veut la vie.

Le péché a toujours des conséquences. Dieu fait prendre conscience à David de ses actions et de leurs effets, car il est roi et son péché a gravement atteint celles et ceux ‒ sa famille, son peuple ‒ qui dépendent de lui. Cette prise de conscience ne se fait pas sans une blessure qui advient et perdure. Ce faisant, le Narrateur souligne que la vie ne peut plus être la même après qu’on a péché. David va souffrir et sa vie va désormais être définitivement marquée30 par ces événements.

L’espace qui nous était alloué interdisait à l’analyse narrative ici utilisée d’être exhaustive. Il a néanmoins été possible de montrer que 2 S 11‒12 forme un diptyque unifié, en progression continue à tous égards ‒ intrigues, caractérisation des personnages et point de vue.

On pourrait dire que ce diptyque montre, sous forme de récit, comment le péché fonctionne, emprisonnant ses victimes, les amenant à convoiter, mentir et tuer, et faisant tout pour que rien ne se sache ; ces chapitres montrent également comment on ne sort de cet emprisonnement que par l’intervention de Dieu. Mais le péché décrit en 2 S 11‒12 est aussi celui d’un roi israélite qui avait tout reçu de son Dieu, Yhwh, et dont la vie ne sera plus la même. Il nous reste à voir l’influence que ces chapitres auront sur le cours des événements futurs et à mesurer narrativement l’importance de ce diptyque en son contexte littéraire.

(à suivre)

Notes de bas de page

  • 1 Je remercie le p. J.-N. Aletti pour sa relecture et ses observations. Cet article est le premier volet d’une étude sur 2 S 11–12 dont le second mesurera narrativement l’importance de l’épisode analysé dans son contexte littéraire.

  • 2 Cf., p. ex., A.A. Anderson, 2 Samuel, coll. Word Biblical Commentary 11, Dallas, Incorporated, 20022, p. 155.

  • 3 Deux intrigues doivent être distinguées sous peine de manquer l’essentiel : l’intrigue de résolution (ou intrigue de situation) et l’intrigue de révélation. Pour mettre en évidence la première, le lecteur doit se demander : que va-t-il arriver ? Ou que va-t-il se passer ? La deuxième consiste en la révélation progressive d’un personnage, d’un itinéraire, etc Voir J.N. Aletti, M. Gilbert, J.L. Ska, S. de Vulpillières, Vocabulaire raisonné de l’exégèse biblique, Paris, Cerf, 20082, p. 75

  • 4 Cf. Ps 22 (23) ; 83 (84),11-12 ; 90 (91),13-16 ; 105 (106),5 ; 127 (128).

  • 5 Cf. Lv 15,19-20. Cette purification au v. 4 signale qu’elle n’attend pas d’enfant avant sa rencontre avec David. Voir P.K. McCarter Jr, ii Samuel. A New Translation With Introduction, Notes, and Commentary, New Haven - Londres, Yale Univ. Press, 2008, p. 286.

  • 6 Cf. Dt 23,10 où le contexte indique bien qu’il s’agit de tout ce qui causerait une impureté rituelle, la guerre, parce que sainte, étant assimilée à un acte religieux.

  • 7 La durée du deuil était de sept jours. Cf. Gn 50,10 ; 1 S 31,13.

  • 8 R. Alter, The David Story. A Translation with Commentary of 1 and 2 Samuel, New York, W.W. Norton, 1999, p. 250.

  • 9 1 S 21,2-10. Voir S.W. Flynn, « Inescapable Perspective and David’s Sin in 2 Samuel 11-12 », Irish Theological Quarterly 77 (2012), p. 182-196 qui cite aussi : Dt 23,10-15 ; Nb 31,16-24.

  • 10 M. SternbergThe Poetics of Biblical Narrative. Ideological Literature and the Drama of Reading, Bloomington, Indiana Univ. Press, 1985, p. 201-209 ; A. Wénin, « Le jeu de l’ironie dramatique, l’exemple des récits de ruses et de tromperies », dans D. Marguerat et A. Wénin (éd.), Saveurs du récit biblique, Genève, Labor et Fides, 2012, p. 280-281.

  • 11 A.F. Campbell, 2 Samuel, coll. The Forms of the Old Testament Literature 8, Grand Rapids (Mich.), Eerdmans, 2003, p. 116.

  • 12 Cf. R. Alter, The David Story (cité n. 8), p. 254 ; T.W. Cartledge, 1 and 2 Samuel, Macon (Ga.), Smith & Helwy, 2001, p. 503.

  • 13 Sur l’ironie du passage, voir M. SternbergThe Poetics of Biblical Narrative (cité n. 10), p. 213-222.

  • 14 Cf. A.A. Anderson, 2 Samuel (cité n. 2), p. 155.

  • 15 Aurait été ainsi exclue l’ordalie prévue en Nb 5,4-31.

  • 16 Pour la critique textuelle de ce verset, voir S. Pisano, Additions or Omissions in the Books of Samuel. The Significant Pluses and Minuses in the Massoretic, LXX and Qumran Texts, coll. Orbis Biblicus et Orientalis 57, Fribourg, Universitätsverlag, 1984, p. 49-54.

  • 17 K.L. Noll, The Faces of David, coll. Journal for the Study of the Old Testament Sup 242, Sheffield, Sheffield Academic Press, 1997, p. 59-62.

  • 18 La Loi plus clémente exige seulement la restitution ou le remplacement (cf. Ex 21,37 ; Lv 24,21). « Ici c’est plutôt une expression d’indignation qu’une sentence juridique » (A.F. Campbell, 2 Samuel, cité n. 11, p. 116). Voir les différentes interprétations chez T.W. Cartledge, 1 and 2 Samuel (cité n. 12), p. 515.

  • 19 Sur les différences entre 12,1-14 et les crimes de David, voir D. Janzen, « The Condemnation of David’s “Taking” in 2 Samuel 12:1-14 », JBL 131 (2012), p. 209-220 (p. 211).

  • 20 Sur ce genre, voir P. Bovati, Ristabilire la giustizia. Procedure, vocabolario, orientamenti, coll. Analecta Biblica, Rome, Pont. Inst. Biblico, 20053.

  • 21 2 S 12,9 : « Pourquoi donc as-tu méprisé la parole du Seigneur en faisant ce qui lui déplaît ? »

  • 22 « Personnage plat : figure résumée à un seul trait.» (D. Marguerat, Y. Bourquin, Pour lire les récits bibliques, Paris, Cerf, 1998, p. 78).

  • 23 L’agnelle est personnifiée et le Narrateur lui octroie les mêmes verbes (v. 3) ; manger ; boire ; coucher, que ceux qui concernent Urie au chap. 11 (v. 9, 11 et 13) puis David au chap. 12 (v. 16 et 20). R. Alter à la suite de Polzin remarque aussi cette conjonction des activités, qui permet de comparer les trois personnages (R. Alter, The David Story, cité n. 8, p. 258).

  • 24 v. 24. Le verbe náham signifie au piel réconforter, consoler.

  • 25 Le mot intervient 7 fois en 2 S 11 et 12 fois en 2 S 12 : 11,15.17.21.24.26 ; 12,5.13.14.18.19.21 et 23.

  • 26 « L’omission du nom est peu habituelle. De toutes les occurrences du verbe wtld dans les récits de naissance, trente-trois sont suivis par une nomination avec le verbe gr’. Dix-huit sont suivis du nom de l’enfant né » (R.C. Bailey, « David in Love and War. The Pursuit of Power in 2 Samuel 10-12 », Journal for the Study of the Old Testament Series 75, 1990, p. 101, 126).

  • 27 Il pourrait y avoir ici une allusion au triple lishelôm de 2 S 11,7.

  • 28 Les deux premières colonnes mettent en opposition David et Urie, les deux dernières mettent en valeur leurs similitudes.

  • 29 C’est ce qui inquiète son entourage (v. 18). Voir I. Ababi, « Quand Dieu intervient au fil du récit, une lecture de 2 S 11,27b-12,25 », dans C. Dionne et Y. Matthieu (éd.), Raconter Dieu. Entre récit, histoire et théologie, coll. le livre et le rouleau 44, Bruxelles, Lessius, 2014, p. 147-160 (p. 156-157).

  • 30 A.F. Campbell, 2 Samuel (cité n. 11), p. 123.

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