Le mystère de la foi n’est pas une muraille contre laquelle on vient se heurter ; il est nuée dans laquelle nous pénétrons vers la tente de réunion, comme le fit Moïse. C’est la démarche de toute vie chrétienne, et l’exemple de Jacques Dupuis nous y invite. Nous sommes appelés à chercher Dieu avec le désir de le trouver et à le trouver avec le désir de le chercher encore.

Fides quaerit intellectum : la foi va à la rencontre de l’intelligence. Elle s’efforce de comprendre et de formuler ce dont elle vit déjà. Elle souhaite surtout que Dieu fasse luire sur nous la lumière de son visage, le visage de Quelqu’un, du Vivant qu’est Dieu.

Ce travail de réflexion2, le P. Dupuis s’y est employé, adossé à ses formation et tradition jésuites — il était entré au noviciat en 1941, dans des circonstances exceptionnelles, au gré d’une implantation chahutée par les événements. Parti pour l’Inde en 1948, à un moment où cet immense pays se dégageait, avec souffrance et espérance, de la période coloniale, le P. Dupuis a découvert une culture multi-séculaire, irriguée de religiosité profonde.

Ce choc le propulsa dans sa recherche théologique3. Il a toujours professé que Jésus Christ était le sauveur universel, mais en même temps il voulait relever, dans les autres traditions religieuses du monde, ces éléments de vérité et de grâce, reconnus par Vatican II (cf. Ad Gentes 9). Le titre d’un de ses livres paru en 2002 montre bien la perspective qu’il voulait ouvrir : La rencontre du Christianisme et des autres religions. De l’affrontement au dialogue. Il souhaitait indiquer des directions vers lesquelles progresser en ce domaine encore peu exploré. Ce que disait déjà l’intitulé de son ouvrage majeur, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux.

Le P. Jacques Dupuis a ainsi accompli une œuvre remarquable et, à maints égards, décisive. Son enquête, dans les documents conciliaires et au fil de courants théologiques multiples, est d’une ampleur et d’une rigueur rares. Au point que ses investigations touffues ont parfois été mal lues : on lui a même attribué des positions qu’en fait il réfutait. Le P. Dupuis a fait sienne la voie qui sera proclamée par la déclaration Ad Gentes de Vatican II. Les chrétiens doivent se joindre à ces hommes par l’estime et la charité, prendre une part dans leur vie culturelle et sociale, devenir familiers de leurs traditions nationales et religieuses, découvrir avec joie et respect les semences du Verbe qui s’y trouvent cachées. Il faut apprendre, dans un dialogue sincère et patient, quelles richesses Dieu a dispensées aux nations et, en même temps, s’efforcer d’éclairer ces richesses par la lumière évangélique (cf. Ad Gentes 11).

Quels horizons n’ont pas été ainsi ouverts, à travers des mots nuancés qui ne seront pourtant pas toujours compris de la même façon ni traduits dans une même pratique !

Comment maintenant accueillir et prolonger le travail du Père Jacques Dupuis, sans pour autant entrer dans ce qu’il a d’éminemment technique ? Nous pouvons rejoindre son effort par le désir et la prière. Nous avons un lien de solidarité avec ces peuples que la géographie et l’histoire ont tenus à l’écart de la révélation de Bethléem. Cette solidarité, elle vient d’être assumée, enfin, sur le plan humain, après l’énorme catastrophe du Tsunami4.

Une solidarité plus fondamentale encore, sur le plan religieux, nous unit à tous ceux qui ont été créés par un seul Dieu et qui sont appelés par lui à partager ensemble sa vie divine, grâce au Verbe incarné. Celle-ci s’exprime de bien des façons.

Tout d’abord par une estime pour ce que Vatican II a appelé « des initiatives (incepta) religieuses au moyen desquelles ils cherchent Dieu pour l’atteindre, si possible, et le trouver » (Ad Gentes 3). Également par une prière dont nous ne percevons pas toujours la portée. Ainsi en est-il du premier souhait du Notre Père, « que le nom de Dieu soit sanctifié », c’est-à-dire que tous les hommes reconnaissent qui il est dans sa personnalité divine, que soit reconnu le rêve qui l’anime pour toute l’humanité et pour chacun d’entre nous, rêve qu’il a manifesté et réalisé en se faisant homme.

Et pour être vraie, véridique et véritable, cette prière doit s’enraciner dans une humilité sincère. Dieu a décidé de nous aimer sans mérite de notre part, il nous a aimés le premier. Il faut accepter d’obéir avec joie à la foi qui nous a été accordée. Et que Son amour irradie toujours davantage dans notre vie !

Notes de bas de page

  • 1 Ce texte résume l’homélie prononcée lors d’une eucharistie célébrée pour nos communautés à Bruxelles en janvier 2005 à l’intention du Père Jacques Dupuis (5 déc. 1923, à Huppaye en Belgique – †28 déc. 2004, à Rome).

  • 2 Évoquons ici les articles que le P. Dupuis confia à la NRT : « Éveil à soi – Éveil à Dieu dans l’expérience spirituelle d’Henri Le Saux » (NRT 111 [1989] 866-878) ; « Le débat christologique dans le contexte du pluralisme religieux » (113 [1991] 853-863) ; « Le dialogue interreligieux à l’heure du pluralisme » (120 [1998] 544-563) et enfin « Le Verbe de Dieu, Jésus Christ et les religions du monde » (123 [2001] 529-546). Mentionnons également les recensions de ses ouvrages, en NRT 115 (1993) 595 et 894, 118 (1996) 890, 121 (1999) 679 et 126 (2004) 131.

  • 3 Parmi les engagements divers de notre ami, il y eut d’abord son enseignement dans la Province de Calcutta, qui lui valut entre autres d’accompagner à Rome les évêques asiatiques lors d’un synode extraordinaire, avant de rejoindre l’Université Grégorienne — où il avait naguère été étudiant — en tant que professeur de christologie (1984-1998). Non seulement il publia une quarantaine d’ouvrages et de nombreux articles, mais à deux reprises occupa le poste de directeur de revue pour Vidyajyoti d’abord, Gregorianum ensuite. Il fut également consulteur du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux (1985-1995).

  • 4 Pensons au déferlement de gestes de solidarité envers les populations d’Asie du Sud-Est, entre autres en Europe occidentale.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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