In Memoriam: Jacques Vermeylen (1942-2014)

Jean Radermakers s.j.

Il s’en est allé, Jacques, notre collègue exégète et ami, vaincu par le mal implacable qui avait envahi son précieux cerveau. C’était le 3 novembre dernier, deux jours après la Toussaint. Avec Sr Anne Peyremorte, l’unité pastorale de Bruxelles-Kerkebeek où il avait œuvré avec ardeur et affection lui a fait de somptueuses funérailles en l’église Sainte-Suzanne, trop petite pour accueillir la foule de la famille, des amis, des collègues, des pauvres aussi dont il était le pasteur dévoué. L’animation musicale, sobre et émouvante, confiée au groupe choral gps, fut un vivant témoignage de foi et d’espérance en Celui qui donne la Vie. Philippe Goeseels lui a rendu cet hommage : « Que les portes de l’Infini s’ouvrent pour toi, maintenant que tu deviens la Parole que tu as proclamée si souvent. Nous te confions notre trio gps et surtout les personnes que nos chants toucheront. »

Né à Etterbeek le 17 novembre 1942, en pleine occupation nazie, il fut ordonné prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles le 24 juin 1966 et il devint bientôt professeur d’Écriture sainte au cetep (Centre d’études théologiques et pastorales) de 1972 à 2000, après sa formation d’exégète à Louvain et Jérusalem couronnée par une maîtrise. Il poursuivit son enseignement à l’université catholique de Lille, à la Faculté ouverte des religions et des humanismes laïques (forel) à Charleroi et aux Facultés universitaires Saint-Louis de Bruxelles. Pendant quelques années (1983-1988), il fut secrétaire adjoint de l’archevêque Godfried Danneels. À partir de 1998, il entra au service paroissial de ce qui devait devenir l’unité pastorale du Kerkebeek, dont il devint un animateur décidé, en participant aussi à différents groupes de recherche ou de lecture biblique, comme La Vigne, Le pain partagé, le groupe Abrame de réflexion sur les ministères. Il était aussi aumônier de l’aci (Agir en chrétiens informés). C’était ce qui le faisait vivre !

Toujours accueillant, affable, bienveillant, attentif aux personnes, il suscitait autour de lui collaboration, dialogue, amitié communicative. Son sens de l’humour l’aidait souvent à aplanir des difficultés, à adoucir des relations. Son grand souci était celui de la Parole de Dieu qu’il connaissait bien en raison de sa formation d’exégète, et qu’il faisait goûter à des auditoires variés grâce à sa manière vive et actuelle de la présenter dans le concret des situations de vie.

Spécialiste de l’Ancien Testament, il avait à cœur sa tâche d’enseignant universitaire, et s’ingéniait à utiliser une méthode active et pénétrante. On demeure impressionné aussi par l’extraordinaire fécondité de sa plume et la qualité de ses ouvrages, publiés en grande partie aux éditions du Cerf. Son premier grand ouvrage s’attacha au prophète Isaïe dont il admirait la fougue et la vivacité de parole. Les deux importants volumes qu’il lui consacra pour l’obtention de la maîtrise furent édités dans la collection des Études Bibliques en 1977-1978, sous le titre Du prophète Isaïe à l’apocalyptique. Il y analysait la composition des oracles d’Is 1-35 comme miroir d’un demi-millénaire d’expérience religieuse en Israël ; un modèle d’exégèse historico-critique. Il s’y essayait à montrer comment la première partie du livre d’Isaïe reflète une expérience vitale du Dieu saint ; on pouvait la discerner à travers l’agencement des oracles prononcés au vif des événements du viiie siècle, tout en tenant compte de leur retentissement dans la suite de l’histoire.

Son enseignement, dont témoignent des cours polycopiés édités comme manuscrits au cetep, était vivant et incisif. Ses résumés se faisaient remarquer par leur clarté et leur pédagogie tout en gardant une précision et une vraie rigueur technique. La composition de ces notes de cours aidait aussi Jacques dans sa recherche personnelle, qu’il confia peu à peu à la publication et qui exprime l’originalité de sa pensée. Il y eut, en janvier 1986, Le Dieu de la promesse et le Dieu de l’alliance où il présentait avec pénétration le dialogue des grandes intuitions théologiques de l’Ancien Testament. La même année sortait chez Brill un essai sur l’histoire du texte du livre de Job : Job, ses amis et son Dieu. La légende de Job et ses relectures postexiliques. En janvier 1999 paraissait un ouvrage clair et précis d’introduction à la méthode historico-critique dans la collection d’initiations bibliques : Dix clés pour ouvrir la Bible. Huit ans après, en plein contexte de conflit israélo-palestinien, paraissait un ouvrage important : Jérusalem centre du monde, montrant que les développements et les contestations dans le Proche-Orient actuel suivent un imaginaire traditionnel déjà présent dans la Bible.

Nous arrivons aux dernières publications, après 2010, qui manifestent l’ampleur de sa réflexion, toujours avec le souci pédagogique de faire percevoir les grandes trajectoires humaines et théologiques auxquelles l’étude de la Bible donne sens en en révélant les orientations fondamentales. Citons Le Marché, le Temple et l’Évangile. Itinéraires catholiques, dans la préoccupation de comprendre l’actualité et le changement survenu dans les mentalités de l’occident européen. C’est la proposition de trois modèles : l’économique et le religieux face à l’évangile prêché par le Christ. Dans ce désir de coller à l’actualité paraît encore, en mars 2011, avec la collaboration d’exégètes chevronnés, un livre sur les Psaumes de la Bible, psaumes d’aujourd’hui, dans la collection Lire la Bible. Il revient à la prière des Psaumes en publiant chez Médiaspaul, en 2013, Quand Israël crie vers son Dieu, avec une remarquable introduction sur l’unité du psautier. Dans le Guide magazine 3 de Biblia, il expose un thème suggestif, Des déserts et des hommes, développant une spiritualité du désert fascinante pour les hommes de ce temps. Et nous arrivons à l’ouvrage ultime, paru peu avant sa mort. Au terme de ses écrits, c’est de nouveau le livre d’Isaïe qui sollicite sa plume, pour faire le point sur le travail d’élaboration de l’œuvre qui récapitule l’histoire de la prophétie en Israël. Il y reprend les travaux des quarante dernières années, en soulignant cette fois l’unité du livre. Revenant ainsi à ses premières amours, l’orientation de toute sa vie s’éclaire : s’identifier au regard pénétrant des prophètes d’Israël percevant l’action de Dieu dans la trame de l’histoire humaine, pour retrouver ces grandes intuitions de la Bible susceptibles de rendre vigueur à une foi qui s’étiole et s’effiloche en vagues humanismes.

Stimulé par sa participation aux congrès annuels de l’acfeb (Association catholique française pour l’étude de la Bible) ou aux colloques bibliques de Louvain, il put déployer ses capacités scientifiques dans des contributions de valeur sur des thèmes bibliques variés comme la création, le livre d’Isaïe, les récits davidiques, la Loi, la maison de Dieu, l’identité dans la Bible, les cultures et les théologies en Europe, les prophètes et la fin des temps, le pouvoir dans la Bible. Ne négligeons pas deux modestes opuscules témoins de son attention à la réalité de l’Église de ce temps dans la collection Que penser de… ? éditée par Fidélité : Vatican ii et Le Jésus des chrétiens, en collaboration avec C. Delhez. En effet, l’actualité de l’Église le passionnait et il revint plusieurs fois sur l’image que les médias en donnent et sur ce que lui-même désirait qu’elle devienne. Son amour de la Parole de Dieu dans la Bible ne se réduisait pas à une recherche intellectuelle mais il soutenait son engagement pastoral et la vie du monde où il vivait.

Jacques Vermeylen a servi son Église et les hommes de son temps, comme un prêtre donné à tous, comme un exégète passionné de la Parole, comme un homme généreux, loyal et responsable, attentif à chaque personne, en laquelle il reconnaissait le visage de son Christ. Son œuvre demeure. Qu’il en soit remercié. À l’occasion de ses 65 ans, ses collègues de l’Université de Lille lui avaient offert un bel hommage collectif sur la figure du roi Salomon, édité chez Lessius. En hommage à sa mémoire, la Société belge d’Études orientales a publié un ouvrage collectif sur Les naissances merveilleuses en Orient, édité par Christian Cannuyer et Catherine Vialle, paru le 14 mars 2015.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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