À l'amour que vous aurez les uns pour les autres... Le dernier mot de Dieu
Emmanuel TourpeSpiritualità - reviewer : Alban Massie s.j.
Comme il le reconnaît lui-même, Emmanuel Tourpe a écrit ce livre comme un déploiement pour la vie concrète des analyses serrées et spéculatives de Donation et réciprocité. L’Amour, point aveugle de la philosophie (2020, recension par P. Ide, NRT 143, 2021, p. 502). Il s’agit d’un plaidoyer pour la conversion des chrétiens eux-mêmes, ou plutôt pour l’épanouissement en eux de l’amour, de la charité, de la solidarité, de la tendresse… bref de l’authentique bonheur que la foi devrait susciter en chacun de nous et en tous, à condition que nous soyons assez réalistes pour laisser Dieu avoir « le dernier mot ».
Cette apologie de la charité s’appuie sur le regard que porte l’A. sur l’actualité ecclésiale si choquante même pour tous ceux qui ne veulent pas désespérer. Elle vise ainsi à « décoincer » les chrétiens de telle sorte qu’ils n’aient plus peur de croire qu’il est possible de sortir de son individualisme somme toute confortable et de vivre dans l’unité. L’enjeu est alors simple : passer « d’un idéal humain impossible (“nous aimer les uns les autres”) à la réalité du Dieu Trinité comme source et modèle de tout amour dans l’Église (“comme je vous ai aimés”) » (p. 151).
Comment arriver à la communion ? En premier lieu, y croire, donc. L’A., fin pédagogue, vulgarise à cet effet les résultats de l’exégèse scientifique nourrie des exégètes, johnaniques surtout (Légasse ou Spicq) pour crier que le message central de l’évangile est la communion. En prendront pour leur grade les « universitaires en goguette » (p. 113 ; l’A. s’inclut sans doute dans le lot, lui qui enseigne à l’Univ. de Strasbourg), les religieux qui mettent « au pinacle leur fondateur ou fondatrice » (p. 39), et tous ceux qui se recroquevillent dans l’idéologie, affirmée « dans les mouvements intégristes ou traditionalistes ; mais (qui) nous touche tous quotidiennement, progressistes comme conservateurs » (p. 35).
En deuxième lieu, entendre les reproches : il faut lire les pages cinglantes sur les abus, des clercs d’abord. Et de citer Nietzsche : « Ce sont les plus lointains qui payent votre amour du prochain ; et quand vous n’êtes que cinq ensemble, vous en faites toujours mourir un sixième » (Ainsi parlait Zarathoustra, cité p. 146).
En troisième lieu, il s’agit de s’engager dans la durée sur la voie de l’amour – dont la sainte Famille est proposée comme modèle –, de persévérer : « demander pardon. Pardonner » (p. 159s). La référence en toutes ces pages reste Balthasar à l’égard de qui l’A. montre une révérence telle que les moins ouverts de ses lecteurs devront effectivement passer par la case « conversion ». Mais les auteurs classiques ne sont pas oubliés, en particulier Thomas d’Aquin qu’E.T. cite à l’occasion et dont il rappelle la grande parole : la charité que Dieu veut entre nous ne relève pas de notre propre fonds (p. 149).
Voilà donc une apologie du christianisme comme « religion de la charité » (Y. de Montcheuil, cité p. 170) qu’on lira en partageant la fougue d’E.T.. Gageons que le dernier mot de Dieu n’a pas encore été totalement prononcé. — A. Ms.