Après Thomas d'Aquin. Versions du thomisme, trad. T. Richard
Fergus KerrStoria del pensiero - reviewer : Emmanuel Tourpe
Trad. française d’un ouvrage devenu célèbre de Fergus Kerr (2002), ce livre rafraîchissant semble au premier abord procéder à une véritable « déconstruction » de la pensée de Thomas d’Aquin, avec des conclusions percutantes : « Thomas offre bien peu de la “synthèse” et de “l’équilibre” pour lesquels il était admiré il y a cinquante ans » ; « sur toute une série de questions la pensée de Thomas [présente des] ambiguïtés à la Janus » (p. 318). Les interprétations de Thomas sont donc nécessairement « contradictoires » (p. 314), d’où leur « diversité » et « variété » (p. 313).
Sous cette provocation se cache en réalité une profonde et passionnante remise en cause des lectures traditionnelles de Thomas. Le Thomas de l’A. est débarrassé des oripeaux d’une pensée néoscolastique qui n’a compris ni la profondeur biblique, ni le sens théologique global, ni même la complexité parfois aporétique d’un Thomas réduit à Aristote. Cette thèse n’est pas nouvelle dans la recherche thomiste depuis les mises en cause du cajetanisme voici 100 ans mais l’A. présente plusieurs intérêts dans ce contexte.
Le 1er est de donner à connaître à un lectorat francophone parfois très centripète une variété de lectures anglophones très diverses. Il n’en oublie pas pour autant bien sûr les Gilson, Chenu, Congar ou Lubac, bien maîtrisés par lui. Le 2e est de se placer sous le prisme, plutôt rare en France, du débat Barth-Balthasar (l’A. étant un spécialiste du premier), qui éclaire de la manière la plus spéculative les conditions d’une reprise de Thomas d’Aquin dans le débat théologique contemporain. La question décisive du rapport nature-grâce commande ainsi une grande partie de l’ouvrage sous la clef d’une christologie. Le 3e est d’élargir la question des thèmes thomistes au-delà de la simple question des « preuves » de Dieu. Certes, l’A. démontre avec brio la manière dont Thomas noue ces preuves à la théologie et reprend sous cette lumière des démonstrations déjà disponibles de son temps ; mais il passe en revue bien d’autres thèmes : sans les citer tous, on appréciera la manière avec laquelle l’A. relativise le rôle de la loi naturelle dans le corpus thomiste, montre que Thomas adopte un point de vue positif sur la déification de l’homme, revisite le rapport du De Deo uno au De deo Trino, ou bien encore questionne la prétendue éthique des vertus thomistes, etc. Un sommet est sans doute la pluralité de lectures possibles de la « métaphysique de l’Exode » thomiste, qui est d’une richesse insoupçonnée bien au-delà des attaques heideggeriennes. Notons que l’A. cite Gustav Siewerth en passant mais ne semble pas savoir que la critique heideggerienne de Balthasar, à laquelle il consacre un long développement, est de part en part guidée par ce même Siewerth.
Même dans un contexte français, qui a bénéficié de nombreux travaux mettant aussi en lumière l’arrimage biblique ou christologique de Thomas, ou a procédé à des travaux historiques inédits, cet ouvrage reste décapant et bienvenu. Il montre de manière magistrale combien et pourquoi, loin d’être réductible à un ensemble simplifiant de thèses définitives, l’herméneutique de Thomas doit constamment être ouverte en dedans à la complexité d’une œuvre imparfaite, et au-dehors à une multiplicité de lectures intotalisables.