Commentaire de la Deuxième Épître aux Corinthiens, intr. G. Dahan, trad. et tables J.-É. Stroobant de Saint-Éloy, O.S.B., annot. J. Borella

Thomas d'Aquin
Teologia - Census taker : Bernard Pottier s.j.
« On ne mesure l'importance de l'exégèse biblique de saint Thomas d'Aquin que depuis quelques dizaines d'années. C'est que ses commentaires sont d'un accès bien plus difficile que ses grandes sommes ou même que ses questions disputées », écrit Dahan en introduction à 1 Co (p. I). Bien que philosophie et théologie soient très solidaires à l'époque et chez Thomas, les traités comme les Sommes et les Quodlibetales présentent un effort de discours de l'homme vers Dieu, dont nous connaissons maintenant les mécanismes, tandis que les commentaires d'Écriture, magnifiquement soignés chez Thomas, présentent une écoute du discours de Dieu vers l'homme. Moins systématique, plus soumis à la parole révélée, le commentaire est en recherche constante, en lutte comme dans un combat de Jacob, dans un corps à corps angoissant avec rien d'autre que la Parole de Dieu, pour saisir l'essentiel de la révélation. Sans compter qu'il est « quasiment impossible de connaître de manière exaustive un corpus aussi monumental » (Rm p. 8).
Cette collection du Cerf a déjà proposé cinq de ces travaux exégétiques de Thomas, dont nous recensons ici les trois commentaires pauliniens: les Psaumes (1996, rééd. 2004), le Prologue de l'évangile de Jean (1998), Romains (1999), 1 Co (2002) et 2 Co (2005). Le Père Jean-Éric Stroobant de Saint-Éloy, OSB, est le traducteur de quatre de ces textes (Psaumes et saint Paul). Jean Borella l'a aidé à annoter les trois commentaires pauliniens et si le Père Berceville, OP, est l'auteur de l'avant-propos sur les Romains, le médiéviste Gilbert Dahan a écrit pour les deux lettres aux Corinthiens deux riches introductions qui se complètent d'ailleurs, de 37 et 48 pages respectivement.Aucun de ces trois commentaires latins sur saint Paul n'a fait l'objet d'une édition critique contemporaine. Le traducteur s'est donc servi de l'édition Marietti due aux soins du Père Cai, OP, que le traducteur a parfois corrigée. On ne donne pas ici le texte latin, mais seulement la traduction numérotée selon Marietti, ce qui donne 1229 § pour Rm, 1046 pour 1 Co et 545 pour 2 Co: en tout 460 + 450 + 250 = 1160 pages d'exégèse médiévale. Presque 100 pages de tables diverses complètent heureusement chacun des trois volumes de cette traduction, afin de lui donner toute sa lisibilité scientifique. Pour les deux volumes sur les Co, le traducteur a mis au point une série de signes cabbalistiques faciles à comprendre, qui permettent d'offrir un plan d'une vingtaine de pages chaque fois, extrêmement détaillé, en lien instantané avec le passage visé dans le texte complet. Dans ces deux mêmes volumes, il nous fournit une liste sommaire (de 3 pages chaque fois) des commentaires de 1 Co et 2 Co jusqu'à la fin du XIIIe siècle, ce qui permet de se faire une idée du contexte culturel dans lequel Thomas travaillait: son propre commentaire se situe dans un vaste mouvement de travail exégétique, dont la Grande Glose de Pierre Lombard († 1160) est déjà un fruit mûr, sans cesse cité par Thomas. On lira à ce propos l'intéressante note 4 de la p. 63 de Rm et l'introduction fort documentée de Dahan sur la tradition des commentaires avant Thomas (p. IV-IX et XXII-XXIII de 1 Co).
Prenons maintenant chacun de ces trois volumes séparément. Dans l'avant-propos à Rm, le P. Berceville veut examiner comment Thomas explicite la notion d'Évangile (qui apparaît 5 fois dès le premier chapitre de Rm), ce qui lui permet de situer Rm dans le reste de son oeuvre. Évangile signifie bonne nouvelle. Or l'objet de cette bonne nouvelle est l'union de l'homme à Dieu (conjunctio hominis ad Deum). Cette union se fait de trois manières: en Christ, l'unique médiateur, par l'union hypostatique elle-même; découlant de celle-ci, la grâce nous offre l'union à Dieu par l'adoption filiale dès ici-bas; enfin, dans la gloire, la vision béatifique nous permettra la parfaite fruition de notre union à Dieu. Cette déroutante manière d'introduire au commentaire de Thomas s'inspire en fait du Prologue général qu'écrivit Thomas lui-même aux commentaires des épîtres, traduit aux pages 57-63 de Rm. Ce prologue compte 14 numéros, dont 10 sont consacrés à un éloge de Paul, 'vase d'élection' (Ac 9,15), avec toutes les variations possibles sur le terme 'vase' dans l'Écriture. Le numéro 11, très souvent cité, explique que la doctrine paulinienne, dans toutes ses épîtres, « se rapporte tout entière à la grâce du Christ… I. Selon qu'on la considère d'abord dans la Tête elle-même, c'est-à-dire le Christ, et c'est le point de vue de l'épître aux Hébreux. II. Puis… III. …la grâce du Christ peut être considérée de trois manières: A. soit en elle-même, c'est le point de vue de l'épître aux Romains. B. Soit en tant que contenue dans les sacrements de la grâce, c'est le point de vue des deux épîtres aux Corinthiens; la première traitant des sacrements eux-mêmes, la seconde de la dignité de leurs ministres… C… » (p. 62). - Le P. Stroobant a choisi « de publier en appendice de l'ouvrage une traduction de la Lettre à Bernard Ayglier, abbé du Mont-Cassin… Cette lettre, qui est le dernier écrit connu de saint Thomas (il date très vraisemblablement de la mi-février 1274, soit quelques semaines avant sa mort), traite de l'accord entre la liberté humaine et l'infaillibilité de la prescience divine, et donne la pensée ultime de l'Aquinate sur cette délicate question » (Rm p. 22-23).
Passons au volume suivant. Le commentaire de 1 Co se compose en fait de trois parties: le texte de Thomas lui-même sans doute pour les versets 1 Co 1,1 à 7,10a, la postille de Pierre de Tarentaise (pape six mois en 1276 sous le nom d'Innocent V) pour 1 Co 7,10b à 10,33, et la recension de Raynald de Piperno pour le reste de l'épître. Thomas organise sa lecture de 1 Co sous le thème du sacrement, comme nous en avertissait le Prologue général: chap. 1-4, le baptême; 5-7, le mariage; 8-10, l'eucharistie; 11-14, la grâce signifiée et donnée par les sacrements; 15, la réalité de la résurrection, signifiée mais non donnée par les sacrements. L'introduction de Dahan, que nous avons déjà citée plusieurs fois, s'attache ici à développer quelques principes majeurs de l'exégèse biblique de Thomas.
En introduction à 2 Co (le texte est ici entièrement une reportatio de Piperno), Dahan poursuit et approfondit: il essaie maintenant de mettre en relief quelques mécanismes de la démarche exégétique de Thomas, montre comment Thomas n'esquive aucune des difficultés du texte, attentif aux mots, à la grammaire, au style, à l'histoire et au déroulement de la pensée de Paul. Il s'attarde à examiner l'usage de l'Écriture en 2 Co de deux façons. Il montre d'abord la manière dont Thomas traite les textes cités par Paul (15 recours à l'AT dans la 2 Co, dont 10 citations explicites) et n'a aucune peine à découvrir ici l'aspect proprement scientifique du commentaire de Thomas, toujours soucieux de vérifier l'adéquation des citations évoquées par rapport au raisonnement de Paul. Dahan parcourt ensuite les citations produites par Thomas lui-même (2 Co, p. XVII-XXIII). Il aborde enfin quelques-uns des thèmes théologiques présents dans l'épître: christologie, Dieu et l'homme, Nouvelle Alliance, etc. Même si le commentaire est dense, Thomas ne théologise jamais dans l'abstrait et la préoccupation pastorale du commentaire scripturaire est constante.
Voici qui nous promet encore de nouvelles avancées dans les études thomistes, dans la ligne de celles que nous esquissait un récent article du Père Jacobs sj (NRT 127 [2005] 389-402). - B. Pottier sj

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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