Klaus Hemmerle et l'ontologie trinitaire. La dynamique de la distance infinie
Emanuele IezzoniTeologia - reviewer : Emmanuel Tourpe
« Enfin ! », se dit le lecteur. Voici en langue française un ouvrage, dont le titre annonce la prétention de s’élever en référence, sur une philosophie dont Urs von Balthasar a plusieurs fois souligné l’importance. Dans le contexte, soutenu par Piero Coda, d’une ontologie trinitaire, connaître enfin ce que contiennent lesThesen zu einer trinitarischen Ontologie (1976) de l’évêque cofondateur des Focolari, est une aubaine. Mgr Hemmerle (1929-1994), disciple de Bernhard Welte, fut en effet, avec Klemens Kaliba, l’un des rénovateurs contemporains d’une grande intuition idéaliste allemande (von Baader, Schelling, Hegel) : l’analogia trinitatis.
Une certaine déception ne manquera sans doute pas de naître à la lecture de cette thèse de doctorat, qui ne commence véritablement à évoquer la pensée de Hemmerle qu’à partir de la p. 125 et ne se consacre foncièrement à son objet qu’à travers le § 20 de ces fameuses Thesen. Les pages qui précèdent sont une longue réflexion phénoménologique personnelle, entre Husserl et Heidegger, dans un style touffu, truffé de références parfois impromptues (Lask ?), dont le lecteur a du mal à saisir le caractère proleptique et surtout l’étendue. Le propos de Hemmerle risque d’être dissous dans bien des considérations un peu exogènes.
Mais l’on finit par émerger de ces longues réflexions apéritives pour aborder enfin la chose même, à savoir la « sorte de phénoménologie de la distance » (sic) de Hemmerle. Ces petits tracas préliminaires conjurés, l’on devine le propos central de l’évêque d’Aix-la-Chapelle. « L’ontologie trinitaire dessine une nouvelle compréhension de Dieu au beau milieu de la fracture qui séparait l’espace de l’immanence de celui de la transcendance (…) puisque les dimensions divines de l’être-avec et de l’être-à-côté n’entachent en rien sa divinité » (p. 169). « Le centre de cette nouvelle ontologie s’appuie sur un barycentre qui, plus qu’être le lieu où s’annulent les relations vectorielles (…) devient le lieu de convergences multiples car son fondement est la dynamique des relations d’amour » (p. 181). « Le § 20 de ses Thèses nous fournit la condition d’accès et de développement de son projet : l’amour et le don de soi, l’événement et l’accomplissement (…). L’amour est au don de soi ce que l’événement est à l’accomplissement (…). Dans cette ontologie (…) identité et différence procèdent » d’une « mise en balance » (p. 187).
On aura compris que l’on est davantage ici dans une longue méditation à l’occasion de Hemmerle plutôt que dans l’exposé clair et distinct des thèses d’ontologie trinitaire. Certains trouveront dans cette méthode de vrais avantages ; en ce qui nous concerne, ce livre a surtout l’avantage de faire parler d’un auteur méconnu et qui mérite, par-delà cet ouvrage, une présentation exhaustive. — E. Tourpe