Le réalisme en sciences sociales : état des lieux
(dir.) Olga Peniaz (dir.) Hélène TerromMorale e diritto - reviewer : Xavier Dijon s.j.
Fruit d’un colloque tenu en 2021 à l’Université catholique de l’Ouest (Angers), l’ouvrage rassemble 6 contributions qui font le point sur les résistances de la philosophie réaliste à l’approche nominaliste couramment adoptée de nos jours dans les deux sciences sociales que sont l’économie et le droit. Les théologiens retiendront particulièrement la contribution de M. Bauwens qui, par-delà les rigoureuses frontières disciplinaires, prône l’établissement d’une zone épistémologique Schengen à travers les sciences sociales, la métaphysique et la théologie. Il faut pouvoir, en effet, prendre la Vierge Marie comme modèle de philosophie authentique, elle qui accueillit le Logos en elle, pouvoir aussi demander à Thomas d’Aquin (et non à Duns Scot) la possibilité de voir se conjuguer dans l’Acte créateur lui-même le moment de nécessité qui fonde l’intelligibilité du réel et le moment de contingence qui y introduit le libre-arbitre. Car nous vivons d’une gratuité primordiale qu’il nous revient de prolonger dans la vie sociale, y compris dans les échanges économiques. Il n’est donc pas étrange de faire référence à l’Incarnation du Verbe ou au Saint-Sacrement pour savoir où se trouve le véritable bien.
Ensuite les économistes liront d’abord, dans l’article de K.-F. Israel, la critique de l’instrumentalisme de M. Friedman qui considère la prédiction empirique la plus précise comme l’objectif suprême de la modélisation économique, s’écartant ainsi du registre réaliste de la causalité, ensuite, dans l’article de O. Peniaz et A. Kavaliou, les lignes de force de la méthode réaliste de C. Menger, fondateur de l’école autrichienne, avec l’exemple tiré de l’institution de la monnaie.
Quant aux juristes, M. Dupré leur rappelle opportunément que le rapport du droit au réel peut être faussé par l’individualisme des droits fondamentaux, éclipsant d’autant l’observation du réel que pratiquait le droit naturel ; dans la même ligne, Ph. Pichot voit dans l’hypothèse du Contrat social une prise de distance par rapport au caractère naturel de la société, et donc une pente vers le relativisme qui ne cherche plus à savoir ce qu’est la vérité de l’homme. C’est cet excès du « tout est modifiable » que dénonce J.-G. Hülsmann en ciblant l’interventionnisme de l’État comme responsable de cette dérive. Sur ce dernier point, on pourra être d’accord avec l’A. lorsqu’il considère la biotechnologie contemporaine (PMA, GPA…) comme une violation de la logique propre de la famille, mais on pourra se montrer plus réservé quand il voit (p. 157) dans la taxation des citoyens ou dans leur enrôlement militaire une violation, au moins partielle, de leurs droits naturels et coutumiers : ces deux obligations, que le droit romain considérait d’ailleurs comme des droits, ne se justifient-elles pas, en effet, par le caractère naturel de la société politique ?
Une statue d’Aristote orne la couverture de l’ouvrage : hommage au Philosophe qui nous a montré que, pour bien saisir une chose, il importe d’en rechercher non seulement les causes efficiente et matérielle, mais encore la cause formelle et (surtout) la cause finale, appelée cause des causes. Le rappel est utile pour nos chercheurs en sciences sociales. La bibliographie donnée en fin de chaque art. pourra les aider à s’en souvenir.