Un colloque a été organisé à l’Institut Catholique de Paris (I.C.P.) en nov. 2019 sur le thème des relations entre maîtres et disciples, un thème on ne peut plus central dans une vie académique. Jérôme de Gramont, professeur à la faculté de philosophie de l’I.C.P., en a assuré la publication. L’ouvrage contient 16 textes, outre l’intro. du directeur de la publication et la conclusion d’Augustin Mutuale, doyen de la Faculté d’éducation de l’I.C.P. La plupart des auteurs qui ont participé au colloque enseignent en fait dans cette institution.
La relation maître-disciple semble privilégiée dans le monde de l’enseignement par la force des choses, mais il convient d’en élargir les espaces. Le colloque n’a pas tenté en effet de discerner quelle serait l’excellence la meilleure dans la diversité des systèmes actuels de la transmission du savoir. Il a voulu rendre compte du fait que la relation maître-disciple est entre des personnes, qu’elle s’intéresse donc à l’acquisition des connaissances mais plus encore au témoignage personnel. Celui-ci appartient au genre des relations réciproques et parfois tumultueuses, riches en stimulations techniques ou scientifiques mais aussi en aventures réciproques et simplement humaines.
Il n’est pas possible de rendre compte ici de la richesse de chaque article. Tous proviennent de cultures confirmées d’un point de vue académique par de nombreuses notes précises. On commence avec Cécile Colangeon par la détermination du mot « maître » au Moyen Âge, au plan des artisans et pas seulement des salles de cours. On passe ensuite avec Stéphane Ferrand au xviiie s., au sculpteur Antoine Bourdelle qui admirait ses maîtres mais qui ne prenait pas envers ses étudiants une autre attitude que celle d’un compagnon de travail. Clélie Millner s’arrête à la difficulté de dire le « moi » dans quelque texte que ce soit, sinon en s’aidant de suggestions de nos prédécesseurs en écriture et des modes d’écrits qu’ils ont su inventer et nous transmettre.
Dire qu’il doit y avoir des ruptures dans la tradition des maîtres est aussi parfois nécessaire. Ce fut le cas en mai 68 (Emmanuel Linco : le statut des maîtres mis en question et l’invention de nouvelles institutions académiques) et aussi en Chine quand, du ive au vie s., la transmission de la calligraphie subit de profonds changements (Jiaxing Hu). En Chine encore (Christophe Comentale), est évident l’impact d’une culture globalisée (déjà au xviie s.) qui pousse des artistes à quitter les codes classiques pour s’afficher en accentuant des aspects plus nets de leur personnalité corporelle.
5 articles s’intéressent ensuite à Paul Bourget, décédé en 1935, personnage controversé, converti au catholicisme et monarchiste, membre de l’Académie. Ida Merello écrit sur un disciple de Bourget, Robert Greslou, qui poussa à l’extrême une tendance de son maître au dédoublement psychologique de la personnalité. Dominique Ancelet-Netter s’arrête au livre Le Disciple où Bourget manifeste combien il a été lui-même disciple de nombreux maîtres ; Baudelaire entre autres, « pédagogue de la singularité », a été pour lui l’inspirateur d’un regard positif sur la « décadence » culturelle déjà affirmée à son époque. Balzac a été aussi l’un des principaux maîtres de Bourget : Bernard Gendrel le montre dans son article. Guillaume Boyer, de la bibliothèque de Fels (I.C.P.) qui possède le fonds Bourget, en raconte l’histoire, un trésor pour les chercheurs.
Les articles suivants visent des thématiques très diversifiées. Adrien Bourg déploie le triangle pédagogique (professeur, élève, savoir) que proposait Jean Houssaye (1947-) de l’université de Rouen ; de 1974 à 1982, Houssaye a aussi enseigné la pédagogie à l’I.C.P. Natalie Nabert affronte le thème du colloque en le situant au Moyen Âge sous l’aspect du maître des novices qui porte les jeunes religieux à une vie spirituelle animée par le maître intérieur. Avec Anne-Hélène Klinger-Dollé, nous passons au début du xvie s., au cercle de Jacques Lefèvre d’Étaples qui cultivait pour les étudiants des textes qui n’entraient pas directement dans leurs cursus académiques, tel que le De mente de Nicolas de Cues ou deux petits traités de Marcile Ficin. Georges Kliebenstein commente Roland Barthes, nous voici au xxe s., qui fait tout pour que se perde toute trace du fait qu’il fut un maître. Un dernier texte (le 12e dans le livre) : Laurent Tessier note que les relations maîtres-disciples dépendent depuis toujours de textes authentifiés, ce qui a considérablement changé aujourd’hui puisque les données accessibles aux étudiants et aux maîtres par internet n’ont plus la garantie de la « double lecture aveugle » que leur imposent les revues scientifiques et qui assurent leur autorité. Quand on ne suit que les informations livrées par l’I.A. de nos moteurs de « recherche », où vivra-t-on la relation maître-disciple ?
J. de Gramont demandait, en présentant le volume, qui est le maître ? qui est le disciple ? Il est bien difficile de répondre à ces questions. Y a-t-il jamais eu des maîtres que ne sont pas devenus avec le temps des disciples de leurs disciples ? La joie d’inséminer autrui a de multiples formes dans nos vies. Il sera sans doute plus difficile de trouver des disciples qui se diront maîtres de leurs maîtres, encore que l’ingratitude se faufile dans tous nos sentiments ; mais de cela, seul le maître peut en juger en éliminant de leur cœur toute jalousie et en ayant de la reconnaissance, selon les situations, envers ceux qui furent ses disciples. La relation maître-disciple appartient au genre des relations humaines, compliquées par nature mais belles comme l’est le genre humain dans ses meilleurs jours. — P.G.