Un livre de feu dans un siècle de fer. Les lectures de l'Apocalypse dans la littérature française de la Renaissance

Th. Victoria
Sacra Scrittura - Census taker : Jean Radermakers s.j.
Le titre de ce monumental ouvrage est bien fait pour nous allécher. L'Apocalypse de Jean, en effet, demeure pour beaucoup la grande énigme: parle-t-elle de la fin des temps et annonce-t-elle des catastrophes, ou bien est-elle message d'espérance? On a déjà beaucoup étudié les relectures médiévales du dernier livre de la Bible. Manquait une étude approfondie sur «ce siècle de fer» que représente la Renaissance. Un père de famille, connaisseur de cette époque dont il devient l'historien littéraire, aidé par d'éminentes spécialistes (Mmes M.-C. Gomez Géraud et A.-M. Pelletier) et une riche documentation, a patiemment déroulé l'écheveau des relectures de l'Apocalypse à partir des événements historiques et des courants culturels et littéraires du XVIe siècle français. Il nous offre aujourd'hui la somme d'un labeur acharné mené avec rigueur et méthode, dans une langue aisée, parfois poétique, et dans un style clair et précis qui ne lasse jamais.
Il fallait d'abord débroussailler le terrain. L'A. le fait dans une première partie qui récapitule l'histoire de l'exégèse de l'Apocalypse dans le christianisme ancien, puis au Moyen Âge influencé par Augustin, et enfin à la Renaissance. Une deuxième partie s'attaque à la littérature de controverse religieuse dans la polémique entre l'Église et les réformateurs, ou les « frères ennemis » s'accusent mutuellement d'être la grande Prostituée décrite par Jean, chacun instrumentalisant la parole du livre afin de condamner l'adversaire. L'A. conclut: «Que l'Apocalypse constitue une source scripturaire récurrente de la controverse religieuse est un fait incontestable» (p. 230). La troisième partie, focalisée sur la fin du monde en raison des angoisses eschatologiques croissantes au cours du XVIe siècle, révèle de nombreuses références à l'Apocalypse qui manifestent la hantise de la ruine du monde; que l'on songe aux prophéties de Nostradamus. Il s'agit en effet de démasquer les ruses du Malin et d'exorciser, de rassurer, d'exhorter et de désangoisser le peuple chrétien; c'est aussi l'apparition du messianisme politique et du millénarisme spirituel, la publication des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné avec le scénario de la fin des temps. La peur de la guerre civile et la Saint-Barthélemy imprègnent la culture et la littérature. Mais la quatrième partie contient une ouverture de l'horizon avec l'approfondissement de la vie spirituelle et l'accent placé sur la nécessité du combat intérieur pour contrecarrer l'esprit de panique. Il faut épingler ici l'impact plein de douceur espérante de François de Sales, dont le livre de chevet était Le combat spirituel de Laurent Scupoli; mentionnons encore l'essor de l'homilétique avec Les figures de l'Apocalypse de Jean Maugin.
L'A. de ce volume a fait oeuvre de pionnier en nous offrant une synthèse passionnante de l'impact du livre de l'Apocalypse dans le monde de la Renaissance. Impossible dorénavant de se pencher sur le sujet ou sur l'époque sans l'interroger. Il nous offre une vue saisissante de la culture, de la littérature et de la société du XVIe siècle en France. Sa conclusion mérite une citation: «Chants de guerre, épopées tragiques et cantiques de la création nouvelle manifestent, au XVIe siècle, la fécondité herméneutique et la vocation poétique de l'Apocalypse, miroir dévoilant certes les peurs de la Renaissance, mais aussi récapitulation des Écritures, et, à ce titre, principe d'espérance et modèle des bonheurs» (p. 540). Signalons encore les précieuses annexes, la bibliographie et les indispensables index. - J. Radermakers sj

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