Une « poétique » de la grâce. L'écriture catéchétique de René Marlé à l'épreuve du Catéchisme pour adultes des évêques de France (1991)
Isabelle NarringEcumenismo - reviewer : Paul Gilbert s.j.
L’ouvrage reprend en grande partie la thèse doctorale d’Isabelle Narring, présentée en 2022 à l’Institut catholique de Paris, sur le p. René Marlé, théologien attentif à l’herméneutique animée en Allemagne par des théologiens protestants célèbres comme Ebeling, Moltmann ou Pannenberg, et en France par Paul Ricœur. Parmi les nombreuses charges institutionnelles que Marlé reçut aussi bien dans la Compagnie de Jésus que dans l’Église de France, signalons celle à laquelle s’intéresse l’ouvrage ici édité, la rédaction du Catéchisme pour adultes des évêques de France, une aventure qui va de 1988 à 1991.
Nous sommes à un quart de siècle après Vatican ii, mais les tensions de la fin du xixe s. semblent ne pas s’apaiser, malgré les voies d’aggiornamento que l’autorité du concile avait ouvertes. Marlé reçoit ses impulsions des orientations conciliaires sur la structure de l’Église (Lumen gentium) autant que sur la compréhension de la Révélation (Dei Verbum). La mentalité d’extrinsécisme contre laquelle Maurice Blondel dut se défendre était encore présente dans des instances romaines par peur de la modernité et de ses dénégations de toute transcendance, et aussi parmi les évêques de France. Les premières années de la composition du Catéchisme, de 1985 à 1989, posent donc la question de la méthode de la catéchèse, qui a été longtemps celle d’un extrinsécisme de la révélation (la théologie d’en haut) auquel s’opposerait l’herméneutique (la théologie d’en bas) pour laquelle la méthode d’un discours, qui engage ceux qui le proposent, même les instances ecclésiales, n’est pas étrangère à son contenu.
Le 1er chap. recueille les éléments de cette tension au cœur de la théologie de la connaissance de foi. Marlé, engagé dès 1985 (avec Sesboüé, indispensable pour sa compétence sur la tradition) dans la rédaction du nouveau catéchisme, entendra la surmonter grâce à la médiation de la catégorie d’« alliance ». La méthode à suivre dans le Catéchisme comme chemin de foi devra en effet surmonter l’opposition entre deux exclusives, un extrinsécisme dogmatique et une attention à la seule expérience existentielle.
Du chap. 2 au chap. 4, nous suivons les débats engagés lors des rédactions successives du Catéchisme entre la conférence épiscopale de France, les dicastères romains (qu’on appelait alors les « congrégations ») et les rédacteurs (parmi lesquels Marlé deviendra le principal en 1988). L’A. se met ici au niveau de l’histoire. Elle prend comme fil conducteur un « Mémoire » non publié de Marlé qui y indiquait des moments clés. Elle expose ensuite de façon remarquable, pas après pas, les péripéties rédactionnelles du Catéchisme en développant chacun des moments signalés par Marlé. La 1re étape (chap. 2) va jusqu’en 1988. Le travail s’y heurte à des questions christologiques comme celle de l’historicité de la résurrection du Christ. Le chap. 3 retrouve les mêmes difficultés à propos des liens entre les Écritures saintes, la tradition et le magistère de l’Église. Le chap. 4 raconte comment le texte arriva à la 3e et dernière version que les évêques réunis à Lourdes adoptèrent en 1990. Notons une avancée de vocabulaire : le but du catéchisme n’est pas qu’on l’apprenne, mais qu’on en vive. Tel est d’ailleurs le chemin fondamental d’une catéchèse chrétienne, le but de l’usage d’un catéchisme.
Le chap. 5 s’attache alors à la théologie de Marlé lui-même, entre la dogmatique et l’herméneutique. La méfiance est grande envers les dogmatiques de ceux qui s’en attribuent la possession, mais non pas envers une théologie qui adopte les manières d’annonce de l’Évangile. L’herméneutique se coule aisément dans cette 2de option. Elle est fidèle à l’Écriture en tant qu’écriture effective, qui met en effet une distance entre ce qui est dit par voie de métaphore du quotidien et l’intention dont nous ne pouvons pas prendre possession. L’attitude intérieure du théologien est alors celle du témoignage, ou mieux : de l’attestation. Marlé s’inspire ici des travaux de Paul Ricœur, surtout des 3 vol. de Temps et récit publiés peu avant le début de l’entreprise du Catéchisme. Il s’inspire également de son collègue exégète Paul Beauchamp, attentif lui aussi aux médiations pour ce qui ne peut pas être enfermé dans l’unité d’un genre substantiel mais qui offre un espace pour la compréhension et la reprise spirituelle dans le quotidien.
Le chap. 6 a été ajouté par l’A. à son texte doctoral de 2022. Elle attribue un nom à la théologie de Marlé : une « poétique », parole qui ennoblit l’expression « théologie pratique » qui, de fait, est souvent comprise de travers. Jésus a été un maître en théologie pratique, en utilisant les ressources de la parabole, des styles qui touchent les cœurs et font passer de l’intelligence de la foi à des pratiques sensées. Le texte de Ricœur sur « La fonction narrative », de 1979, est ici éclairant, fondateur.
L’ouvrage est long, de style universitaire, mais passionnant pour qui en aura la patience. Il fera date pour qui s’intéresse à l’histoire récente de la théologie et de la pastorale en France et qui essaye de se faire une opinion sensée sur les diverses tensions qui, aujourd’hui, divisent nos sociétés. Du point de vue de l’enseignement de la théologie, on ne peut pas nier que la lettre récente du pape François sur la littérature (en août 2024) fait écho au travail remarquable de René Marlé et sera d’importance décisive pour l’Église dans les séminaires diocésains.