Au-delà du sixième commandement. Église, consentement, sexualité

Lucetta Scaraffia
Morality and law - reviewer : Alain Mattheeuws s.j.

Le propos de Lucetta Scaraffia, célèbre vaticaniste italienne, est intéressant et provocateur. Il cherche à montrer que l’énonciation et les interprétations du 6e commandement dans l’Écriture et la Tradition ont varié, cette histoire montrant ainsi la relativité de son application ! Comment donc suivre la vérité de cet interdit dans un domaine aussi complexe que la sexualité humaine ?

Le sujet des abus sexuels ouvre le livre (chap. 1) d’un point de vue juridique. L’A. n’étudie pas la question des réparations pour les victimes. Comme pour d’autres péchés (p. ex. le vol), le point de vue de la réparation n’est pas nié mais il ne conditionne jamais l’obtention du pardon sacramentel. Ne faudrait-il pas revoir les traits rigides de certaines interprétations anciennes et nouvelles ? Et leurs conséquences sociales et ecclésiales ? Et trouver des formes de réparation ? Y a-t-il un au-delà de ce commandement et des normes qui le concernent ?

L’original hébraïque ne visait pas les « actes impurs », mais l’adultère (chap. 2) et le 9e commandement semble le confirmer. Les dix Paroles de la tradition hébraïque (Ex 20 et 32) sont à comprendre dans leur impact social : le 6e commandement « a pour rôle d’éviter les conflits internes et de protéger la filiation légitime » (p. 33). Telle est la conclusion d’un chap. malheureusement peu développé. Car si le 6e commandement est décisif pour protéger la filiation légitime, on comprend mieux qu’il soit rattaché au lien conjugal. Dans une anthropologie où les générations (toledots) définissent l’identité de la personne, ce point n’est moralement pas négligeable pour le peuple élu qui cherche à être saint comme son Dieu trois fois saint.

Les « aventures » du Décalogue chrétien (chap. 3) sont plus développées et illustrées. Une nouvelle formulation du 6e commandement apparaît en 1566, dans la ligne du Concile de Trente (« tu ne forniqueras pas », p. 43). Dans les conflits avec les protestants, l’insistance portera à la fois sur la validité des sacrements et le caractère raisonnable et biblique des commandements. Le 6e devient central et définit de plus en plus les catholiques qui sont appelés à éviter toute impureté sexuelle, le terme d’impureté ayant un caractère moral qu’il n’a pas toujours dans l’agir hébreux.

Cette notion d’impureté sera comprise de plus en plus comme un obstacle à une bonne compréhension du plaisir sexuel. L’évolution se poursuit dans la condamnation de l’auto-érotisme et d’autres actes interpersonnels (chap. 4). La tradition des 7 péchés capitaux complexifie ensuite les définitions morales. De fait, les pôles personnels et sociaux se répondent, mais la protection du mariage tend à situer le plaisir et la sexualité dans un domaine personnel et intime alors qu’il a toujours une dimension sociale. Le contrôle de la sexualité se fait de plus en plus par la confession qui devient auriculaire. Ce sacrement fut, selon l’A., l’instrument de formation des fidèles et d’information pour les clercs. Un nouveau pouvoir commence à s’exercer ainsi. L’angle de vue pour décrire la grâce du sacrement est peu réfléchi : selon l’A., c’est un sacrement qui a fait du tort, mais on oublie le bienfait de l’aveu et l’assurance d’un pardon. Il est vrai qu’on finit par penser que plus l’acte est porteur de plaisir, plus il est répréhensible, et plus sa confession est nécessaire.

La sécularisation des derniers siècles représente de nouveaux défis car la sexualité est déliée progressivement de son rapport au religieux : ce qui n’est pas sans importance pratique et symbolique. Ainsi le comportement sexuel devient-il un signe de libération du divin. Le développement de la psychanalyse renforce cette assurance moderne. Et le lien entre la sexualité et la fécondité se défait. Il sera complètement distinct dès l’apparition des moyens contraceptifs. La déchristianisation occidentale soumet le discours ecclésial à rude épreuve et le recours au respect de la nature (non pas biologique) et de ses lois fondamentales s’avèrent incompréhensibles. L’Église a bien cherché dans la loi naturelle un éclairage des normes liées au 6e commandement, mais le fossé entre son discours et les sociétés laïques n’a fait que s’agrandir : l’encyclique Humanae Vitae en est un repère visible et incontournable.

Le Catéchisme de l’Église catholique (1992) réintroduit la formule originelle : « Tu ne commettras pas d’adultère ». « L’impureté sexuelle n’est jamais mentionnée, pas même dans le cas de rapports illégitimes » (p. 95). Mais l’unité de la personne en sa sexualité et en son corps est bien soulignée. Par ailleurs, c’est ce que déplore l’A., on ne parle pas de réparation du préjudice auprès des victimes (p. 97). Le compendium reprend ces nouveautés. Pour l’A., l’incompréhension s’explicite ainsi : comment le viol et les abus sexuels restent-ils liés à la morale sexuelle et non à un « acte de violence contre une autre personne » (p. 102). De ce fait, le sexe ne concerne qu’une personne et non les victimes. Le mariage délimite le territoire des jugements moraux et la question du consentement reste confuse à tout point de vue.

L’au-delà du 6e commandement n’est-il pas dans le fait que la réflexion morale, spirituelle et sacramentelle, ne peut pas se limiter à la matérialité des actes humains ni à leur définition langagière, mais aussi aux circonstances qui les accompagnent, aux intentions qui guident ceux et celles qui agissent et à la puissance personnelle de Celui qui les énonce ? Il est aussi dommageable que l’anthropologie sous-jacente au commandement ne soit pas plus explicitée, particulièrement avec les arguments de l’Écriture et notamment la théologie paulinienne. Les épîtres aux Corinthiens (et Gal 5) devraient être citées pour mieux discerner le gravis traditionnel du 6e commandement. Finalement ce commandement vise-t-il « tout comportement incorrect de notre propre masculinité ou féminité », ou bien uniquement une trahison de l’amour comme on l’entend dans la traduction « tu ne commettras pas d’adultère » (p. 110) ? Il conviendrait peut-être de lire ces commandements dans la logique spirituelle des quatre sens de l’Écriture pour comprendre l’inter-dit : ce qui est dit « entre les mots du commandement ». L’au-delà y est certainement déjà présent.

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