L'Épître aux Colossiens
Adrienne von SpeyrSpiritualiy - reviewer : Mario Imperatori s.j. reviewer : Thierry Le Goaziou
Il faut tout d’abord bien souligner le caractère linéaire, verset par verset, de ce commentaire de l’Épître aux Colossiens que la mystique Adrienne von Speyr nous offre. Cela montre bien le grand respect qu’elle a pour la lettre du texte de l’Écriture, bien qu’il ne s’agisse pas ici d’une approche strictement exégétique, mais bien plutôt spirituelle de l’Écriture. Cela nous rappelle que la lettre du texte, précisément parce qu’inspirée, est toujours ouverte par l’Esprit, strictement lié au Mystère du Christ, dont Paul lui-même explore les infinies richesses. Il s’agit donc d’une approche spirituelle du texte de l’Écriture qu’on pourrait qualifier aussi de mystique, à partir du lien qui subsiste en grec entre mysterion et mystiké. Mais il ne s’agit en aucun cas ici d’une mystique ésotérique de spécialistes, accessible à peu d’initiés. Au cœur de cette lecture spirituelle des Colossiens que l’A. nous propose, on trouve en effet deux mystères-clés de la foi chrétienne, à savoir le mystère du Christ et le mystère de la Trinité. Il faut souligner qu’étant donné que dans les deux cas il s’agit du mystère de Dieu, ces deux mystères restent par définition toujours plus grands, transmettant ainsi au texte lui-même leur caractère inépuisable. La création elle aussi, compte tenu de sa relation génétique avec le « Premier-né avant toute création » (Col 1,15), « grâce à l’incarnation […] reçoit une profondeur insoupçonnée » (p. 36).
Cette richesse, par principe inépuisable, n’est pas de nature simplement philosophique, car elle est liée à la fécondité de la relation de génération éternelle qui unit le Père avec le Fils dans l’Esprit, « qui inclut en son mouvement circulaire cette création, faite elle-même parce que le Fils est là » (p. 38). Il s’agit du même Fils envoyé en mission par le Père pour libérer la créature humaine du péché, de telle façon que la créature humaine puisse elle-même participer à cette éternelle génération divine en Jésus-Christ, une participation par ailleurs toujours strictement liée à la vie concrète de l’Église. Et d’une façon plus concrète encore, et avant toute autre chose, à la prière. Une prière que l’A. comprend comme une participation contemplative qui, à travers la méditation de l’AT et du NT, touche au dialogue du Père et du Fils entre eux et dans l’Esprit. En effet, « la tradition et la loi juives, pour autant qu’elles proviennent du Père, ne renieront jamais le Fils. C’est pourquoi il est si essentiel pour le chrétien de se familiariser avec l’Ancienne Alliance, de connaître l’Écriture » (p. 125). Mais il est question ici aussi de la prière ecclésiale par excellence qu’est l’Eucharistie, qui fait de l’Église le Corps du Christ, de même que le baptême et la confession. Le baptême réalise en effet une participation objective au mystère du Christ de telle sorte que, grâce à une foi vivante, ce dernier devient pour chaque baptisé « une vérité existentielle, faisant irruption dans sa subjectivité » (p. 110). En effet, étant libérés de la forte adhésion au non-amour qu’est le péché grâce au pardon du Fils du Père Crucifié pour nous, la vie du Ressuscité « est aussi notre vie » (p. 111), qui consiste alors à laisser agir le Père en nous. Prière, foi et sacrements constituent donc trois dimensions essentielles qui reviennent tout le temps sous la plume de l’A., laissant bien entrevoir qu’elles constituent l’âme de tout ce qu’écrit la mystique suisse. Nous trouvons en même temps quelques allusions discrètes aussi à la vie dans le monde selon les conseils évangéliques vécus en tant que laïcs. En effet il ne s’agit pas pour le chrétien de fuir le monde, mais de « souffrir profondément du péché du monde » (p. 103), participant ainsi à la douleur que le Fils lui-même a lucidement souffert en étant en même temps vrai homme et vrai Dieu. Pour cela le chrétien est appelé à vivre sa tâche dans le monde « comme fonction de la mission du Fils » (p. 132). D’autant plus qu’il « vit dans le monde à l’intérieur d’un cadre où le monde est ordonné en vue du Fils » (p. 135). Il s’agit toujours du Ressuscité, de telle façon que, chaque fois que la pensée des chrétiens « s’occupe de la résurrection, ils tombent sur quelque chose d’inattendu, de nouveau, qui projette un éclairage différent sur la relation du Fils au Père et à l’Esprit » (p. 139) et qui touche donc aussi leur propre vie dans le monde. — M. Imperatori s.j.
L’œuvre spirituelle d’Adrienne von Speyr (1092-1967), médecin suisse protestante convertie au catholicisme, est indissolublement liée au théologien Hans Urs von Balthasar. Ce dernier sera son confesseur et son confident littéraire auprès de qui elle dictera la majeure partie de ses ouvrages et de ses pensées. Ils fondent ensemble l’institut St Jean (institut séculier de droit diocésain) à Bâle dont le but est de dynamiser la lecture et l’apport de Jean au sein de la compagnie de Jésus. Les éd. Johannes Verlag ont entrepris une publication des œuvres complètes de l’A. (plus de 60 vol.) depuis le début des années 1950. Ce commentaire de l’épître aux Colossiens rejoint ainsi d’autres trad. en langue française des épîtres apostoliques, dont celle aux Éphésiens et la 1re aux Corinthiens. Cet ouvrage se présente sous la forme d’un lecture spirituelle verset par verset de l’épître ; Col 1 est décrit à travers les 3 premiers chap. du commentaire (« L’Apôtre et sa communauté » ; « La primauté du Christ » ; « Le service de l’Apôtre »). Col 2 est abordé dans le chap. 4 « Vraie et fausse connaissance » ; Col 3 fait l’objet du chap. 5 « Vivre du Christ ». Ces deux chap. sont les plus développés. La finale de l’épître est traitée dans le dernier chap. « Exhortations et salutations ». L’ouvrage de la théologienne mystique catholique est difficile à résumer car il ne relève pas d’une démarche scientifique ni exégétique ; il n’y a aucune note de bas de pages, pas de bibliographie, ni intro. ni conclusion. Le lecteur est immédiatement plongé dans la vie de la communauté de Colosses décrite à travers l’analyse qu’en fait Paul. L’A. suit pas à pas son raisonnement, reprenant son argumentation théologique dans un souci pédagogique et surtout mystagogique. Un tel ouvrage permet ainsi d’aborder cette épître à travers le discernement éclairé d’une femme exceptionnelle, touchée par la maladie et traversée toute sa vie par une foi vive et irréductible. — T.L.G.