Emmanuel Falque construit volume après volume une philosophie du christianisme, un projet relativement rare au milieu des innombrables essais de philosophie de la religion. Ancien étudiant en théologie au Centre Sèvres des Jésuites de Paris, à l’écoute de la phénoménologie contemporaine dans ses versions françaises, après une thèse remarquée sur St Bonaventure dont le titre ne manque pas d’interloquer (L’entrée de Dieu en théologie), il a publié de 1999 à 2011 trois vol. réunis en 2015 sous le titre Triduum philosophique où il tente une interprétation philosophique des 3 jours saints (l’eucharistie du jeudi, la passion du vendredi et la résurrection du dimanche). L’entrecroisement de thèmes théologiques chrétiens et de la réflexion philosophique demandait une explication que l’A. réalisa en 2015 dans l’ouvrage Passer le Rubicon, republié en 2023 et traduit dans de nombreuses langues. On notera l’absence, dans les 3 jours saints, du samedi. Falque en approche le questionnement en 2020 dans Hors phénomène, un ouvrage qui semble faire ses adieux à la phénoménologie des manuels, pour ne pas dire à la philosophie tout court, en creusant au plus profond de la conscience et de la vie, jusqu’à une absence de discours que signale le silence de la liturgie lors du samedi saint. Dans ce silence cessent nos bavardages où nous faisons semblant de vivre. À cette profondeur nous atteignons notre humanité sans que la personne qui souffre de ce qui lui arrive puisse dire « qui » ou « ce » qui en est responsable, la mort d’un ami, d’un enfant, une pandémie, type parfait de la pure « passion ».

Le titre du livre La chair de Dieu est à comprendre en se référant à la distinction commune en phénoménologie entre la chair vivante et réactive d’une part et d’autre part le corps qui, matière mortelle, demeure énigmatique pour la conscience humaine. Le pari spéculatif de l’A. est que l’Écriture nous donne des moyens de parler de la passivité du corps et de lui reconnaître un sens, qui n’est pas seulement organique. L’A. engage dans cette perspective l’articulation de la philosophie et de la théologie qu’il évoqua à travers la métaphore de la traversée du Rubicon dans les deux sens mais qu’il nommait des années auparavant un « tuilage » des deux perspectives. Les textes de l’Écriture peuvent en effet nous donner des mots pour dire ce que nous savons hors de notre portée. La finitude humaine se sait débordée par en haut (« Dieu ») et par en bas (« corps »). Or ces deux débordements se rejoignent précisément dans le récit de l’apparition du ressuscité à l’apôtre Thomas. Il va de soi que la rationalité habituelle est ici priée de laisser derrière elle ses canons d’application qui distinguent les éléments d’une complexité en la divisant et d’accepter de laisser du champ à une écoute plus profonde de ce qui se propose uni à la pensée. Pour ce faire, l’A. fait appel à son savoir théologique, p. ex. à la différence qu’il y a entre descendre dans les enfers des morts et sombrer dans l’enfer du péché, une étonnante distinction biblique qui nous permet de comprendre qu’il y a selon les Écritures une distinction entre la mort de la personne et celle du pécheur, qu’il y a là une distinction « modale » qu’assure l’amour du Père pour le Fils et ses frères même pécheurs.

La 1re part. du livre (« Du pâtir au passage ») reconstitue ainsi l’ensemble des 4 jours saints en insérant le samedi saint comme 3e jour, là où il aurait déjà dû se trouver, mais pour ce faire il fallait s’arrêter auparavant à la question épineuse de ce qui est hors accès phénoménal. La 2e (« Épaisseur du corps et problème de l’âme ») envisage alors la question de l’âme, que le platonisme toujours actuel dans nos philosophies spontanées ne peut pas ne pas opposer au corps comme une chose à une autre chose, une attitude mentale à corriger grâce à la philosophie contemporaine du corps comme lieu d’expression de l’âme, son incarnation qui engage une modalité d’incorporation. Le corps ressuscité est un corps métamorphosé pour offrir encore une manière d’expression à la vie donnée. L’argumentation de l’A. s’appuie aussi sur de nombreux auteurs, dont du Moyen Âge, Thomas d’Aquin en particulier, comme il n’hésite pas à le faire souvent dans ses écrits, une manière de pratiquer le « tuilage » de la philosophie et de la théologie.

La 3e part. du livre (« La grande traversée ») conclut en reprenant d’un point de vue méthodologique des données essentielles pour la double traversée du Rubicon, dans les deux sens. On sait que la phénoménologie contemporaine s’inspire beaucoup de la théologie, même chez des auteurs qui s’arrêtent cependant devant l’acte de foi. Mais penser, n’est-ce pas « décider » de sa marche ? N’est-il donc pas légitime de « décider » en faveur des discours de la foi, et d’engager ainsi un enrichissement du discours phénoménologique plutôt que de le limiter pour des raisons d’un rationalisme que l’on sait dépassé, même dans le monde des sciences ? Le rationaliste ne dira-t-il pas « Deviens ce que tu es » en enfermant son discours dans les limites de l’ontologie ? Ne faudrait-il pas dire plutôt, humble humain, « sois ce que tu deviens », à quoi répond Ex 3,12 : « Je serai avec toi » (p. 315) ?

La conclusion de l’ouvrage (« Dieu charitable ») reprend en les serrant une trentaine de pages que l’A. avait déjà dédiées à la « con-dilection » selon Richard de Saint-Victor (dans Le livre de l’expérience, 2017), une lecture trinitaire de l’amour (qui déplie la signification du titre La Chair de Dieu), en même temps qu’une traversée du Rubicon vers la philosophie à laquelle est donné un souffle nouveau, bien que présent chez de nombreux auteurs chrétiens, au moins au niveau de leurs intentions. Un livre étonnant, rendu souvent difficile par son déplacement de catégories philosophiques apparemment évidentes, mais critiquées et renouvelées sous une lumière inattendue.

newsletter


the journal


NRT is a quarterly journal published by a group of Theology professors, under the supervision of the Society of Jesus in Brussels.

contact


Nouvelle revue théologique
Boulevard Saint-Michel, 24
1040 Bruxelles, Belgium
Tél. +32 (0)2 739 34 80