La mort vivante. Vie et mort dans la spiritualité indienne
Jacques Scheuer s.j.Religions - reviewer : Antoine Vidalin
Voici un ouvrage qui comblera les connaisseurs de l’hindouisme autant que ceux qui souhaitent s’y initier. Le jésuite Jacques Scheuer, spécialiste des religions orientales (Louvain la Neuve, Facultés Loyola Paris) choisit de traverser ce « continent » religieux à partir d’un axe unique : le rapport de la société indienne à la mort. Si la mort est une question universelle, l’approche indienne lui accorde une place centrale et singulière, la concevant comme une « naissance ». Pour cette traversée, l’A. se met à l’écoute des rites et des textes sacrés de l’hindouisme, nous ouvrant ainsi un véritable trésor littéraire et spirituel.
Un double mouvement conduit le livre. Tout d’abord un parcours dans le temps qui nous fait rencontrer, à partir des premiers rites funéraires, les Veda (xve-xe s. av. J.-C.) avec leur univers sacrificiel, puis le tournant des Upanishad (viie-iie s.) où émerge une conception nouvelle du poids des actes (karman) et de la nécessité de multiples renaissances (samsara) pour épuiser le karman. S’ouvre alors la recherche d’une sortie du cycle du samsara par le renoncement à ce monde et la découverte de la réalité cachée, le Soi (atman) ou l’ultime (brahman). L’A. montre ensuite l’évolution des rites funéraires jusqu’à aujourd’hui où coexistent à la fois pratiques sacrificielles associées à une doctrine raffinée des enfers et des paradis, et recherche d’une sortie du cycle des renaissances. Parallèlement, c’est la figure du yogin qui apparaît, capable par un travail sur soi de mourir à lui-même pour devenir « pure conscience » (purusha). En contraste avec ce chemin ascétique, se développe un courant de dévotion (bakti) dans lequel l’homme apprend à s’en remettre à l’heure de la mort à la divinité primordiale et bienfaisante. Le 2d mouvement montre comment les conceptions et pratiques successives se conservent au fil du temps pour donner à ce qui va devenir l’hindouisme son foisonnement. On y discernera 4 pôles en tension : la ritualité sacrificielle, la méditation profonde comme prise de conscience de la « non dualité », les pratiques sévères du yoga jusqu’à vivre comme « déjà mort » ou encore la confiance éperdue dans le Seigneur (bhakti).
Un des fruits de l’écoute de ces textes pour une oreille et un cœur chrétien est d’y entendre des résonances avec tel ou tel aspect du mystère chrétien et peut-être même d’y repérer des semences du Verbe. Ainsi, dans l’approfondissement des enjeux qui traversent l’hindouisme sur la mort ou les renaissances, devient-il possible de redécouvrir l’originalité du travail de l’AT et du NT sur ces mêmes questions. P. ex. les notions de consécration (diksha) ou sacrifice de soi, celle de renoncement au monde (sannyasin), celle de « délivré-vivant (mukti) » ou encore de confiance dans Siva, le Seigneur ou « la Mère » (bhakti), peuvent enrichir nos approches, en régime chrétien, du sacrifice, du renoncement à soi, de la nouvelle naissance ou encore de la foi. Terminons par cette citation de la poétesse Lalla (xive s. ap. J.-C.) qui a inspiré le titre de l’ouvrage et sur laquelle s’achève le livre : « Meurs, Frère, avant de mourir ! (…) L’homme libéré du désir ne meurt pas. Qu’il meure ainsi tout en restant vivant, voilà bien la vraie connaissance. » — A. Vidalin