Les frères de Thessalonique. Essai sur le plus ancien écrit chrétien connu

Flemming Fleinert-Jensen
Holy Scripture - reviewer : Marie-Isabelle Etienne o.p.

Dans cet essai sur le 1er écrit chrétien, l’épître paulienne 1 Th, Flemming Fleinert-Jensen, pasteur de l’Église réformée de France, se démarquant d’une exégèse classique littérale, choisit d’épouser une analyse narrative attentive au décalage culturel, linguistique et conceptuel qui nous sépare des protagonistes. Une improvisation narrative imaginant la réception de la lettre par les intéressés est ainsi suivie d’un commentaire de 3 concepts eschatologiques de cet écrit : l’avènement dernier de Jésus, la résurrection des morts, et le jugement dernier, convergeant vers un accompli du Royaume, bien qu’il n’y ait qu’une occurrence de ce mot, en 1 Th 2,12, et que l’épître exprime davantage cette attente en termes de « jour (du Seigneur) » ou de « parousie ». Mais le propos avéré de l’A. est de rendre compte du hiatus béant qui existe entre cette conception classique des fins dernières et les attentes de notre siècle.

Pour l’A., ces concepts revêtus d’un imaginaire usé, seraient à ressaisir à 3 niveaux : d’abord en comprenant que ce « jour du Seigneur » concerne le temps présent de chaque individu, sa mort et son réveil à la vie intégrale, loin de renvoyer ce réveil à un futur hypothétique et à un événement collectif ; puis en considérant le jour du Seigneur comme un opérateur de chaque instant que nous vivons (thème du déjà là-pas encore), et enfin en traduisant ces représentations de l’Histoire devenues étrang(èr)es à notre monde – mais la veine apocalyptique est-elle aussi désuète que le dit l’A. ? – en termes d’union de l’Esprit de Dieu avec l’esprit de l’homme. En 1 Th 4,13 - 5,11, ces 3 concepts, décrivent un événement, or, l’attente se prolongeant, notre théologie dès le iie s., a dissocié 2 pôles, le présent et la fin, attestant dans ses Credo d’un jugement dernier et d’une résurrection de la chair à la fin des temps – croyances auxquelles s’ajoutera au iiie s. celle de l’immortalité de l’âme. L’A. s’inscrit en porte-à-faux par rapport à ces acquis, disant que dans la nature humaine il n’y a rien d’immortel – le corps se décomposerait à jamais, d’où l’âme et l’esprit s’évanouiraient – résumant donc l’être humain à « sa vie » purifiée certes de ses scories, mais suspendue comme sans support, et ramenant le collectif à l’individu. S’insurgeant aussi contre la tradition tenace selon laquelle l’entrée dans le Royaume se fait après le Jugement final, et non à la mort de chacun, réfutant le caractère collectif de la fin du monde, et ramenant finalement à un problème de décalage linguistique et culturel des notions qui débordent sa théologie.

Théologie néanmoins intéressante (outre la bonne chronologie finale), en ce qu’elle met bien l’accent sur la beauté du parcours humain dont les aspects ayant revêtu poids d’être, acquièrent aussitôt la mort, valeur d’éternité et participent de l’eschaton, – les scories assumées tombant au feu de la purification. Elle éveille sur la beauté de cet instant final de la mort où tout le vécu est ressaisi par Dieu dans la cohérence de son projet créateur et provident de miséricorde rédemptrice. Mais cette théologie est trop marquée par un défaut d’incarnation : la Fin ne consiste pas seulement en l’union de l’Esprit avec l’esprit de chaque individu, elle adviendra quand l’Esprit aura fini d’informer toute chair, rendue spirituelle – c.-à-d. le corps, l’âme et l’esprit de chacun. Et, comme tout est lié dans le grand Corps que nous formons, elle représentera l’Histoire aboutie, quand toutes les conséquences des vécus intriqués de tous les hommes auront été tirées, ce qui légitime d’assigner là, la pesée de tous les vécus, en termes d’être ou de néant. — M.-I. Etienne

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