Un corps pour deux. Petite philosophie de la grossesse

Marie Leborgne Lucas
Philosophy - reviewer : Alain Mattheeuws s.j.

Marie Leborgne-Lucas est philosophe, féministe et mère de 3 enfants. Son livre est certainement original et donne à penser ! Réfléchir sur le sens de l’existence humaine à partir de la grossesse permet d’affronter des questions essentielles (l’altérité, la relation, la différence sexuelle) et de mettre au jour des données nouvelles. Car la grossesse concerne toutes les femmes comme une éventualité inscrite dans leur corps, mais tous les êtres humains sont aussi issus du corps d’une femme. Le corps de la femme est doté d’une spécificité incontournable. Penser la grossesse de manière phénoménologique – et donc en mettant en évidence des significations nouvelles et des carrefours pour la liberté humaine – présente de gros enjeux.

Ainsi faut-il d’abord tenir compte historiquement de l’effacement de la grossesse dans les faits et dans les cultures (chap. 1), du rythme qui traverse le corps personnel de la femme (chap. 2) par l’éternel retour des « règles » ou l’angoissant retard qui peut survenir. Ensuite l’A. décrit la métamorphose du corps lorsque la femme est enceinte (chap. 3) et la découverte de « l’autre au-dedans » de son corps (chap. 4). La mise au monde est un événement unique et s’inscrit dans la mémoire des corps (chap. 5) : celui de la mère et celui de l’enfant.

Ce livre offre un enseignement pour tous, notamment pour les hommes dont la place et le symbolisme sont toutefois peu intégrés. Les données biologiques ne sont pas que des faits bruts : elles prêtent toujours à interprétation et ouvrent à une acceptation libre et consciente. La participation active de la femme dans la conception, la grossesse et l’accouchement est mise en lumière, tout comme la nécessité de ne pas « invisibiliser » le corps féminin. Le chap. 4 aborde finement la conscience d’une altérité intérieure, dans « un corps pour deux » : « J’étais une, je n’étais que moi. Désormais je suis deux, et je porte un autre être en moi. Je suis déjà mère, liée charnellement à un autre qui attend une réponse, celle de le laisser-être » (p. 106). Cette cohabitation involontaire mais profonde révèle que l’intersubjectivité est première dans les relations humaines. Le devoir d’hospitalité est comme incontournable : « Ce n’est pas la vue qui est première. Ce n’est pas le visage non plus. L’autre se présente d’abord comme un espace qui prend de la place. Et c’est le toucher de l’autre qui est premier » (p. 165). Dans ce corps à corps unique, se crée une unité qui n’est pas fusion : « Je suis “ni une, ni deux” [...] je suis habitée par un autre qui grandit en moi » (p. 182).

La femme est bien le « sujet » actif de la grossesse. Les conditions de celle-ci sont la matière de nouvelles réflexions éthiques sur l’altérité, le dedans et le dehors, l’unicité de la personne. Même si la présence du Créateur n’est pas observée ni nommée, celle de l’homme non plus, chacun est invité à réfléchir et à interpréter à frais nouveaux ce qu’est la venue à l’existence corporelle de tout nouvel être vivant. — A. Mattheeuws s.j.

newsletter


the journal


NRT is a quarterly journal published by a group of Theology professors, under the supervision of the Society of Jesus in Brussels.

contact


Nouvelle revue théologique
Boulevard Saint-Michel, 24
1040 Bruxelles, Belgium