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Gaston Fessard, pour la théologie et pour la philosophie

14/03/2026 |  toutes les Nouvelles théologiques 

Alban Massie s.j.

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Les Cahiers de la NRT publient À l’écoute de Gaston Fessard. Son actualité, sa pensée, ses dialogues. Ce volume rassemble les contributions d’un colloque international qui s’est tenu aux Facultés Loyola Paris et au Collège des Bernardins les 26 et 27 juin 2025. Les auteurs interrogeaient la pertinence de cette œuvre dans un monde où les fondements de l’agir politique, de la décision morale et de l’appartenance ecclésiale sont en crise. Plutôt que de reconduire une image apologétique du penseur jésuite, les études ici rassemblées prennent le risque d’un examen critique. Quelle place accorder à la médiation dialectique dans une théologie contemporaine plus sensible à l’événement qu’au conflit ? Le primat de la liberté chrétienne peut-il encore s’exercer dans un monde fragmenté, marqué par la défiance à l’égard des institutions et des traditions ? Et comment entendre aujourd’hui l’exigence fessardienne de discerner l’actualité historique comme lieu de révélation et de jugement ?

I Une étroite galerie de la théologie à la philosophie

Gaston Fessard se désignait à l’occasion comme philosophe. Mais en réalité il comprenait ainsi sa démarche : creuser « une étroite galerie qui fraye, à travers l’existence historique, le chemin de la théologie à la philosophie » (G. Fessard, La dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace, I, p. 17). On pourrait dire que cette formule a constitué le fil directeur implicite des échanges du colloque. Loin d’être une image simplement suggestive, elle désigne la structure même de son projet intellectuel : penser l’unité vivante, mais non fusionnelle, de la théologie et de la philosophie dans l’histoire.

Gaston Fessard à son bureau, à Chantilly, dans les années 1960. © Archives jésuites, Vanves.

Plusieurs contributions ont d’abord souligné que, chez Fessard, cette articulation procède d’une origine expérientielle. Sa réflexion philosophique ne se déploie pas à partir d’une neutralité méthodologique, mais à partir d’une expérience spirituelle structurée, celle des Exercices spirituels ignatiens. Ceux-ci ne sont pas seulement un objet d’interprétation, mais un lieu génétique. Les Exercices sont directement issus de l’expérience par laquelle Inigo a résolu pour son propre compte le problème de sa liberté dans l’histoire. Dès lors, la théologie n’est pas ici un système clos, mais la forme originaire d’une intelligence de l’acte libre.

C’est à partir de cette matrice que la philosophie trouve sa tâche propre. La Dialectique des Exercices ne se contente pas d’expliciter un contenu spirituel ; elle en dégage une intelligibilité formelle. Elle expose les divers moments de l’acte libre et contient une analyse du temps et de l’histoire. Ainsi se trouve fondée une philosophie de l’historicité qui ne dérive pas d’une spéculation autonome, mais d’une élucidation rationnelle de l’expérience croyante.

Toutefois, les débats du colloque ont insisté sur le fait que ce passage de la théologie à la philosophie ne saurait être compris comme une simple déduction. Il implique une tension constitutive. La philosophie, tout en recevant de la théologie son impulsion, doit en éprouver la portée au contact du réel historique. C’est en ce sens que Fessard entend affronter les grandes pensées modernes et contemporaines, et soumettre à l’épreuve du discernement spirituel les idéologies politiques. La réflexion philosophique devient alors capacité de jugement sur l’histoire, en tant qu’elle discerne le lieu précis d’où surgissent spéculations et options, ce que Fessard appelait le « nœud des libertés humaines » où se décide leur orientation.

II Une attention au langage, dans le prolongement de la théologie du Verbe

Cette exigence se manifeste de manière particulièrement aiguë dans l’attention portée au langage. Plusieurs interventions ont montré que, pour Fessard, l’analyse des discours n’est pas secondaire, mais constitutive du discernement. Les paroles humaines révèlent l’esprit qui les anime ; elles constituent le lieu où se donne à lire l’orientation profonde des libertés. D’où cette méthode d’écoute rigoureuse des énoncés politiques. Ici encore, la philosophie du langage apparaît comme un prolongement de la théologie du Verbe, enracinée dans l’événement de l’Incarnation.

Enfin, les débats ont mis en lumière la portée anthropologique et politique de cette démarche. Les grandes dialectiques élaborées par Fessard – maître et esclave, homme et femme, juif et païen – ne constituent pas des schèmes abstraits, mais des instruments d’intelligibilité historique. Elles permettent d’analyser les conflits humains comme des lieux de décision où se joue la vérité de la liberté. Ainsi la philosophie, issue de la théologie, retourne à l’histoire pour y exercer un discernement, conformément à cette vocation d’une pensée engagée dans l’histoire de son temps.

Au terme de ces échanges, il apparaît que la « galerie » que Fessard a voulu creuser entre philosophie et théologie ne relie pas deux domaines extérieurs l’un à l’autre. Elle désigne un mouvement interne : la théologie, en tant qu’intelligence de la foi vécue, appelle son explicitation philosophique ; la philosophie, en tant que réflexion sur l’acte libre et l’histoire, reconduit à la source théologale dont elle procède. Entre les deux, l’existence historique constitue le lieu médiateur, à la fois épreuve et vérification. C’est là que se joue, selon Fessard, l’unité concrète de la vérité.

Alban Massie s.j.


 Les débats sont à retrouver dans l’ouvrage entier, imprimé ou PDF

 Les interventions des auteurs :

   Lire, relire Gaston Fessard. Accueil aux Facultés Loyola Paris par Louis Lourme PDF gratuit  
   Gaston Fessard (1897-1978), le courage éclairé par Alban Massie PDF 4,00 €  
   Une collaboration « dialectique » : Blondel-Fessard par Marie-Jeanne Coutagne PDF 4,00 €  
   Gaston Fessard et Henri de Lubac, compagnons d’armes dans le combat spirituel par Marie-Gabrielle Lemaire PDF 4,00 €  
   Simone Weil et Gaston Fessard : la résistance contre le nazisme ou « la direction de conscience à l’échelle d’un pays » par Emmanuel Gabellieri PDF 4,00 €  
   « Attendre mon être de l’avenir où il me sera donné » : significations et figures de l’avenir dans La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, tome I par David Rabourdin PDF 4,00 €  
   La dialectique homme-femme-enfant chez Hegel et Fessard : une approche chronologique et théologique par Emmanuel Tourpe PDF 4,00 €  
   Face aux chrétiens progressistes par Agnès Louis PDF 4,00 €  
   Une théologie bousculée par le dialogue avec la philosophie. Introduction de la journée au Collège des Bernardins par Jean-Baptiste Arnaud PDF gratuit  
  Le discernement des religions séculières par Giulio De Ligio PDF 4,00 €  
   Quand la dialectique païen-juif défie la théologie de la substitution : pistes de pensée contre l’antisémitisme par Ana Petrache PDF 4,00 €  
   Gaston Fessard contre la théologie de la libération. Une révision critique à la lumière d’Ignacio Ellacuría par José Sols PDF 4,00 €  
   Les enjeux de la fraternité. À l’écoute de l’interférence des dialectiques fessardiennes par Dominique Serra-Coatanea PDF 4,00 €  
  La dialectique fessardienne de la liberté comme dia-logique de l’amour par Pascal Ide PDF 4,00 €  
  Une lecture cosmopolitique de Pax nostra de Gaston Fessard. Quelques observations sur la notion de « communauté des nations » dans l’économie générale de l’ouvrage par Louis Lourme PDF 4,00 €  
  Où vont les nations ? Essai de lecture d’un discours politique récent à l’école de Gaston Fessard par Augustin Bourgue PDF 4,00 €  

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