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L’Église en quête d’identité : le deuxième voyage missionnaire de Paul (Ac 15,36-21,14)

Matthieu Bernard

Les chapitres 15 à 21 des Actes des Apôtres relatent les 2e et 3e voyages missionnaires de Paul. Sans céder à l’anecdotique, Luc propose au fil de ce récit un discernement spirituel narratif de l’identité de l’Église naissante. Ce discernement passe, au concret, par un hommage rendu à Israël, ainsi que par l’accueil généreux des personnes et institutions païennes, soumises toutefois au jugement de l’Évangile. Se dessine ainsi le projet de ce que l’on peut appeler « l’œcuménisme lucanien ».

« Les voyages forment la jeunesse », dit-on, et nombreux sont les routards qui partent découvrir de nouveaux horizons, espérant ainsi se trouver eux-mêmes. L’Église du premier siècle, toute jeune, à peine enfantée par la Pâque de son Seigneur et l’effusion de l’Esprit, a également discerné son identité à l’occasion des voyages des premiers missionnaires, parmi lesquels saint Paul est évidemment une figure incontournable. Nous proposons, dans cet article, de relire ce que l’on a coutume d’appeler les deuxième et troisième voyages missionnaires de Paul, avec leurs différentes escales et leurs épisodes divers.

Ces deux voyages forment, dans les Actes des Apôtres, une ample section narrative, qui s’étend d’Ac 15,36 à 21,14, de Jérusalem à Jérusalem1. Au milieu, il y a eu une brève visite à Jérusalem, lorsque Paul « monte pour saluer l’Église » (18,22) ; mais Luc estompe, délibérément semble-t-il, cette visite en ne mentionnant même pas le nom de la ville sainte ; comme si l’auteur des Actes voulait indiquer qu’il ne s’agit pas de deux voyages distincts, mais d’un seul long périple2, couvrant l’ensemble de ces chapitres. 10 000 km parcourus, de nombreuses péripéties : cette thématique des voyages forme donc le fondement historique et littéraire de la réflexion lucanienne sur l’identité de l’Église.

En effet, au fil des escales, Paul et ses associés font de nombreuses rencontres : Juifs dans les synagogues, Juifs hors les murs ; païens, y compris des officiels romains ; mais aussi des chrétiens de différentes espèces, plus ou moins bien catéchisés. Comment se situer par rapport au judaïsme, y compris lors des moments de rupture ? Quelle Bonne Nouvelle peut-on annoncer aux Grecs et aux Romains, au cœur de leurs villes remplies d’idoles ? Qu’est-ce qui caractérise le mouvement chrétien, dans cette société multiculturelle ? Autant de questions que le discours lucanien affronte, proposant ainsi un précieux discernement de l’identité chrétienne naissante.

I Préambule : une identité universelle

1 Voyages et identité

Daniel Marguerat a consacré une étude détaillée au symbolisme des voyages dans les Actes des Apôtres3. Il note tout d’abord un engouement pour le voyage dans l’Empire romain au tournant de l’ère chrétienne, comme ce sera le cas à nouveau au xve s. avec les grandes conquêtes maritimes, puis à la fin du xxe s. avec l’essor de l’industrie du tourisme. Au temps de Jésus et des Apôtres, en tous cas, cet engouement a trouvé des conditions matérielles de réalisation notamment dans la Pax Romana qui favorise de tels déplacements ; en outre, la doctrine stoïcienne de la cosmopolis a pu contribuer à ce changement de mentalités.

Luc, en insistant dans les Actes sur les voyages, s’inscrit donc dans une littérature assez abondante de périples, romans, textes initiatiques, etc. Mais il ne semble pas que Luc soit simplement victime d’un effet de mode, qu’il reprendrait un genre littéraire dont les lecteurs seraient friands ; en comparant avec les Actes apocryphes d’Apôtres, dans lesquels la signification des voyages apostoliques est au contraire estompée, Marguerat estime que le diptyque Luc-Actes donne une place narrative – et donc théologique – proprement structurante à cette dynamique des voyages.

Dans son article, Daniel Marguerat rapproche les Actes des Apôtres de différents types de récits de voyages dans la littérature antique. Il relève tout d’abord une proximité avec les récits qui racontent la fondation de colonies (ktiseis) ; dans la section d’Ac 15-21, les épisodes de la fondation de l’Église de Philippes (Ac 16) correspondent bien à ce modèle, celui donc d’une dynamique de la Parole qui étend son règne jusqu’aux extrémités de la terre.

Mais Marguerat estime que les Actes se rapprochent également d’une autre variante du récit de voyage, à savoir les voyages d’exploration tels que ceux d’Hérodote, ou encore les vies de philosophes itinérants4. Or l’enjeu de tels récits est ethnographique et identitaire : la rencontre d’autrui, d’une culture différente, et même de « barbares » est l’occasion d’une réflexion sur l’autre et sur soi.

Cet aspect de quête identitaire est bien présent dans la section d’Ac 15-21. Nous avons rappelé qu’elle est encadrée par deux séjours à Jérusalem, lieu symbolique de l’héritage juif du christianisme ; surtout, elle fait suite à l’assemblée de Jérusalem d’Ac 15,4-29, laquelle a validé l’intégration des païens dans la communauté chrétienne, moyennant quelques conditions « nécessaires5 » résumées dans le décret apostolique : s’écarter de l’idolâtrie, de la pornéia et des viandes impures (cf. 15,20.29). Cette décision de principe étant acquise, reste à la soumettre à l’épreuve du réel : la section 15,36-21,14 va permettre à Paul et ses compagnons de rencontrer différentes cités et cultures païennes, et donc de discerner les modalités de l’annonce évangélique et de la vie chrétienne dans ce contexte d’altérité par rapport au judaïsme des origines. Ainsi, à travers ces voyages, notre section propose une réflexion narrative sur l’identité chrétienne.

2 Ouverture à l’universel

Cet aspect « identitaire » a fait le succès de la littérature romanesque, depuis l’Iliade et l’Odyssée jusqu’à l’époque contemporaine ; ainsi, on a pu lire les pérégrinations du Hobbit de J. R. R. Tolkien comme un roman d’apprentissage, voire de développement personnel. Le sous-titre anglais du Hobbit est au-demeurant éloquent : There and back again ; partir et revenir, affermi par mille aventures traversées, voilà un programme qui était déjà celui qu’Homère avait assigné à Ulysse.

Qu’en est-il dans notre section des Actes ? Parti, donc, de Jérusalem puis Antioche, Paul retourne à Jérusalem, lieu de la naissance de l’Église, décrite dans les huit premiers chapitres de l’ouvrage. There and back again. Mais l’intrigue géographique et spirituelle est en fait plus complexe, et il nous faut ici commenter brièvement le verset 19,21. Citons-le pour mémoire :

Comme ceci fut accompli, Paul prit la décision, dans l’Esprit, de se rendre à Jérusalem en passant par la Macédoine et l’Achaïe. Il déclarait : « Après avoir été là-bas, il me faudra aussi voir Rome. »

L’enjeu de ce verset dépasse la simple anecdote d’un carnet de voyageur : la formule « ceci fut accompli » et le verbe « il faut (dei) » évoquent Lc 9,51 et la détermination de Jésus à monter vers Jérusalem, lieu de sa Passion6. La suite du récit des Actes, notamment le discours de Milet et les prophéties reçues à Tyr (21,4) et à Césarée (21,11) achèvent de convaincre le lecteur, et surtout Paul lui-même, qui l’affirme : « Je suis prêt, moi, non seulement à être lié mais à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus » (21,13).

Bref, la cause est entendue : comme Jésus, Paul fait route à Jérusalem où il sera arrêté et mis à mort. Mais c’est là que le verset 19,21 pose problème : car Paul est en outre convaincu que son itinéraire, depuis Jérusalem, le conduira également à Rome7. Les motions de l’Esprit semblent donc contradictoires, et le lecteur, sinon Paul lui-même, se demande légitimement : comment cela va-t-il se faire ? Comment Paul pourra-t-il aller à Rome, s’il doit prochainement mourir à Jérusalem ?

Comment cela pourra-t-il se faire – si ce n’est : l’Esprit Saint viendra sur toi ! Cette annonce proleptique du voyage à Rome, que tout rend impossible, est bel et bien l’indice que le plan divin – cf. le dei – exige cette nouvelle étape. Nouvelle étape non seulement pour Paul mais, du point de vue de la narration lucanienne, nouvelle étape décisive pour le christianisme naissant. Déjà, les événements de la section 15,36-21,14 permettent une universalisation du christianisme, qui s’implante dans des cultures nouvelles ; mais l’horizon romain symbolise plus nettement encore cet horizon d’universalité8.

II Qui est chrétien ? Des discernements

L’assemblée de Jérusalem et la promulgation en son sein du décret apostolique ont entériné l’ouverture universelle de la mission chrétienne, accueillant dans une même communion de table les Juifs et les nations païennes ; cet acquis de principe doit toutefois être passé au crible du réel des différentes communautés d’Asie Mineure, de Macédoine et d’Achaïe, et c’est ce que la section d’Ac 15-21 décrit.

Notons, à cet égard, que les récits de l’évangélisation d’Iconium, de Thessalonique, de Bérée, de Corinthe, puis d’Éphèse ne font que répéter, avec quelques variantes, le scénario-type d’Antioche de Pisidie en Ac 13 : prédication à la synagogue/opposition/effet contrasté, puisque certains adhèrent au message mais d’autres s’y opposent et provoquent parfois la fuite rapide de Paul hors de la ville9. Sur le principe, donc, tout a été fait à Antioche de Pisidie, et entériné à l’assemblée de Jérusalem ; sur cette base, les différents épisodes de la section 15,36-21,14 permettent, comme par une série de touches impressionnistes, d’esquisser les contours de l’identité chrétienne en construction. Nous voudrions maintenant montrer comment cette réflexion sur l’identité de l’Église conduit spontanément Luc à se situer par rapport au judaïsme, d’une part, à la culture païenne, d’autre part.

1 Hommage au judaïsme : « Gloire de ton peuple Israël » (Lc 2,32)

À Antioche de Pisidie, Paul dresse ce constat sans appel :

C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la Parole de Dieu ! Puisque vous la repoussez et que vous ne vous jugez pas vous-mêmes dignes de la vie éternelle, voici : nous nous tournons vers les nations !

(13,46)

On pourrait donc penser que Paul va se consacrer désormais uniquement à l’évangélisation des païens ; pourtant, à chaque nouvelle ville traversée, il se rend d’abord à la synagogue ! Pourquoi, se demandent les lecteurs et les exégètes, Paul cherche-t-il à se faire mal ? Une telle obstination, qui confine à l’absurde, ne peut avoir de raison autre que théologique : redire l’amour indéfectible de Paul pour son peuple10 ; ou plutôt, redire l’amour indéfectible de Dieu pour son peuple11 ! En ce sens, Paul est bien une figure prophétique : comme les prophètes de la première Alliance, inlassablement envoyés vers Israël et inlassablement dédaignés. Ce que l’évangile avait déjà nettement désigné : « Ainsi la Sagesse de Dieu a dit : je leur enverrai prophètes et apôtres. Ils en tueront et persécuteront… » (Lc 11,49)12.

S’il est vrai, donc, que la démarche de Paul s’inscrit dans cette lignée prophétique de l’amour blessé de Yhwh pour son peuple, il faut alors voir dans le récit des Actes non pas un rejet d’Israël, encore moins un mépris, mais bien plutôt un hommage rendu au judaïsme.

a « En faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours » (Lc 1,55)

Nous avons vu que la section d’Ac 15-21 est encadrée par deux séjours de Paul à Jérusalem, et nous avons perçu que cet encadrement possède une dimension symbolique. Mais on peut aller plus loin encore. Dès le début du chapitre 16, en arrivant à Lystres, Paul circoncit Timothée, disciple « fils d’une femme juive fidèle et de père grec » (16,1). Cette circoncision préoccupe les commentateurs, certains estimant qu’elle contredit ce que Paul écrit dans ses épîtres13. En fait, la juxtaposition de cet épisode avec le récit de l’assemblée de Jérusalem est très éloquente : elle montre, s’il en était besoin, que Paul n’est pas opposé à la circoncision pour les Juifs et donc qu’il continue à approuver les pratiques juives14 ; on peut dire plus encore : cette circoncision a un enjeu symbolique qui dépasse le seul Paul, puisqu’elle manifeste combien l’Église en train de naître s’enracine dans un héritage, à savoir la bénédiction ancestrale de Dieu à Abraham (cf. Gn 17)15.

De la même manière, à l’autre extrémité de notre section, lors de son arrivée à Jérusalem, Paul sera exhorté par Jacques et les anciens à accomplir un rite de purification ; ainsi, « tout le monde comprendra que les bruits qui courent à ton sujet ne signifient rien, mais que tu te conformes, toi aussi, à l’observance de la Loi » (21,24). Même démonstration, donc, de fidélité à l’héritage des pères.

Mentionnons enfin, à peu près au milieu de la section, le mystérieux « vœu » que Paul prononce de son propre gré à Cenchrées, avant de s’embarquer pour Éphèse, Césarée et de monter saluer l’Église. S’agit-il de naziréat, d’action de grâces pour la protection reçue à Corinthe ? Peu importe à vrai dire, mais ce vœu surérogatoire, « la Loi au-delà même de la Loi16 », ce vœu, donc, manifeste la fidélité, et ainsi l’hommage que Paul rend aux traditions de ses pères. La mission paulinienne s’inscrit dans cet héritage séculaire17.

b « Lumière pour la révélation aux nations » (Lc 2,32)

Mais rendre hommage au judaïsme, c’est également honorer la mission qu’il a reçue de Dieu à l’égard des nations païennes. Souvenons-nous que, à Antioche de Pisidie, Paul avait cité le verset d’Is 49,6 :

Je t’ai établi lumière des nations, pour que tu apportes le salut aux extrémités de la terre.

Dans la bouche du vieillard Syméon au seuil de l’évangile, ce même verset était déjà appliqué à l’enfant Jésus (cf. Lc 2,32) ; à Antioche de Pisidie, Paul le revendique pour lui-même et pour les missionnaires chrétiens ; mais de telles attributions, à Jésus puis à Paul, n’ont de sens que parce que ce verset d’Isaïe résume avant tout la vocation même d’Israël – du moins telle que Luc la comprend.

Dans notre section, comment cette vocation d’Israël est-elle honorée ? Elle l’est tout d’abord dans les modalités de la prédication de Paul auprès des païens. À Athènes, tout particulièrement, le discours de Paul à l’Aréopage, s’il évoque des lieux communs du stoïcisme païen, est en même temps – et, il faut certainement le dire, avant tout – imprégné du vocabulaire et de la pensée de la Septante. Et puisque cette vocation de « lumière des nations » est mise à l’enseigne d’Is 49, il faut se souvenir que l’ensemble des chapitres 40 à 55 d’Isaïe, le « livre de la consolation d’Israël »18, offre une vigoureuse critique des idoles et un témoignage sans égal en faveur du monothéisme biblique.

On s’étonne parfois, en effet, que les prédications de Paul à Lystres (14,15-17) et Athènes (17,22-31) soient si peu « christologiques » ; mais c’est précisément parce que le paganisme, lorsqu’il est rejoint par l’Évangile, doit lui aussi parcourir le chemin spirituel de cette lente préparation que fut l’Ancien Testament19 ; on n’entre pas dans l’Église sans s’approprier cet héritage. Les Pères de l’Église dans leur critique des cultes païens, et notamment saint Augustin dans La Cité de Dieu, adopteront également cette posture prophétique de dénonciation des idoles et d’annonce du Dieu unique, créateur et provident.

On peut ajouter encore que le signe de Syméon est un signe contesté ; et, déjà en Isaïe, le serviteur est rejeté, méprisé, maltraité (cf. Is 52,13-53,12). Peut-être est-ce là une des clefs d’interprétation de certains épisodes qui, dans nos chapitres, peuvent laisser perplexes. Nous voulons parler de ces inconnus qui prennent des coups à la place de Paul : à Thessalonique, Jason20 et certains frères (17,6-7) ; à Corinthe, Sosthène, le chef de synagogue (18,17) ; à Éphèse, Gaïus et Aristarque, mais surtout Alexandre, un Juif (19,33-34). Autant de personnages un peu énigmatiques, dont on ne sait d’ailleurs pas très bien s’ils sont disciples de Jésus ou non, mais qui en tous cas, sans l’avoir voulu, sont persécutés à cause du nom de Jésus. Pour l’instant, Paul est mis en réserve21 et échappe aux tribulations, parfois miraculeusement ; mais plusieurs de ses frères de race, Jason, Sosthène et Alexandre, éprouvent en leur chair la destinée souffrante du Serviteur de Dieu ; ils sont comme des « Saints Innocents » de la naissance de l’Église.

c « Chute et relèvement de beaucoup en Israël » (Lc 2,34)

Cette mission du serviteur, telle qu’interprétée par le vieillard Syméon au seuil de l’évangile lucanien, s’accompagne d’une œuvre de discernement des cœurs, glaive transperçant le cœur de Marie (cf. Lc 2,34-35). La T.O.B. commente ainsi : « Israël va se diviser devant Jésus et Marie sera déchirée par ce drame. »

Or nos chapitres décrivent cette déchirure ; car ils montrent quelques figures du judaïsme infidèle à sa mission. Déjà au chapitre 13, sur l’île de Chypre, Élymas était décrit comme « pseudoprophète juif », mais on a bien envie de le désigner carrément comme « pseudo-juif », tant ses pratiques magiques sont en pleine contradiction avec la foi au Dieu d’Israël ! Dans la section d’Ac 15-21, on peut encore relever les sept fils de Scévas à Éphèse, dont l’exorcisme confine à la superstition (cf. 19,13-16). En fait, ces figures de pseudo-Juifs ne font que pousser au maximum la profonde méprise de tant d’autres, rencontrés dans ces chapitres : comme Élymas, ils sont « fils du diable », pervertissant les chemins bien droits du Seigneur22 et détournant les païens de la foi (cf. 13,8-10) ; comme Élymas, ils seront aveuglés « jusqu’à un kairos », le moment favorable.

Face à toutes ces figures de pseudo-Juifs, infidèles à la vocation d’Israël d’illumination des nations païennes, se trouvent toutefois dans nos chapitres tous les frères qui accueillent généreusement la Parole que Paul proclame. Le récit lucanien décrit donc, épisode après épisode, cette œuvre dramatique de discernement entre ceux qui rejettent l’ouverture universelle aux nations, et ceux, notamment Paul et ses compagnons, qui accomplissent la vocation d’Israël, lumière des nations23.

2 La rencontre des païens : « Il fait bon accueil aux pécheurs ! » (Lc 15,2)

Au moment où s’opère ce déchirement d’Israël, il convenait pour Luc de rendre hommage au judaïsme. Mais cela ne l’enferme pas, toutefois, dans une sorte de nostalgie, qui détournerait de l’accueil généreux des païens ; accueil, certes, mais également jugement : voyons comment.

a Accueil…

Qu’il faille accueillir les personnes, nul n’en disconviendra, et les chapitres que nous parcourons en donnent de nombreux exemples, à travers la foule anonyme d’une multitude de Grecs dans les villes traversées. À vrai dire, il faut parler d’un accueil mutuel : dès la vision du Macédonien de 16,9, on comprend que c’est Paul qui va être accueilli dans cette région ; et l’hospitalité de Lydia, impossible à refuser (16,15), ou celle du geôlier font partie des plus belles scènes des Actes, chantant la joie de la communion que provoque l’accueil de la Parole. Le parallélisme du verset 16,33 est éloquent :

Il les baigna de leurs coups,

et il fut baptisé, lui et tous les siens, sur le champ.

Le bain matériel et le bain spirituel se répondent : Paul est accueilli dans la maison de celui qui dresse pour lui la table, et à son tour il accueille ce païen converti dans la communion ecclésiale, lui faisant le don d’une grâce spirituelle24.

Or ce joyeux accueil des personnes fait, en outre, signe vers l’accueil des réalités culturelles grecques et romaines. Sans nous livrer à un relevé exhaustif, on peut indiquer, dans nos chapitres, le fameux discours d’Athènes, qui fait une belle place au vocabulaire et aux justes intuitions du stoïcisme sur la présence de Dieu dans le monde visible ; même l’idée de jugement (cf. 17,31) a été préparée par l’expérience morale et ce qu’on n’appelait pas encore le dictamen de la conscience.

Dès saint Justin, on a pu, à la lecture de tous ces chapitres, présenter Paul comme un autre Socrate ; la figure du philosophe grec est en quelque sorte accomplie dans la personne de Paul, elle trouve ainsi son accueil dans la Révélation chrétienne25. L’enjeu est d’ailleurs apologétique : il permet, pour Luc, de présenter le christianisme comme une démarche hautement respectable intellectuellement et culturellement, à mille lieux, donc, des superstitions dont se méfiait l’Empire romain26.

Cet enjeu apologétique se retrouve également dans l’accueil positif que le récit des Actes fait, non seulement de la philosophie grecque, mais encore des institutions romaines. On peut ainsi évoquer le magistrat de l’assemblée d’Éphèse (cf. 19,35-40) mais, surtout, le proconsul Gallion à Corinthe. Certes, l’indifférence de ce dernier devant le passage à tabac de Sosthène nous étonne ; cependant, Gallion joue un rôle positif dans l’intrigue de ce chapitre : à la différence de Pilate dans l’Évangile, il déjoue l’accusation des Juifs, il opère un sage discernement entre la loi romaine et la Torah, sur laquelle il ne se prononce pas. L’épisode assure la sécurité de Paul ; mais, plus encore, il montre que le droit romain peut être un secours pour les chrétiens et favoriser ainsi la diffusion de l’Évangile.

Nos chapitres montrent, au demeurant, que non seulement le droit romain favorise cet essor de la Parole, mais aussi la Pax Romana qui permet des voyages sécurisés, ou encore le réseau des routes impériales, qui facilitent les trajets de Paul. Toutes ces institutions sont providentiellement mises au service de l’Évangile – et plus tard, ce sera l’institution romaine suprême, à savoir César, à laquelle Paul fera recours (cf. 25,11)27.

b … et jugement

Cet accueil des personnes et des valeurs culturelles grecques et romaines ne va pas, toutefois, sans un discernement que l’on peut qualifier de « jugement » – conformément à la finale du discours de Paul à Athènes.

Les péricopes d’Ac 15-21 nous donnent à méditer sur les réalités culturelles dénoncées par l’Évangile : l’instrumentalisation économique de la servante à l’esprit python de Philippes, le « snobisme » philosophique d’Athènes qui noie la quête authentique de vérité sous le flot des opinions nouvelles du moment ; la superstition et l’idolâtrie d’Éphèse ; etc. Jean Radermakers et Philippe Bossuyt rassemblent ces données de manière systématique :

Luc nous montre à travers le périple missionnaire de Paul, l’impact de la Parole sur nos cultures, et les questions qu’elle leur pose. Les villes retenues ici (…) symbolisent (…) les trois grandes aspirations de l’homme : le pouvoir, avec Philippes, où la domination romaine est pourvoyeuse universelle ; le savoir, avec Athènes, où les philosophies cautionnent une manière de vivre ; l’avoir, avec l’opulente Éphèse, dont le culte d’Artémis garantit la prospérité28.

Dans chacun de ces existentiaux que sont le pouvoir, le savoir et l’avoir, résonne l’appel à la conversion, appel que Paul fait justement entendre dans ce discours à Athènes : « C’est maintenant qu’il enjoint aux hommes de se convertir tous et partout » (17,30) ; le « maintenant » dit bien l’aspect de jugement apocalyptique des œuvres de culture, un jugement dont l’aspect universel est marqué par la redondance du « tous et partout ».

Nous avons, en préambule de cette étude, émis l’hypothèse que la section 15,36-21,14 proposait la mise en œuvre des décisions de l’assemblée de Jérusalem, à la lumière du fameux décret apostolique. À vrai dire, il n’est pas aisé de voir le lien entre les situations existentielles de ces chapitres et le décret, surtout dans sa formulation de 15,29 : « vous abstenir des viandes de sacrifices païens, du sang, des animaux étouffés et de l’immoralité ». Autant ces questions d’idolothytes, de communion de table et de porneia sont présentes dans la première épître aux Corinthiens, autant elles brillent par leur absence en Ac 15-21 ! Comment le comprendre ?

Proposons une hypothèse d’explication. Dans son évangile, Luc ne reprend pas les versets de Mc ou Mt qui polémiquent contre les traditions pharisiennes :

« Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui pénètre du dehors dans l’homme ne peut le rendre impur, parce que cela ne pénètre pas dans son cœur, mais dans son ventre, et s’en va aux lieux d’aisance ? » – Il déclarait pur tous les aliments ! – Or il disait : « Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui rend l’homme impur. Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les mauvaises pensées : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidité, méchanceté, fraude, impudicité, envie, diffamation, orgueil, folie. Toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et rendent l’homme impur ».

(Mc 7,18-23)29

Ces versets sont absents de l’évangile selon saint Luc ; mais ils trouvent leur équivalent narratif dans les chapitres des Actes que nous parcourons ici. Certes, Luc reconnaît le décret apostolique de Jérusalem et accepte sa validité ; toutefois, les épisodes qui s’ensuivent montrent à loisir que l’enjeu réel de conversion ne se limite pas à l’attention accordée à des pratiques de pureté rituelle, mais qu’il s’agit avant tout d’une conversion des cœurs face aux séductions impures du pouvoir, du savoir et de l’avoir.

3 L’œcuménisme lucanien : « Qui n’est pas contre nous, est pour nous » (Lc 9,50)

a Une préoccupation lucanienne constante

Si cette hypothèse d’interprétation est vraie, alors ce serait une manifestation supplémentaire de ce que nous proposons d’appeler « l’œcuménisme lucanien ». Luc, en effet, dans son souci manifeste d’unité de l’Église postapostolique, est attentif à intégrer dans son récit les différents courants du christianisme naissant : leurs figures principales et leurs accents théologiques particuliers.

On perçoit cet œcuménisme à l’œuvre dès le début des Actes30 : certes, Luc ne cache pas les tensions – notamment, au début de notre section, le désaccord entre Paul et Barnabas ; mais il propose néanmoins un récit unifiant : tous ont de la place dans l’Église, tous peuvent prendre part à la mission.

À ce titre, le binôme « Juifs et Grecs », scandé comme un refrain, exprime une nouvelle dimension de l’œcuménisme lucanien. Timothée, avec sa double origine, symbolise ou incarne en sa personne cette unité du peuple de Dieu, l’Ecclesia ex circumcisione et l’Ecclesia ex gentibus, comme on dira plus tard31. La symbolique de la maison, présente dès l’évangile lucanien et, dans notre section, particulièrement à Philippes avec Lydia et le geôlier, dit cette communion fraternelle où chacun peut trouver place.

b Intégrer dans la communauté eschatologique

C’est sur le fond de cet œcuménisme lucanien que l’on peut, peut-être, bien situer certaines péricopes étranges, notamment à la jonction entre les chapitres 18 et 19, avec Apollos et les disciples baptisés du seul baptême de Jean.

Car dans leur voyage missionnaire, Paul et ses compagnons ne rencontrent pas que des Juifs et des païens ; ils rencontrent aussi de ces « disciples », dont l’appartenance authentique au mouvement chrétien pose question. Évoquons, à titre d’illustration suggestive, une réalité actuelle : l’« Église du Christianisme céleste », présente au Bénin et au Togo ; ces « chrétiens célestes », on ne sait pas très bien ce qu’ils sont : certes ils se revendiquent de Jésus-Christ, mais leur théologie et leurs pratiques ecclésiales surprennent. Ce sont des sortes d’Objets Chrétiens Non Identifiés, ou encore des chrétiens « hors les murs » ! Il en est un peu de même, nous semble-t-il, avec Apollos et les « disciples » de 19,1-7 : sont-ils à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Église ? Il faut, du point de vue de Luc, discerner leur situation spirituelle, afin de les intégrer.

Mais sur quel critère discerner ? Marguerat, en commentant ces versets, stipule que le critère d’une authentique expérience chrétienne est la présence de l’Esprit Saint, qui se vérifie par le parler en langues, c’est-à-dire le don de prophétiser32. Certes, mais pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi l’accueil de l’Esprit est-il le critère décisif d’appartenance à la communauté chrétienne ? Parce que l’accueil de l’Esprit signifie l’entrée dans les temps eschatologiques, comme l’a bien signalé Luc dès le début des Actes, notamment à travers la citation de Joël dans le discours de Pierre :

Dans les derniers jours, je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront…

(Jl 3,1-2 ; Ac 2,17)33

Les temps eschatologiques sont un temps de plénitude ; il ne saurait donc y avoir de « manque », et l’intervention de Paul auprès de ces mystérieux disciples d’Éphèse vise à combler ce manque. On comprend dès lors mieux l’insistance sur le baptême de Jean dans ces versets ; elle indique combien le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament est toujours à refaire, pour entrer dans l’ère de la plénitude de la grâce de Dieu34.

c L’apostolicité de Paul

La question de l’apostolicité de Paul relève également de cet œcuménisme lucanien. On sait que, à l’exception de deux mentions en Ac 14,4.14, Luc n’attribue jamais le titre d’« Apôtre » à Paul, ni à qui que ce soit d’autre que les Douze, témoins du ministère de Jésus depuis le baptême de Jean et jusqu’à l’Ascension. Certes, dans ses épîtres, Paul revendique le titre d’Apôtre, car il a vu le Seigneur ressuscité35 ; mais Luc semble réticent à un tel usage36.

En revanche, il n’est pas réticent à inscrire Paul dans la dynamique apostolique – bien au contraire ! Le procédé massif de la synkrisis Jésus//Pierre//Paul, mis en évidence par Jean-Noël Aletti37, permet de montrer que Paul a tout d’un apôtre, même s’il n’en porte pas le titre. Paul est ainsi narrativement accueilli dans la grande geste apostolique, fondement permanent et mémoire des commencements de l’Église.

Conclusion

À travers toutes ces rencontres des « autres » que sont les Juifs ouverts ou réticents à la mission, les païens de toutes cités, les chrétiens à l’identité floue, s’opère donc dans nos chapitres un discernement de ce qui est chrétien. Le visage du christianisme naissant se dessine sous les yeux du lecteur. Le discours de Milet (Ac 20,17-38) viendra alors poser un sceau final sur cette œuvre de discernement, mettant en garde, dans une perspective apocalyptique, contre tout déchirement de l’œuvre patiemment tissée par Paul.

Ce discernement de l’identité chrétienne s’est fait, nous l’avons vu, en référence constante à la grâce faite à Israël : héritage donné par surcroît à l’Église naissante, laquelle vient porter la lumière de l’Alliance aux nations. En ce sens, la prophétie de Syméon, au seuil de l’évangile lucanien (Lc 2,25-35), semble esquisser le programme non seulement de l’Évangile, mais encore des Actes. L’action des missionnaires chrétiens donne à cette prophétie de parvenir à son plein accomplissement ; réciproquement, c’est dans le dynamisme même de sa mission, et des rencontres induites, que l’Église perçoit et comprend sa propre identité. Gageons qu’il en est encore de même aujourd’hui !

Enfin, nous avons perçu comment, dans ces chapitres, Luc propose une théologie narrative de la mission de l’Église avec deux fortes convictions : cette mission est universelle, et elle est œcuménique. Quant à l’universalité, on pourrait avec un peu d’humour l’exprimer en retournant l’expression « ni Juif, ni Grec » de Ga 3,28 : le slogan lucanien serait plutôt « et Juif, et Grec » ! Il semble, en tous cas, plus que jamais pertinent de relire l’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres en notre début de xxie siècle, dans le contexte d’une société globale aussi bien magnifiée que contestée38.

Quant à l’œcuménisme lucanien, retenons qu’il témoigne d’une volonté d’intégrer, moyennant un fin discernement de la situation spirituelle, des personnes rencontrées par les missionnaires de l’Évangile. Il s’agit, finalement, d’une sorte d’« Exercices spirituels » en vue d’un discernement ecclésial ! Le lecteur attentif de cet article aura remarqué les sous-titres donnés aux différents paragraphes, sous-titres tous tirés de l’Évangile selon saint Luc. Manière discrète de proposer une clef de compréhension de l’articulation Luc-Actes : le texte de l’évangile fournit le livret de ces « Exercices spirituels » ecclésiaux, tandis que le livre des Actes relate les différentes motions vécues par l’Église qui discerne la volonté de son Seigneur.

Notes de bas de page

  • 1 En effet, cette section est délimitée par une grande inclusion : en amont, il y a l’assemblée de Jérusalem du chapitre 15, qui a donné lieu à la promulgation du « décret apostolique » (15,20.29) prescrivant quelques lignes de conduite pour les chrétiens issus des nations ; en aval, Paul se retrouve de nouveau à Jérusalem (21,15), où il sera arrêté et mis en procès. On date ces deux événements encadrant de 48 ou 49 d’une part, de 58 d’autre part.

  • 2 Cf., parmi d’autres, D. Marguerat, Les Actes des Apôtres (13-28), coll. Commentaires du Nouveau Testament vb, Genève, Labor et Fides, 2015, p. 183 : « La structuration du récit lucanien ne légitime pas d’isoler (ce “troisième voyage missionnaire”) de ce qu’il est convenu d’appeler “deuxième voyage missionnaire” (15,36-18,23). La séquence qui débute ici est la continuation d’une même mission paulinienne, ouverte aux Juifs comme aux non-Juifs après sa ratification à Jérusalem (15,1-35) ; inaugurée en 15,36, cette mission se clôt en 21,14 avec l’arrivée à Jérusalem. » — Ce commentaire de Daniel Marguerat a fait date dans les études sur les Actes des Apôtres, à tel point qu’il est devenu une référence incontournable en français. Par commodité, nous le citerons à plusieurs reprises, ainsi que deux autres contributions du même auteur ; pour autant, nos analyses dans cet article, si elles sont redevables au travail de l’exégète suisse, ne se réduisent pas à ce qu’il a écrit dans les contributions citées.

  • 3 Cf. D. Marguerat, « Voyages et voyageurs », dans La première histoire du christianisme. Les Actes des Apôtres, coll. Lectio Divina 180, Paris - Genève, Cerf - Labor et Fides, 20032, p. 341-374.

  • 4 Nous simplifions ici quelque peu, rassemblant dans une même catégorie ce que Marguerat distingue plus nettement.

  • 5 Cf. le terme grec epanagkes en 15,28.

  • 6 Cette analogie entre les situations de Jésus et de Paul est renforcée par l’envoi de messagers en Lc 9,52 – peut-être Jacques et Jean – et en Ac 19,22 – Timothée et Éraste.

  • 7 Et donc il ne s’agira pas d’un retour au point de départ, d’un « there and back again ». On pourrait évoquer ici le lieu commun sur les différences des temporalités païenne et biblique ; Levinas l’a développé en mettant en opposition l’Ulysse grec, qui revient au point de départ, avec l’Abraham biblique, conduit vers une terre promise différente de sa parenté : « Au mythe d’Ulysse retournant à Ithaque, nous voudrions opposer l’histoire d’Abraham quittant à jamais sa patrie pour une terre encore inconnue et interdisant à son serviteur de ramener même son fils à ce point de départ » (E. Levinas, « La trace de l’Autre » [1963], dans En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Paris, Vrin, 2001, p. 267). L’opposition est nettement tranchée chez Levinas, et Chantal Delsol a proposé de mieux articuler les deux figures dans leur complémentarité : « Le voyage d’Ulysse consiste à “rentrer”, car Ulysse possède une demeure sur la terre (…) Le voyage d’Abraham consiste à entrer dans l’inconnu. Entre les deux est l’espérance. Ulysse a une demeure. Abraham n’a qu’un séjour. (…) La brèche entre le séjour et la demeure, c’est l’espérance » (C. Delsol, Les pierres d’Angle. À quoi tenons-nous ?, Paris, Cerf, 2014, p. 130).Daniel Marguerat note également cette différence entre les Actes et les romans de voyage de l’Antiquité : « Le roman, je l’ai dit, hérite de la structure du nostos homérique : la résolution de l’intrigue implique les retrouvailles des amants et leur retour à la maison. Or, Lc-Ac n’offre pas la circularité du retour à Jérusalem. Si l’itinérance de Pierre le fait revenir à Jérusalem (Ac 15,7-11), le chemin de Paul décentre la Parole vers l’ouest. La finale de l’œuvre à Théophile est ouverte, son mouvement géographique irrécusablement centrifuge : de la ville sainte (Lc 1-2 ; Ac 1) à Rome (Ac 28), le déplacement est irréversible, tant géographiquement que symboliquement » (D. Marguerat, La première histoire du christianisme, cité n. 3, p. 370). Il note toutefois que Rome représente désormais aux yeux de Luc la « nouvelle “maison” », ce qui consonne avec le lien que fait Chantal Delsol entre séjour et demeure.

  • 8 Cf. D. Marguerat, L’historien de Dieu. Luc et les Actes des apôtres, Genève - Montrouge, Labor et Fides - Bayard, 2018, p. 152, n. 1 : « Luc installe l’identité chrétienne dans une tension entre Jérusalem, lieu de ses racines et des promesses faites aux pères, et Rome où se joue son avenir. » Cf. également C.S. Keener, qui en fait un leitmotiv de son commentaire : « Il enracine la mission païenne dans l’histoire d’Israël, si bien que le mouvement narratif des Actes est le mouvement qui va de l’héritage (symbolisé par Jérusalem) vers la mission (symbolisée par Rome) » (C.S. Keener, Acts. An exegetical commentary, Grand Rapids (Mi), Baker Academic, 2012, p. 114-115 ; cf. également p. 438-440).

  • 9 Cf. D. Marguerat, L’historien de Dieu (cité n. 8), p. 157. Il en sera de même à Rome en Ac 28.

  • 10 Cf. Rm 9,3 : « Oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères, ceux de ma race selon la chair. »

  • 11 Il va de soi que ce scénario met en récit l’affirmation paulinienne « salut de quiconque croit : du Juif d’abord, puis du Grec » (Rm 1,16). Marguerat rapproche de cela le double envoi en mission de Lc 9 et Lc 10, cf. L’historien de Dieu, (cité n. 8), p. 266.

  • 12 Cf. aussi Lc 13,34 : « Iérousalem ! Iérousalem ! qui tues les prophètes, qui lapides ceux qui te sont envoyés (apestalmenous) ! Combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière d’une poule, sa couvée sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! » Ce verset éclaire d’ailleurs la montée de Paul à Jérusalem, cf. plus haut notre commentaire sur Ac 19,21. Au demeurant, les termes « apôtres » et « prophètes » sont connexes, correspondant au même verbe hébraïque shalah qui signifie « envoyer ».

  • 13 Et notamment sur le refus de circoncire Tite (cf. Ga 2,3) ; mais, précisément, Tite est païen (« un grec »), sa situation spirituelle n’est donc pas la même que celle de Timothée.

  • 14 Cf. C.S. Keener, Acts (cité n. 8), p. 2320-2322.

  • 15 Cf. D. Marguerat, Les Actes des Apôtres (13-28) (cité n. 2), p. 199 et 123 ; sur l’identité juive de Timothée et le droit matrilinéaire, ibid., p. 119, n. 12.

  • 16 Nous empruntons cette expression, ainsi que ponctuellement l’une ou l’autre idée de cet article, à une contribution non publiée de Benoît Carniaux, o. praem. Qu’il soit ici remercié.

  • 17 Notons qu’il y a là aussi un enjeu apologétique : inscrire le christianisme naissant dans l’héritage du judaïsme, c’est revendiquer son ancienneté et donc sa valeur, selon les critères d’évaluation des cultes dans le monde romain ; en outre, cela assure à l’Église le statut de religio licita.

  • 18 Selon le titre que donne la Bible de Jérusalem. Étant bien entendu que les distinctions entre proto, deutéro et tertio-Isaïe sont passées de mode…

  • 19 C’est peut-être la raison de l’insistance, dans l’évangile selon saint Luc et dans les Actes, sur le baptême de Jean comme moment charnière de l’histoire du salut.

  • 20 On ne sait rien de Jason ; il est assez raisonnable de penser qu’il est juif, pour les raisons suivantes : ce prénom, certes grec, est fréquent chez les Juifs ; il est plus probable que Paul soit allé loger chez un Juif ; on peut l’identifier avec le Jason de la parenté de Paul de Rm 16,21 ; cf. C.S. Keener, Acts (cité n. 8), p. 2550s.

  • 21 Cf. la racine hébraïque natsar, présente en Is 42,6 ; 49,8, l’une des interprétations possibles du nom « Nazoréen », fréquent en Lc-Ac (Lc 18,37 ; Ac 2,22 ; 3,6 ; 4,10 ; 6,14 ; 22,8 ; 24,5 ; 26,9) ; en Ac 24,5, il désigne non pas Jésus, mais le groupe des chrétiens. Certains supposent un jeu de mots entre cette racine natsar et la figure biblique du Nazir ; peut-être cela éclaire-t-il le vœu de Paul en 18,18, qui serait alors une action de grâce pour avoir été préservé ?

  • 22 On retrouve, ici encore, des échos de la prédication du Baptiste, qui prépare les chemins du Seigneur et interpelle les « engeances de vipères » (cf. Lc 3,1-9).

  • 23 Cf. D. Marguerat, L’historien de Dieu (cité n. 8), p. 157-160 : « C’est sur la question de l’ouverture universelle que Juifs et chrétiens se séparent selon le livre des Actes. (…) En rejetant l’offre du salut aux nations, la part rebelle du judaïsme récuse en réalité sa vocation propre. »

  • 24 Cette réciprocité entre dons matériels et dons spirituels correspond aux consignes d’envoi en mission de l’Évangile : « Restez dans cette même maison, mangez et buvez ce qu’il y a chez eux » (Lc 10,7). Elle est conforme au témoignage des épîtres pauliniennes, cf. Rm 15,27 : « si les païens ont participé à leurs biens spirituels, ils doivent subvenir à leurs besoins matériels » ; cf. 1 Co 9,11 ; Ga 6,6. Par ailleurs, il convient de rappeler l’importance de la thématique de l’« accueil » dans l’évangile lucanien ; cf. Lc 4,19.24.

  • 25 On sait que saint Augustin, en relisant Varron, soulignera la proximité du christianisme avec la « théologie naturelle » des philosophes.

  • 26 D. Marguerat insiste régulièrement sur ce point dans son commentaire ; cf. notamment D. Marguerat, Les Actes des Apôtres (13-28) (cité n. 2), p. 167.

  • 27 Sur le rapport aux institutions romaines, on pourrait encore noter l’intrigue du chapitre 16 : l’accusation de 16,20-21, empreinte d’antijudaïsme primaire, semble poser les identités juive et romaine comme incompatibles ; or l’intrigue sera résolue aux v. 37-39 : Paul est juif et romain ! Peut-être peut-on pousser l’interprétation un peu plus : le récit donne l’impression que, malgré son statut de religio licita, le judaïsme n’est pas intégré dans la cité romaine, du moins à Philippes, la petite Rome de Macédoine ; mais le judaïsme de Paul, à savoir son judaïsme chrétien, parce qu’il est ouvert à l’universel, favorise la pleine appartenance à la cité.

  • 28 Ph. Bossuyt et J. Radermakers, Témoins de la Parole de la Grâce. Lecture des Actes des Apôtres. 2 : Lecture continue, coll. IÉT 16, Bruxelles, Lessius, 1995, p. 627.

  • 29 Mt 15,17-20 omet l’incise « Il déclarait purs tous les aliments ».

  • 30 Ainsi : la communauté en prière à Jérusalem était réunie par les 12 Apôtres, mais avec Marie et les « frères de Jésus » (1,14) ; le récit de la Pentecôte rassemble Galiléens et Juifs de la Diaspora, qui deviennent croyants (2,7-11) ; l’un d’entre eux, Barnabas, apportera son offrande aux pieds des Apôtres (4,37) ; l’institution des Sept vient garantir la communion entre les Hébreux et les Hellénistes (6,1-6) ; la communauté accueille des prêtres (6,7) ; la visite apostolique de Pierre et Jean en Samarie confirme la mission de Philippe (8,14-17), et en retour ils se laissent gagner par le zèle missionnaire de ce même Philippe qu’ils imitent (8,25) ; Ananias, puis Barnabas, accueillent Saul dans l’Église (9,17.27) puis Barnabas lui donne part à la mission (11,25-26) ; le geste d’entraide au temps de la famine garantit l’unité entre Antioche et Jérusalem (11,27-30) ; la répartie de Pierre après sa libération du cachot d’Hérode, « allez l’annoncer à Jacques et aux frères » (12,17), scelle l’unité et peut-être même la succession entre Pierre et Jacques ; l’Assemblée de Jérusalem propose un consensus pour permettre la mission vers les nations, tout en faisant droit aux préoccupations de certains (chap. 15).

  • 31 Déjà à Antioche, en 11,26, l’imposition du nom de « chrétiens » survient précisément parce que la communauté des disciples de Jésus se distingue de la synagogue, et elle s’en distingue en cela qu’elle accueille en son sein Juifs et Grecs sur un pied d’égalité.

  • 32 Cf. D. Marguerat, Les Actes des Apôtres (13-28) (cité n. 2), p. 192 et 194. Il interprète le kai de 19,6, « ils parlaient en langues et prophétisaient », dans un sens consécutif : ils parlent en langues, c’est-à-dire donc qu’ils prophétisent ; et il précise : « Depuis Ac 2, la grâce octroyée par l’Esprit consiste à parler clair » (ibid., p. 192).

  • 33 Soulignons que la mention « dans les derniers jours » est un ajout par rapport au texte initial de Joël, ajout visant à renforcer l’interprétation eschatologique donnée à ces versets.

  • 34 Cf. les paroles propres à Lc : « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean » (Lc 16,16) ; cf. aussi le rappel fréquent en Ac du baptême de Jean : 1,5.22 ; 10,37 ; 11,16 ; 13,24s ; 18,25 ; 19,3s.

  • 35 Cf. notamment 1 Co 15,8-9.

  • 36 Quant à Ac 14,4.14, les commentaires conjecturent : un lapsus calami, Luc ayant repris une source antiochienne qui donne ce titre à Paul et Barnabas, et aurait omis de la corriger conformément à son propre usage ; une concession, Luc reconnaissant ainsi le titre mais ne voulant pas l’employer davantage ; un sens dérivé et non technique : Paul et Barnabas sont ici « envoyés » par l’Église d’Antioche.

  • 37 Cf. notamment J.-N. Aletti, Quand Luc raconte. Le récit comme théologie, coll. Lire la Bible 115, Paris, Cerf, 2012, p. 69-112.

  • 38 Pour une proposition de lecture actualisante des Actes des Apôtres, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à M. Bernard, « Un pontificat lucanien. Les Actes des Apôtres et le Pape François », Vies consacrées 91 (2019), p. 43-56.

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