Photo : célébration à la cathédrale d'Évry (France) © Adobe stock photos
La synodalité ne doit pas se réduire à une question de places à prendre dans l’Église, mais doit s’enraciner dans le service de la communion, à l’image du Christ qui donne sa vie pour tous. La gouvernance dans l’Église est alors un appel à faire grandir cette communion, en reconnaissant l’altérité, notamment entre homme et femme, comme une condition essentielle. La vocation diaconale, profondément liée au service, est cruciale pour éviter le cléricalisme. Enfin, c’est dans l’Eucharistie, source de notre participation à la vie divine, que s’éclaire la vraie gouvernance, tournée vers le salut et le bien commun.
Les Nouvelles théologiques | 14 octobre 2024
Le risque est grand lorsqu’on parle de gouvernance dans un contexte synodal de se centrer sur les places à prendre autour de la table du festin. Certains « gémissements » s’expriment parfois en termes revendicatifs : où sont les pauvres ? Quelle est la place des femmes ? Les jeunes ont-ils leur mot à dire ? Comment intégrer les religieux, etc. ?
Dans l’évangile, ceux qui méditaient sur les places qu’ils pourraient prendre ont été conviés à une attitude plus profonde. Le Christ offre une très belle réponse qui demeure actuelle.
Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude (Mt 20,25-28).
Il n’y a de participation à la vie de l’Église que dans le service d’une communion en croissance. Cette communion implique que chacun, selon sa vocation et son état de vie, entre dans le don que le Christ nous fait de sa vie. La participation à la vie de l’Église, le service de la communion s’enracine dans l’Eucharistie de Jésus.
L’autorité engage une conscience de la communion dans l’altérité
Pour aborder la notion de gouvernance, il convient d’abord de définir la manière dont l’autorité engage une conscience de la communion. Le livre de la Genèse nous rappelle que l’homme a été créé à l’image de Dieu. La vocation de l’homme implique qu’il corresponde à cette image inscrite en lui. Ce qui caractérise en effet l’être humain, c’est qu’il est créé de l’intérieur de la communion trinitaire. À la différence des autres créatures qui jaillissent immédiatement de la Parole créatrice – « Dieu dit et cela fut » –, l’être humain est créé à partir d’un projet exprimé au pluriel : « Faisons l’homme à notre image ». Il est créé de l’intérieur de la communion trinitaire pour faire grandir la communion entre les hommes et avec toute la création. Et pour ce faire, le Seigneur le « créa homme et femme ». La radicale altérité inscrite dans la création de l’être humain est la marque de Dieu. L’altérité fondatrice est la condition même de la communion et de l’intégration de toute autre forme d’altérité. Autrement dit, l’autre est pour moi le reflet de Celui qui est à l’origine de toutes choses et de qui je reçois la vie. L’altérité est chemin d’accès à qui je suis, à cette vie que je suis appelée à faire croître.
Au service l’un de l’autre
La communion ne se réalisera qu’en réponse à la première parole que Dieu adresse à l’homme et à la femme après les avoir créés : « Soyez féconds et dominez. » La fécondité dont il est question concerne toutes les dimensions de notre être (corporel, psychique et spirituel). C’est en étant au service de la vie de l’autre, de la vie donnée par Dieu que la communion peut s’établir et que l’être humain accède à qui il est.

Dans le livre de la Genèse, l’appel à la fécondité précède l’appel à dominer, précisément parce que la domination dont il est question ne se comprend qu’à l’image de Dieu, c’est-à-dire en étant au service de la vie. Le second récit de la création explicite la manière dont l’être humain comporte en lui-même toute la création. Issu de la terre, il est modelé, et doué d’une âme spirituelle. Il est donc relié à l’ensemble des créatures terrestres et spirituelles. Dès la Genèse, c’est donc dans un esprit de service de la vie de l’autre, qui m’engage entièrement avec toute mon humanité, en conscience, qu’il peut y avoir une juste autorité : elle fait grandir le bien commun, le don de la vie à travers toute la création.
L’autorité dans l’eucharistie
Le péché a introduit un abîme dans le rapport à Dieu, à soi et à l’autre. Le rapport à la communion, au don de la vie et au bien commun va être marqué par la convoitise et la concupiscence. L’alliance de Dieu consistera à offrir à l’homme un chemin pour redécouvrir ce pour quoi il est fait. Le sabbat est un lieu privilégié pour cette redécouverte. Contempler le repos de Dieu dans la création – la manière dont le Seigneur continue de donner la vie –, s’associer à ce repos, à ce don de la vie, est la condition pour accomplir les autres commandements, qui concernent la relation au prochain.
Nous participons à la plénitude de ce repos de Dieu dans l’Eucharistie. C’est en demeurant dans l’action de la grâce que j’honore mon père et ma mère, que je ne tuerai pas, que je ne commettrai pas d’adultère. Les dix paroles se présentent comme un chemin pour redécouvrir la juste autorité. Celle-ci ne se comprend et se vit que dans l’action de la grâce. Il n’y a de conscience humaine que celle dont le jugement s’ajuste à cette action de la grâce, au don de la vie, au bien commun.

Communiquer la vie du Christ
C’est l’événement de l’incarnation qui permettra à l’homme, non seulement, de se situer par rapport au don de la création, au don de la vie mais plus profondément par rapport au don de la rédemption. L’homme n’est plus seulement appelé à reconnaître et à communiquer la vie qu’il reçoit de Dieu mais il est plus profondément appelé à communiquer la Vie du Christ. La communion chrétienne ne consiste pas seulement à servir la vie de l’autre, mais à être au service de son salut, de cette loi nouvelle qui est l’amour du Christ pour lui. La véritable autorité vécue par la conscience chrétienne consiste à servir le salut de l’autre. Je ne contemple plus seulement le don de vie qui l’anime mais le fait que le Christ ait donné sa vie pour lui.
C’est ainsi que je comprends ma participation à la vie de l’Église. Il s’agit d’une participation eucharistique. L’eucharistie de Jésus nous resitue les uns vis-à-vis des autres dans un esprit de service selon les charismes de chacun.
L’Église, celle pour qui le Christ a donné sa vie
Lors de son récent voyage en Belgique le saint Père a rappelé que l’Église est femme. Elle est celle pour qui le Christ a donné sa vie. C’est à cette lumière que le pape François invite à comprendre la vocation de la femme. L’Eucharistie ne cesse de lui communiquer ce commencement de la vie éternelle qui l’habite et qu’elle peut dès lors discerner autour d’elle pour le nommer et le faire grandir. Le don que Jésus nous fait de sa vie vient non seulement rétablir la communion originelle, mais il vient plus encore révéler à la femme cette mission qui consiste à recueillir le salut de Dieu pour le communiquer. Cette mission est au-delà de tout ministère particulier. Elle déborde l’Église hiérarchique car elle est le principe de l’Église mystique, de cette Église qui ne cesse d’advenir à la vie divine à travers un pardon, un acte de charité…
La mission de la femme, signe de l’engendrement trinitaire
La mission de la femme est, comme au matin de la résurrection, une mission principielle. Elle veille sur la vie qui jaillit pour la faire grandir à travers toutes ces dimensions. C’est pourquoi la mission que Jésus donne à la femme dans l’Évangile est celle d’aller voir ses frères pour leur dire qu’il monte vers son Père et Notre Père, vers son Dieu et notre Dieu. La femme reconnaît intuitivement la relation d’engendrement qui unit Jésus au Père. Elle en est le signe et c’est aussi ce dont elle est appelée à témoigner auprès des apôtres et disciples de Jésus. Car la conscience chrétienne n’accède à la véritable autorité qu’en s’abaissant, qu’en contemplant comment ce don de vie divine, ce salut est plus profond que l’épreuve du péché, qu’en faisant grandir ce salut. La femme dans son rapport intuitif à l’engendrement est particulièrement marquée par ces douleurs de l’enfantement, par ce choix de vie plus profond que la mort, ce choix du bien plus profond que le mal. La véritable autorité ne consiste pas d’abord à se battre contre le mal mais à faire grandir le bien, le don de la vie que l’on discerne en conscience à la lumière de la rédemption.
La gouvernance dans l’Église : servir la conscience chrétienne du salut
La gouvernance dans l’Église ne se vit qu’à la lumière de l’Eucharistie, du salut qu’on est appelé à servir. La question n’est donc plus tant : « quelle est la place de la femme, du religieux ou des pauvres ? », mais : « comment suis-je au service du salut de Dieu ? ».
Il convient de reconnaître comment la conscience chrétienne est appelée à se laisser informer par l’événement pascal, par la mort et la résurrection du Christ. Au fond, comment vit-on de notre baptême ?
Les quatre moments de la liberté chrétienne décrivent bien cette dynamique. Après l’intention qui consiste à se situer par rapport à la fin qu’est le salut, il faut poser un choix qui rende concrète cette orientation salutaire. Mais celle-ci ne deviendra effective que lorsque la maîtrise de mon engagement devient service de la vie divine toujours jaillissante et débordante. C’est alors que l’on peut parler du fruit de l’acte posé. L’appel à la fécondité entendu dans la Genèse s’accomplit dans la vie du Serviteur lorsqu’il s’abaisse pour écouter, recueillir cette vie divine plus profonde que l’épreuve du péché et de la mort.

La vocation diaconale
La vocation diaconale me semble de ce point de vue décisive. On n’accède au sacerdoce où à l’épiscopat qu’en demeurant diacre. Le diaconat est un antidote pour le cléricalisme. Tant qu’on est au service, on se libère de la tentation du « pouvoir ». Il est à mon sens « dommage » que les séminaristes soient « ordonnés diacres en vue du sacerdoce ». Pour beaucoup le diaconat apparaît dès lors comme « un tremplin vers le sacerdoce » au risque de passer à côté de la configuration au Serviteur des serviteurs. Les jeunes hommes devraient rentrer au séminaire pour devenir diacre et parmi ceux-là certains pourraient, après discernement de leur vocation, être ordonnés prêtres. La vocation diaconale ministérielle signifie le charisme diaconal des baptisés. C’est en étant au service de la vocation de l’autre que j’accède à la communion et que j’accomplis ma vocation. La communion ainsi vécue dans l’Église peut devenir un ferment pour l’édification de la société.
Quelques pistes
Le sens de Dieu et de l’altérité homme-femme, le respect du don de la vie à travers toutes ses dimensions, le sens du bien commun et la juste autorité sont autant de réalités prophétiques dans l’Église que de défis pour la société.
Qu’il me soit permis d’évoquer quelques pistes concrètes qui peuvent aider à penser la gouvernance.
Eucharistie et sens de Dieu
Si, comme nous l’avons vu, c’est l’eucharistie qui informe la conscience chrétienne, comment la célébration dominicale nous donne-t-elle d’entrer réellement dans l’action de la grâce et d’entrer dans une dynamique diaconale et missionnaire de plus en plus profonde ? Comment l’action de grâce informe-t-elle la vie des fidèles. Comment la vie quotidienne devient-elle eucharistique ?
Comment la célébration peut-elle introduire les fidèles dans la gratuité, le repos, le service de la communion et de la fraternité, bref dans la suite du Christ ? Comment les paroisses peuvent-elles insuffler une dynamique de vie communautaire ?

La grâce de l’altérité
Comment laisser apparaître la grâce de l’altérité : l’altérité homme-femme dans l’ordre de la création, l’altérité du point de vue des états de vie et des vocations dans l’ordre de la rédemption ? Comment les différents états de vie et vocations peuvent-ils s’éclairer réciproquement ? Il me semble que c’est dans un esprit de service des vocations que la communion devient possible. Comment la vocation sacerdotale signifiée par les ministres ordonnés est-elle au service de la vocation prophétique des consacrés et de la vocation royale des laïcs ? Comment la vocation prophétique des consacrés est-elle au service de la vocation sacerdotale des ministres ordonnés et de la vocation royale des laïcs ? Comment la vocation royale des laïcs est-elle au service de la vocation prophétique des consacrés et de la vocation sacerdotale des ministres ordonnés sinon, grâce au charisme diaconal exercé par chacun et qui donne à chacun d’être prêtre, roi, et prophète ?
À l’école des plus vulnérables
Il me semble que cet esprit de service ne se vit que si, tous, d’une manière ou d’une autre, sont au service de l’intégration des membres les plus vulnérables de la communauté. Car c’est bien de là que jaillit la puissance rédemptrice du Christ.
Les personnes fragiles, vulnérables ont souvent une conscience vive de la mort et de la résurrection du Seigneur. Elles nous éduquent à consentir à ce chemin d’abaissement et de relèvement à la suite du Christ.
Le Cardinal Newman parlait de la conscience en termes de « sanctuaire ». Il s’agit du lieu de la rencontre avec Dieu. Cette rencontre demeure toujours possible quelle que soit la situation de la personne. Il s’agit toujours et encore de s’abaisser pour écouter plus profondément et se laisser informer par la voix de Dieu. Comme nous le rappelle le Seigneur c’est en ce sens que les prostituées et les publicains peuvent nous précéder. Leur conversion nous ouvre des voies de salut inouïes. Elle éduque notre conscience à ce salut qui est l’unique parole d’autorité. Puisque c’est sur elle qu’est fondée l’Église. Il convient aussi de rappeler que toute personne demeure douée de cette conscience du salut. Une personne avec un handicap mental ou qui pour d’autres raisons est limité dans l’exercice de ses facultés rationnelles, peut avoir une conscience très vive du salut. Car si les facultés humaines sont abîmées, le don de l’Esprit saint permet à la personne de vivre au cœur de son existence le choix de Dieu, ce choix de la vie éternelle qui resitue chacun en esprit et en vérité. La question est donc réelle : comment permettons-nous à ces personnes souvent marginalisées dans notre société d’exercer cette autorité salutaire qui leur est propre et sans laquelle il serait difficile de parler de « communion » et de gouvernance ?
Le Cardinal Ratzinger évoquait une renaissance de l’Église à partir de petites communautés dont la vie eucharistique découle de ce service des pauvres. S’il faut repenser la gouvernance, c’est à partir de ce service de la vie des petits qu’il faut le faire pour retrouver le charisme apostolique du premier siècle, des premières églises. Les apôtres étaient ceux qui à la suite de leur maître et Seigneur était appelés à donner leur vie pour communiquer le dépôt de la foi, pour témoigner de la mort et de la résurrection du Christ. C’est dans le même sens que Marie-Madeleine sera reconnue comme étant l’apôtre des apôtres. La vie des martyrs et des saints exprime comment la grâce apostolique habite le cœur du chrétien même si certains la signifient de façon particulière à travers leur ministère.
