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À propos du synode sur les jeunes : réflexions théologiques et questions pastorales1

Jean-Baptiste Arnaud
Le dernier synode a mis en lumière la jeunesse du Christ et de l’Église, la nouveauté de l’évangile révélant à l’Église sa « forme synodale ». L’A. examine la méthode du synode comme éclairant l’acte théologique et son déploiement avant d’explorer la manière dont l’objet même du synode révèle le mystère de l’Église et le discernement de sa vocation missionnaire pour le monde.

Du 3 au 28 octobre 2018 s’est tenue à Rome la xve Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel ». Le Document final, publié le 27 octobre2, invite à reconnaître dans cette session un événement spirituel et une mission d’espérance. Reprenant le canevas du récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-35), les Pères synodaux indiquent comment lire ce chemin du synode à la lumière de l’événement pascal, éternelle nouveauté de la résurrection du Christ : celui-ci se manifeste dans l’histoire, accomplit les Écritures et les interprète dans l’unité de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le Document final est un acte théologique et pastoral, fruit d’un travail théologique et pastoral, dans la préparation et le déroulement du synode.

Pastorale et théologie

Engagé depuis dix ans dans l’aventure d’Even, parcours de formation pour des jeunes adultes à Paris3, c’est à la fois comme théologien et comme pasteur que je propose de réfléchir sur cet événement du synode. En effet, la théologie pastorale n’est pas seulement une partie ou un domaine de la théologie. Toute théologie est pastorale et missionnaire. En sa source, car elle est l’expression de la charité du Bon Pasteur, du Fils du Père envoyé dans le monde pour sauver tous les hommes (cf. 1 Tm 2,4) ; en sa finalité, car elle conduit à un accroissement de charité au service de Dieu qui « a tant aimé le monde » (Jn 3,16). Dans les commencements de l’Église, c’est l’évêque qui est théologien, sans jamais en revendiquer le titre, mais en étant reconnu comme tel par les fidèles, dans ses actes et ses paroles au service de la foi et de la charité. Le développement de la théologie dans les monastères puis dans les universités a permis d’affermir sa dimension confessante et priante comme son expression rationnelle et scientifique. La grâce et la mission de notre temps, dans la lumière du concile Vatican ii, est de redécouvrir que l’évêque est théologien afin que chaque fidèle, « en vertu de son initiation baptismale, sacramentelle, eucharistique », se sache « habilité à la théologie4 ».

La figure du Cardinal Jean-Marie Lustiger comme celle de saint Jean-Paul ii éclairent ce lien intrinsèque entre pastorale et théologie. Leur prédication se manifeste comme un acte théologique, fruit d’un labeur théologique et suscitant un nouveau travail théologique. Leur ministère d’évêque et de pape apparaît au service de la vocation du peuple de Dieu dont ils sont issus et qu’ils confirment dans sa propre mission sacerdotale pour le monde. Les Journées mondiales de la jeunesse, « inventées » à l’occasion de l’année pour la jeunesse déclarée par l’O.N.U. en 1985, donnèrent alors lieu à une lettre du pape à tous les jeunes du monde5 : elles scandent l’histoire de génération en génération et habitent la géographie de la mondialisation en permettant d’y discerner la présence et l’action de Dieu qui rassemble ses enfants pour y reconnaître une prophétie et un sacrement de l’unité de l’humanité6.

Le synode sur les jeunes s’inscrit dans cette dynamique. Les évêques y apparaissent dans leur rôle théologique qui ne saurait les réduire à être les gardiens de l’orthodoxie, agissant comme de l’extérieur sur un corps de spécialistes, mais qui consiste à « susciter les conditions ecclésiales nécessaires à l’élaboration de la théologie catholique dans un monde sécularisé7 », selon les mots du Cardinal Lustiger lors du synode sur l’Europe en 1999. Parmi ces conditions, l’appartenance à une communauté et le service des pauvres ne sont pas moins décisives que l’étude et la prière. La théologie se comprend ainsi à partir de sa mission ecclésiale : la louange de Dieu, la formation du peuple chrétien et sa mission dans le monde.

Un regard spirituel sur un événement prophétique et sacramentel

Il est certes possible de porter un regard extérieur ‒ certains diront médiatique ‒ sur ce synode. Un tel regard, très occidental, risquerait de se limiter à guetter des polémiques ou à entretenir des critiques, jusqu’à sommer l’Église de s’adapter, face à une prétendue désaffection et à la chute des vocations, pour séduire à nouveau les jeunes. Par ailleurs, cet événement se prête aussi à un regard canonique, le synode des évêques étant une institution instaurée par le concile Vatican ii, siégeant par sessions régulières selon des modalités récemment revues par le pape François8. Un tel regard, pertinent du point de vue de l’organisation et du fonctionnement de l’Église, pourrait rester lui aussi à distance de ce qui s’y déroule.

En effet, devant un tel événement, le regard est appelé à se faire contemplatif, afin de discerner l’œuvre de l’Esprit dans l’histoire. Le théologien est d’abord contemplatif, et de cette contemplation peut surgir une parole ; c’est dans l’action de grâce confiante et reconnaissante pour le don de Dieu que tout travail théologique trouve sa source. À travers la réunion des évêques du monde entier, il s’agit d’entrer dans une vision de l’Église à la manière de l’Apocalypse, dans l’épiphanie de sa beauté et de ses failles, de son unité et de sa diversité. Les évêques du monde entier, vivant dans des cultures, des langues et des histoires très différentes, assemblés autour du pape, expriment de manière visible leur collégialité et la primauté du successeur de Pierre. Ceux-ci sont aussi entourés de jeunes, d’experts et d’autres participants. C’est ainsi tout le peuple de Dieu qui se trouve convoqué et impliqué à travers quelques-uns de ses représentants. Cette session est un signe de la sacramentalité de l’épiscopat (cf. Lumen gentium 21), chargé d’affermir le peuple de Dieu dans sa foi, son espérance et sa charité, de le confirmer dans sa mission pour le monde.

Étymologiquement, « synode » signifie chemin commun. Cette session illustre bien cette définition, par la variété des intervenants appelés à marcher ensemble à l’écoute de la Parole de Dieu. Il convient de s’interroger pour savoir d’où vient cet itinéraire, où il conduit, par quelles étapes et avec qui il se construit. Ce chemin a été tracé par les différents échos de cette parole dispensés au fil des mois, en commençant par le Document préparatoire de janvier 2017, présenté par une lettre du Pape aux jeunes9, puis par les deux questionnaires, à remplir par les évêques et par les jeunes eux-mêmes au printemps 2017, aboutissant à une synthèse nationale et à une synthèse générale dans l’Instrumentum laboris publié en mai 201810. Le travail des évêques devrait donner lieu à une exhortation apostolique post-synodale qui sera l’occasion d’une parole du pape adressée aux jeunes et au monde. C’est ce chemin de l’Esprit Saint dans des événements et des personnes, chemin de la Parole de Dieu dans des paroles humaines, que nous voulons interroger théologiquement.

Ajoutons enfin que l’objet du synode – les jeunes, la foi et le discernement des vocations – fonde et façonne sa méthode, et réciproquement la méthode éclaire l’objet étudié. Comme toujours en théologie, parler du Christ implique une manière de parler en étant uni au Verbe fait chair, et parler dans et de l’Église révèle le mystère de l’Église. Le discernement dont il est question est bien l’objet du synode, tout comme l’acte de foi et la jeunesse ; ils sont aussi au cœur de la méthode mise en œuvre, suivant Evangelii gaudium 51, comme l’indique le plan de l’Instrumentum laboris et du Document final structuré par ces trois actes : reconnaître, interpréter, choisir. Nous verrons comment ces trois temps, qui se succèdent et surtout s’intègrent, font écho à toute démarche théologique. En outre, en contemplant ainsi la jeunesse, en l’écoutant et en la servant, le synode met en lumière la jeunesse du Christ et de l’Église, la nouveauté de l’évangile révélant à l’Église sa « forme synodale » : comme le dit saint Jean Chrysostome, « Église et Synode sont synonymes11 ».

Ainsi, je propose de réfléchir dans un premier temps à la méthode du synode comme éclairant l’acte théologique et son déploiement, dans l’écoute, le dialogue et la parole (I) avant d’explorer la manière dont l’objet même du synode révèle le mystère de l’Église une, sainte, catholique et apostolique, dans sa jeunesse, sa foi et le discernement de sa vocation missionnaire pour le monde (II).

I Synode et méthode théologique

La session qui s’est tenue à Rome en octobre 2018 est une étape sur le chemin qu’est le synode et elle constitue elle-même un chemin, une maturation, une marche. Saint Paul rappelle volontiers que la vie chrétienne est une marche « dans le Christ » (Col 2,6), à la suite d’Abraham, de Moïse et du peuple hébreu qui avance dans le désert. Dans la lettre qu’il a adressée aux jeunes, le pape François les place sous le patronage d’Abraham qui reçoit cet appel à sortir de son pays pour marcher vers une terre promise12. Le document préparatoire reprend cette insistance sur cette attitude, qui est aussi celle de Marie, « appelée à vivre l’exode vis-à-vis d’elle-même et de ses projets, en apprenant à se confier et à faire confiance13 ». Cet exode est la source pour toute l’Église d’une audace et d’une créativité apostoliques14.

La démarche théologique est elle aussi un exode, une sortie de soi, et d’une rationalité de type profane, pour entrer dans le mystère de Dieu, et découvrir un nouveau type de rationalité. Ce chemin est un acte de foi qui conduit à consentir à avancer entre ombres et lumières comme les pères que loue l’épître aux Hébreux (He 11). Puisque la norme de la théologie et le lieu propre du théologien ne se trouvent pas dans l’esprit humain, mais dans la foi de l’Église qui reconnaît la Révélation de Dieu dans l’Écriture et sa Tradition, tout travail théologique suppose et témoigne d’une conversion intellectuelle et spirituelle profonde.

À considérer la démarche de ce synode, il est possible de reconnaître et d’approfondir les trois étapes fondamentales de la méthode théologique telle qu’elle s’exprime dans la triade médiévale : lectio, disputatio, praedicatio15 – que l’on pourrait traduire avec les termes suivants : écouter et enseigner, s’interroger et dialoguer, témoigner et communier – dans laquelle résonnent les trois temps de la méthode pastorale du synode – reconnaître, interpréter, choisir.

Écouter et reconnaître

« Donne à ton serviteur un cœur qui écoute » (1 R 3,9). Cette demande du jeune roi Salomon, en réponse à la question de Dieu à son égard, éclaire la démarche du synode comme le travail du théologien pour qu’il puisse se mettre à l’écoute de la voix du Seigneur qui parle, notamment à travers des jeunes, qu’il s’agisse de Samuel, de Jérémie, de Daniel, du Christ lui-même à douze ans dans le Temple de Jérusalem, comme à travers toute personne, tout événement, toute circonstance. Le premier acte de parole est ainsi toujours celui de l’écoute. C’est vrai de l’Église, et de Dieu lui-même qui entend le cri de son peuple, comme le souligne le Document final au n° 6. Proclamer l’évangile et prêcher, c’est encore écouter Dieu16. Le prédicateur, l’évêque, le théologien sont toujours des serviteurs de l’écoute, la leur et celle de leurs frères. En ce sens, la théologie consiste à laisser Dieu parler et à parler à Dieu avant de parler de Dieu ou sur Dieu17, à chercher Dieu et à se laisser trouver par lui18.

Tant la phase préparatoire du synode que la session romaine du mois d’octobre ont été marquées par un travail d’écoute qui a consisté d’abord à recueillir des données sur la vie des jeunes du monde entier, leur situation, leurs aspirations, leurs questions. Plus encore que pour d’autres sessions, ce travail d’écoute était indispensable. Le fruit de ce travail apparaît dans le premier chapitre de l’Instrumentum laboris, intitulé « Reconnaître : l’Église à l’écoute de la réalité » et dans la première partie du Document final : « Il faisait route avec eux ».

Cette étude n’est pas seulement sociologique, même si c’est un élément important qui dit la manière dont l’Église s’appuie sur les sciences humaines. C’est avant tout un acte théologique à l’écoute de Dieu qui parle dans la vie de ces jeunes. La source de la théologie se situe, à l’école d’Abraham et de Marie, dans l’humble obéissance à Dieu qui se révèle (cf. Dei Verbum 5), et parle dans l’histoire des hommes. C’est pourquoi ce premier temps, d’écoute, est aussi un temps d’observation, de lecture, et de recueillement du don de Dieu. Il s’agit d’écouter comment Dieu parle dans les libertés humaines comme dans l’Écriture sainte, et de découvrir à nouveau comment les libertés humaines sont le lieu où s’accomplit l’Écriture.

« N’avez-vous pas lu dans l’Écriture ? » (Mt 19,4) interroge le Christ à propos de situations humaines complexes, notamment sur le mariage et la famille. Le travail du théologien commence et recommence sans cesse dans cette étude patiente de l’Écriture, qui est comme l’âme de la théologie (DV 24 et Optatam totius 16), et en scrutant la vie du monde, de la culture et de l’histoire, attentif aux joies et aux espoirs des hommes, aux « signes des temps » (Mt 16,3 et Gaudium et spes 4), à l’écoute de « ce que l’Esprit dit aux Églises » (Ap 2,7).

Cette première étape de la démarche synodale, comme de tout travail théologique, est indissociablement une étape de prière, prière pour écouter la Parole de Dieu, prière afin d’entrer dans le regard du Christ comme le pape le demande aux jeunes dans sa lettre de janvier 201719, prière qui conduit à être à la fois « contemplatif de la Parole de Dieu » et « contemplatif du peuple » (EG 154). C’est ce regard spirituel qui permet de passer à une deuxième étape de la méthode du synode et de celle du théologien, étape de l’interrogation et du dialogue.

Dialoguer et interpréter

« Venez et discutons, dit le Seigneur » (Is 1,18). Recueillir des faits n’aurait que peu d’intérêt si cela ne conduisait pas à les interpréter. Ce travail de discernement et d’interprétation s’effectue sur des paroles et sur des actes, la parole étant elle-même un acte, un événement, de portée performative. « Dire, c’est faire ; agir c’est parler20 » : cette affirmation théologique, fondée sur l’agir de Dieu dans les sacrements, ouvre aussi un dialogue en rejoignant les analyses de la philosophie de l’énonciation sur la dimension efficace de la parole humaine21. La théologie est ainsi un acte et une parole, qui s’applique à entrer dans la Parole de salut de Dieu, dans l’acte du Christ rédempteur dont elle reçoit sa consistance et dont elle cherche à rendre raison.

La forme originale de ce discernement est de s’opérer par un dialogue, serré, exigeant, y compris dans la contestation, le désaccord, le refus, jusqu’à affronter l’épreuve de l’athéisme. Dieu dialogue avec son peuple, dialogue amoureux de l’époux et de l’épouse – par lequel « la voix de l’unique Esprit, parlant à l’unique Épouse, retentit au fond de chaque conscience22 » ; dialogue confiant du père et de la mère avec leurs enfants – EG parle de la prédication comme de la conversation d’une mère avec ses fils23 ; dialogue prophétique sous forme de procès d’un époux jaloux et d’un père déçu par son épouse infidèle et ses fils ingrats – ainsi dans les premières pages d’Isaïe ou de Jérémie, et dans les lamentations de Jésus face aux pharisiens (Mt 23). Le théologien, comme le pasteur, doit avoir conscience qu’il entre dans ce dialogue entre Dieu et l’humanité, pour s’en faire le serviteur24. Comme la Bible, comme toute prédication, la théologie est une « parole adressée25 ». Et la foi elle-même a une structure dialogale, c’est-à-dire qu’elle n’est pas seulement l’adhésion à une doctrine mais un véritable dialogue où le croyant accueille l’appel de Dieu formulé dans la Bible et s’efforce d’y répondre. Cette structure dialogale de la foi repose sur la capacité de l’homme à accueillir une parole qui n’est pas la sienne pour exprimer sa propre parole en réponse.

Cette conversion concerne au plus haut point la personne, dont le caractère singulier et irremplaçable est traduit clairement par le triple Je crois et le triple Je renonce (qui est le dialogue baptismal) : c’est mon existence qui doit changer et se transformer. Mais à côté de cet élément éminemment personnel, se trouve également un autre élément : l’option du Moi se présente sous la forme d’une réponse à une question qui s’exprime dans l’alternance des formules : Crois-tu ? – Je crois26.

Joseph Ratzinger fait ici allusion à la constitution historique du symbole de la foi, sous forme de dialogue comme dans la liturgie baptismale, et à la dimension liturgique et ecclésiale de ce dialogue.

La théologie est ainsi fondamentalement de nature dialogale, ou pour le dire encore autrement, « responsale », selon les mots du Cardinal Lustiger, qui invite à reconnaître, dans le dialogue de Jésus et de Pierre à Césarée de Philippe (Mt 16,15-16), la source de tout acte théologique27. Ce dialogue prend en compte les paroles, incomplètes certes, mais pas inexactes, rapportées à propos du Christ, les rumeurs et balbutiements du monde recueillis dans la mission des apôtres à partir de ce que les gens disent sur le Christ. Il « est tout autant le dialogue entre les hommes que le dialogue avec Dieu28 ». Ce dialogue engage personnellement Pierre non dans la formulation d’une opinion mais dans la confession de foi, inspirée par le Père, qui consiste à prononcer le nom de Dieu, assumant ainsi sa mission sacerdotale, établi comme grand prêtre au nom de tout le peuple sacerdotal. Jésus ajoute aussitôt que cette confession de foi du Messie engage à le suivre jusqu’à Jérusalem dans sa mort et sa résurrection, ce à quoi Pierre résiste pour l’instant. La foi ne se limite pas à une écoute, elle conduit à une parole et à un témoignage dans le don de sa vie, par amour, jusqu’au bout.

Ajoutons encore que le synode manifeste le souhait du concile Vatican ii de réformer le ministère épiscopal « dans le sens d’une paternité fraternelle dans l’Église et d’un témoignage collégial rendu au Christ devant toute conscience humaine29 ». Le concile Vatican ii insiste sur cette « charge des évêques d’aller aux hommes et de promouvoir le dialogue avec eux. Ce dialogue de salut, si l’on veut qu’y soient toujours unies la vérité à la charité, l’intelligence à l’amour, doit se distinguer par la clarté du langage en même temps que par l’humilité et la bonté, par une prudence convenable pourtant alliée à la confiance. Celle-ci, favorisant l’amitié, unit naturellement les esprits » (Christus Dominus 13). Le travail commun des évêques pendant le synode, à l’écoute et au service des jeunes, est une mise en œuvre particulièrement éloquente de ce « dialogue de salut », dont le Document final souligne l’importance (n° 75), et de ces conditions nécessaires pour qu’une parole soit donnée au service de la communion.

Prêcher et choisir

« Maintenant mon âme est bouleversée, que vais-je dire ? » (Jn 12,27). Dans la démarche théologique, l’écoute et le discernement sont orientés vers l’annonce du mystère qui a été contemplé et étudié30. Le troisième temps de la triade médiévale lectio, quaestio, praedicatio recueille et oriente les deux premiers. La théologie est pastorale et missionnaire, non parce que des éléments théoriques trouveraient enfin une application pratique, mais dans la mesure où elle expose la révélation pour répondre aux questions des hommes en quête de Dieu, de son amour et de sa vie. La parole de la prédication achève et consacre la démarche théologique. De la même manière, de la session du synode sur les jeunes surgiront des paroles du pape et des évêques pour les jeunes afin de les aider à reconnaître et accueillir l’appel à la sainteté. Le Document final inaugure ce chemin qui doit encore se poursuivre.

« Que vais-je dire ? » Cette question du prédicateur, qu’il s’agisse de tout prêtre, ou de tout catéchiste, ou encore du pape et des évêques à l’heure du synode, rejoint cette question du Christ au seuil de sa passion. En effet, il n’y a pas de parole théologique qui ne jaillisse d’un silence qu’elle vient briser, et auquel elle reconduit pourtant dans l’adoration, la communion, comme dans une fraternité avec lui. Le moment où le théologien ou le prédicateur se met à parler, où il prend le risque de sortir d’un silence trop confortable, est le témoignage « d’un amour qui a traversé la mort31 », le signe d’une résurrection de la parole, comme dans la nuit pascale, comme dans les idéologies athées qui ont voulu tuer la parole, et que seule une Parole de Dieu donnée aux hommes par grâce peut ressusciter. Le Cardinal Lustiger évoque cette « paralysie du langage32 », cette mort et résurrection de la parole, avec pudeur et avec force à propos de la Shoah33. Ainsi, la parole du théologien est toujours marquée du sceau de la réconciliation et du « pardon (qui) est une résurrection des morts34 », car elle sait qu’elle en est issue et qu’elle est appelée à y coopérer.

En outre, la prière du Christ le Jeudi saint donne de comprendre qu’il n’y a pas de parole théologique sans engagement de la liberté et sans qu’elle soit consacrée dans la vérité (Cf. Jn 17,17). Par une parole qui est toujours consacrée et livrée, « signe de la consécration de l’histoire du salut sous les espèces de la parole humaine » et du Christ « livré pour le salut des hommes35 », la théologie, comme la prédication, vise à témoigner de la présence et de l’action du Christ jusqu’au don de sa vie. En ce sens, les saints et les martyrs sont théologiens, interprètes authentiques de l’Écriture (Verbum Domini 48-49).

En ce sens aussi, la théologie a une portée sacramentelle, ce que manifeste la prédication, parole efficace, dont le magistère récent souligne la « signification sacramentelle » (VD 56) ou « quasi-sacramentelle » (EG 142)36. La parole du théologien, comme celle du prédicateur, est une parole humble et relative, et pourtant forte et puissante, marquée de la parrhèsia (Ac 4,29.31), « l’assurance des cœurs pauvres37 ». Dans une homélie pour le centenaire de la naissance de Bernanos, Jean-Marie Lustiger affirme ainsi avec audace que l’œuvre de l’écrivain peut être qualifiée à bon droit de théologique, éclairant ainsi semble-t-il la prédication de l’Église, selon trois critères qu’il identifie : il s’agit d’une œuvre spirituelle, sacramentelle et ecclésiale38.

La parole théologique reconnaît qu’elle est chargée « d’exprimer l’inexprimable39 ». Dieu que l’homme ne peut nommer, selon la Bible – « Je suis qui je suis » (Ex 3, 14) –, selon la tradition théologique patristique – « Dieu est ineffable (…), il ne faut même pas dire que Dieu est ineffable car lorsqu’on dit cela il ne faut rien dire40 » – comme selon la réflexion philosophique contemporaine – « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence41 » –, Dieu pourtant se dit lui-même dans des mots humains, capables de dire et d’édifier des relations personnelles et de transmettre le pardon. Dieu habite le langage humain, qui devient cohérent, rationnel et raisonnable, tout en le dépassant, en le transcendant, au-delà, en deçà et à l’intérieur même des mots. « Rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1,37) : le Cardinal Lustiger commente cette promesse de l’ange dans une homélie pour le centenaire de la Faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris :

Nous avons là comme une phrase qui peut éclairer cette tâche du théologien, en même temps que la définition exacte de sa mission (…). Nous pouvons comprendre comment l’Église a osé conférer le titre de docteur de l’Église aux plus éminents mystiques42.

Le théologien se situe avec Marie dans cet impossible aux hommes rendu possible par Dieu dans le mystère du salut.

Le fait que Dieu se dise en une parole humaine est un mystère qu’il convient d’accueillir dans la foi, dans la remise de soi. Le théologien atteste la dignité retrouvée de toute personne et de toute parole humaine, de la « dignité prophétique du langage » selon l’expression de Levinas43. Ce langage donné par Dieu est sacrement de sa présence44. Il rend possible la communion des hommes avec Dieu et entre eux. Le propre de la théologie est de « faire droit à l’immédiateté de la Parole de Dieu en faisant droit aux médiations en lesquelles elle se livre (…). Dans la symphonie de nos paroles et de nos écoutes, nous sommes au Verbe et le Verbe est à Dieu45 ». Un lien nuptial, lien créateur et rédempteur, est établi entre la Parole de Dieu et la parole humaine. C’est le fait d’être prononcée par des paroles humaines qui permet à la Parole de Dieu de se révéler et de se dire. Ainsi, dans une homélie pour le centenaire de la conversion de Paul Claudel, le Cardinal Lustiger cite le poète : « Qui retire le Verbe détruit la parole46 ». Toute parole humaine trouve son existence dans la Parole divine faite chair. De même, lors d’un voyage à Prague en 1989, il évoque la conversion des peuples slaves, qui remercient les saints Cyrille et Méthode : « Vous nous avez donné la parole en nous donnant la Parole de Dieu47 ». Telle est la mission des théologiens et de tous les baptisés : transmettre largement – et non pas confisquer – la Parole de Dieu qui donne ou redonne la parole et l’existence aux hommes et aux peuples.

Ainsi, en ses trois étapes – reconnaître, interpréter, choisir – le chemin du synode éclaire la méthode théologique, dont il est porteur et qu’il déploie pour nous aider à y entrer davantage. Voyons maintenant, dans un deuxième temps, comment l’Église, sujet et objet de l’acte théologique, peut se reconnaître dans sa vocation et sa mission grâce à cette session du synode qui s’est fixé comme objectif de « rajeunir son visage ».

II Synode et révélation du mystère de l’Église

Avant de reprendre les trois termes ou expressions qui font l’objet du synode – les jeunes, la foi et le discernement vocationnel – afin de préciser comment l’Église y déchiffre son propre mystère, soulignons que le synode donne de contempler le mystère de l’Église dans ses quatre notes confessées dans le Credo. Tout d’abord, l’Église est une, dans la diversité des cultures et des origines des évêques présents – pour la première fois, deux évêques chinois ont participé au synode – dans son poumon oriental et dans son poumon occidental48 ; elle est le sacrement du salut, signe et instrument de l’unité du genre humain avec Dieu (LG 1), et le Saint-Père est témoin et garant de cette communion dans l’unité. Ensuite, cette session s’ouvre à l’heure où l’Église est bouleversée et blessée par les nombreux péchés de ses membres. Elle apparaît comme sainte, et composée de pécheurs, non pas « bien que composée de pécheurs », mais dans une formule audacieuse du Cardinal Lustiger : « parce qu’elle est composée de pécheurs49 ». La sainteté est le fruit de la miséricorde que reçoit l’Église, sanctifiée et sanctifiante, comme vocation et comme mission pour la transmettre. En outre, l’Église est catholique50, c’est-à-dire fondée sur le Christ total, « selon la totalité d’Israël et des nations51 », selon la totalité des jeunes et des aînés, qui « se réjouiront ensemble » (Jr 31,13) ; cette communion entre les générations a été un des thèmes marquants de ce synode, souligné dès l’homélie d’ouverture et dans le Document final (nos 34 et 120) comme un signe d’espérance. Enfin, l’Église est apostolique, fondée sur la foi des apôtres dont les évêques sont les successeurs et recevant à nouveau cette mission d’annoncer l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre.

Les jeunes et la jeunesse de l’Église

« Je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5). L’Instrumentum laboris le rappelle : « Le Christ est jeune parmi les jeunes ». Le Message aux jeunes adressé par Paul vi à la fin du concile Vatican ii s’exprimait déjà en ces termes, cités par le pape François à la fin de son homélie lors de la messe d’ouverture : « L’Église, quatre années durant, vient de travailler à rajeunir son visage, pour mieux répondre au dessein de son Fondateur, le grand Vivant, le Christ éternellement jeune52 ». Le Document final le souligne également en citant saint Irénée (n° 63). La jeunesse de l’Église se nourrit de la contemplation de la jeunesse du Christ, de ses trente années de vie cachée à Nazareth, de son obéissance filiale au Père, de sa compassion fraternelle, de l’offrande libre de sa vie par amour jusqu’à la mort dans la pleine force de l’âge. Le Christ est jeune plus encore par la nouveauté permanente de l’Évangile qu’il est lui-même. « Il est la Bonne Nouvelle nous entraînant à sa suite53 » ; il vient révéler la jeunesse de l’Église dont le pardon est la nouveauté permanente, dont Marie est l’icône libre et fraternelle.

La jeunesse de Marie, « une jeune comme vous », dit le pape François dans sa lettre, est celle de la liberté d’aimer, qui n’est pas altérée par le péché. Sa conception immaculée est une grâce qu’elle veut partager avec toute l’Église, « sainte et immaculée en sa présence, dans l’amour » (Ep 1,4). Dans un cœur blessé, déchiré par le péché, la nouveauté du Christ et de l’Évangile restaure la capacité d’aimer, de pardonner, de s’engager, de vivre pleinement. Quelles sont les caractéristiques de cette génération de jeunes d’aujourd’hui ? La réponse à cette question souvent posée est forcément limitée. Lors de la préparation des JMJ en 1997, le Cardinal Lustiger reconnaît à cette jeunesse une double mission pour le monde dont le synode offre un écho : d’une part, « courir en avant de l’histoire des hommes pour signifier l’espérance du Christ » et dévoiler le sens de l’histoire ; d’autre part, participer « au travail de purification de la mémoire et aux exigences de repentir (…), oser débrider les plaies et demander que les hommes ennemis se pardonnent et se réconcilient54 ». Les JMJ comme le synode jouent pour la société et pour le monde un rôle important, à la fois dans la rencontre des générations, comme dans le signe donné d’une communion et d’un pardon possibles. Les jeunes adultes d’aujourd’hui sont, comme leurs prédécesseurs, à l’âge des fondations et des choix dans lesquels ils engagent leur liberté et leur fidélité, avec joie et avec crainte. Cette génération semble particulièrement marquée par un grand désir de prier, de développer une vie intérieure, et de se donner, avec générosité, tout en étant souvent blessée, déstructurée, que ce soit par l’usage des écrans, par la violence des rapports socio-économiques, par le chaos de leurs passions et de leurs pulsions. Le Document final identifie ainsi « trois aspects cruciaux » pour la jeunesse dans les nouveautés du monde digital, le phénomène des migrants et les réactions face à tous types d’abus subis par la jeunesse (nos 21-31, cf. nos 145-147 et 165-167). Par le synode, l’Église veut redonner une espérance.

La jeunesse est un don de Dieu. Si la Bible et la tradition chrétienne, en écho à bien d’autres civilisations, soulignent volontiers la sagesse des anciens, elles mettent aussi en lumière la sagesse des plus jeunes, qu’il s’agisse de Samuel, de Jérémie ou de Daniel, qui renversent la sagesse des anciens : « Les plus âgés ne sont pas les plus sages » (Jb 32,9). Comme le rappelle le pape François dans sa lettre : « Saint Benoît recommandait aux abbés de consulter aussi les jeunes avant toute décision importante, parce que “souvent Dieu révèle à un plus jeune ce qui est meilleur” (Règle de Saint Benoît iii, 3) ». Ainsi, en vivant ce synode sur la jeunesse, l’Église redécouvre que sa jeunesse réside dans sa capacité d’aimer et de pardonner, sans cesse redonnée par Dieu à l’Église pour la transmettre au monde.

Foi de l’Église et foi en l’Église

« Affermis dans la foi, enracinés dans le Christ » (Col 2,7). En s’engageant sur ce chemin du synode consacré aux jeunes et à la foi, l’Église pose un acte de foi et veut affermir la foi des chrétiens. La foi de l’Église est d’abord un don que Dieu lui fait, à la suite d’Abraham, de Marie et des premiers disciples qui ont suivi Jésus, et que mentionne le pape François dans sa lettre aux jeunes, à la suite de Jean, le disciple bien-aimé donné comme source d’inspiration et icône évangélique dans le document préparatoire. La foi de l’Église est aussi un acte, celui de la confiance et de l’obéissance libre à Dieu, afin que l’Église n’oublie jamais son origine divine – l’Église est née de la Trinité – et sa finalité non moins divine – l’union à Dieu et l’unité du genre humain, selon la perspective de LG 1-4. La foi de l’Église est également une mission, celle d’écouter et de dire la Parole de Dieu, celle de vivre la foi en actes, par des œuvres animées par la charité. En ce sens la foi est un acte d’amour, révélé dans l’échange de Pierre et de Jésus à la fin de l’évangile (Jn 21,15-19). La foi de l’Église est enfin un contenu, « le dépôt de la foi », « le bon dépôt » (2 Tm 1,14) c’est-à-dire le mystère du Christ livré dans les Saintes Écritures lues et vécues dans la Tradition de l’Église, sous la conduite de l’Esprit Saint qui les a inspirées et qui guide leur interprétation. À travers ce synode, l’Église s’interroge sur la manière dont elle nourrit la foi de ses fils et filles, dont elle leur permet de se former, de se laisser former par le Christ.

Ainsi, l’Église approfondit sa conscience et sa responsabilité d’être un sujet de foi et, pourrait-on ajouter, d’être le sujet de la théologie, sans oublier qu’elle est aussi l’objet de la foi, et de la théologie. Dire « Je crois en l’Église » consiste, comme un enfant, à faire confiance à sa mère. La maternité de l’Église est le signe de la paternité de Dieu. « Nul ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a pas l’Église pour mère » selon l’adage patristique55. Cependant, la structure du Credo est bien trinitaire. L’Église « figure aujourd’hui dans le symbole comme la première des œuvres de cet Esprit (…). Nous croyons (…) en l’Esprit Saint ou plus exactement en toute la Trinité “dans l’Église”56 ». L’Église est ainsi objet de foi dans un sens analogique, ne faisant pas nombre avec les articles trinitaires dans lesquels elle est incluse, comme Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de l’Esprit.

Cette foi en l’Église ou à l’Église est sans doute particulièrement ébranlée en ces temps où les péchés et même les crimes de certains de ses membres sont mis en lumière. Les récentes révélations sur les affaires d’abus sexuels invitent l’Église à la fois à la honte et à la compassion – « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui », selon les mots de Paul (1 Co 12,26) repris par le pape François dans sa lettre au peuple de Dieu57 – et à la conversion et à la sanctification. Croire en l’Église c’est entrer dans le dessein de salut de Dieu, y compris et peut-être surtout dans l’obscurité. Le Cardinal Lustiger, marqué dans sa chair par le mystère du mal – sa mère a été déportée et assassinée à Auschwitz – aime identifier l’Église au mystère de la Rédemption : « L’Église c’est ce mystère de rédemption58 », mystère de la sagesse de Dieu, et folie aux yeux des hommes. Ainsi s’exprime Henri de Lubac : « Combien plus “scandaleux” encore, combien plus “folle” cette croyance à une Église où non seulement le divin et l’humain sont unis, mais où le divin s’offre obligatoirement à nous à travers le “trop humain”59 », et ajoutons, y compris le péché.

Discernement et vocation

« L’Esprit Saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26). Le troisième élément constitutif de l’objet du synode est appelé « discernement vocationnel ». En se penchant sur une telle question, l’Église reconnaît d’abord le rôle de l’Esprit Saint source de toute sagesse et de tout discernement. L’homélie d’ouverture du synode insistait sur cette onction de l’Esprit descendant sur les pères synodaux comme sur les jeunes, afin qu’ils reçoivent le don de la prophétie et de la vision. Si le pape souligne ces deux charismes, la prophétie et la vision, ce n’est pas pour faire de l’Église ou des jeunes ceux qui prédisent l’avenir mais pour demander

la grâce d’être une mémoire active, vivante, efficace, qui de génération en génération ne se laisse pas étouffer ni écraser par des prophètes de calamités et de malheurs, ni par nos limites, erreurs et péchés, mais qui est capable de trouver des espaces pour enflammer le cœur et discerner les chemins de l’Esprit60.

L’œuvre de l’Esprit est de délivrer de l’amnésie, de la surdité et de la cécité et de redonner une mémoire, une parole et une vision qui conduisent jusqu’au témoignage et au don de sa vie par amour pour les hommes.

Ainsi, l’enjeu du discernement vocationnel se trouve situé sur un terrain qui n’est pas d’abord celui du manque de vocations sacerdotales ou religieuses – comme on le dit beaucoup en Europe occidentale – ni du trop-plein de vocations – comme on l’entend aussi dans d’autres régions du monde. Le discernement vocationnel consiste d’abord à recevoir toute vie comme une vocation, c’est ce que soulignent l’Instrumentum laboris et le Document final, à reconnaître aussi le baptême comme source de la vocation à la sainteté, et à l’intérieur de cet appel universel à la sainteté (cf. LG, chap. v) de pouvoir discerner une vocation spécifique, personnelle et ecclésiale. La vocation du peuple de Dieu est à la fois prophétique et sacerdotale, et les évêques sont au service de cette vocation.

Ajoutons enfin que la mission de l’Esprit est de pardonner les péchés : « Il a envoyé l’Esprit Saint pour la rémission des péchés », selon la parole du rituel de la pénitence. Discerner sa vocation dans l’Église, pour le monde, n’est possible que dans la lumière du pardon qui révèle le péché et en délivre. Car c’est de la miséricorde de Dieu que naît toute vocation, selon les mots de Jean-Paul ii :

Toute vocation naît dans le Christ et c’est précisément cela qui est chaque fois exprimé dans l’onction avec le Saint-Chrême : en commençant par le baptême jusqu’à l’onction sur la tête de l’évêque. (…) De ce point de vue, elles sont toutes égales. (…) Telle est la responsabilité de l’évêque. Il faut qu’il sache que sa tâche est de faire en sorte que dans l’Église puisse naître et se développer toute vocation, toute élection de l’homme de la part du Christ, même la plus humble61.

L’évêque est le garant de toute vocation dans son diocèse, des hommes et des femmes, comme il est le témoin de l’unité de son Église particulière dans l’Église universelle, ce que l’assemblée synodale manifeste bien. Il est, dans l’Église, serviteur de l’unité des hommes entre eux et avec Dieu et, en elle, « signe et garant du caractère transcendant de la personne » (GS 76). C’est tout cela qui anime et mesure sa mission, et en premier lieu sa prédication de l’Évangile, première « parmi les principales charges des évêques » (LG 25).

Ainsi, dans la jeunesse des fils remis entre les mains du Père source de tout amour, dans la foi donnée, reçue et transmise par l’Église corps du Christ, comme dans l’onction de l’Esprit Saint, en s’engageant dans le synode, l’Église reconnaît et approfondit son mystère trinitaire, sa vocation et sa mission pour tous les hommes.

Conclusion : théologie et vertus théologales

En 2014, le pape François s’est adressé à Rome aux étudiants et enseignants en théologie de différents instituts. Il a notamment souligné deux points qui éclairent tout travail théologique. Premièrement, l’objectif de la théologie, surtout en notre temps, n’est pas d’accumuler des notions sans lien entre elles, mais de « transmettre le savoir et d’en offrir une clé de compréhension vitale », dans une pensée qui se reconnaît toujours « ouverte, c’est-à-dire incomplète » et enracinée dans la prière et l’adoration, sans quoi elle « finit par sombrer dans le narcissisme le plus abject ». Deuxièmement, « l’objectif des études dans toutes les universités pontificales est ecclésial », intégré « dans la vie personnelle et communautaire, avec l’engagement missionnaire, la charité fraternelle et le partage avec les pauvres62 ». Le pape insiste sur la charité vécue entre étudiants et enseignants, comme avec les personnes qui travaillent quotidiennement dans ces institutions.

La session du synode des évêques sur les jeunes manifeste l’actualité de ces deux dimensions, de la compréhension vitale et spirituelle de la théologie et de son enracinement ecclésial et fraternel jusque dans la charité débordante pour tout homme. La théologie devrait ainsi nous aider à rendre compte de l’espérance qui est en nous (cf. 1 P 3,15). Telle est la mission prophétique des baptisés, et spécialement des jeunes, comme l’a indiqué le pape dans son homélie d’ouverture du synode63. Elle s’accomplit en partageant notre espérance, en étant oints par elle, interpellés et déplacés par elle, pour aimer davantage.

Notes de bas de page

  • 1 Cet article est le fruit d’une conférence prononcée pour la rentrée académique de la Faculté pontificale de théologie de l’Université du Saint-Esprit à Kaslik (Liban), le 12 octobre 2018.

  • 2 Conférence des évêques de France, Document final du Synode des évêques et propositions de mise en œuvre. Les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, Montrouge - Paris, Bayard - Mame - Cerf, 2019.

  • 3 Cf. A. Leproux, « EVEN, une école de la parole au service de la liberté », Revue théologique des Bernardins 12 (sept.-déc. 2014), p. 121-138.

  • 4 A. Chapelle, À l’école de la théologie, Bruxelles, Lessius, 2013, p. 33. Cf. C. Dumont, « Qui est théologien ? », NRT 113 (1991), p. 185-204.

  • 5 Jean-Paul ii, À tous les jeunes du monde (1985).

  • 6 Cf. A. Guggenheim, « Journées mondiales de la jeunesse : réflexions sur un événement spirituel », NRT 120 (1998), p. 75-83.

  • 7 J.-M. Lustiger, « La pratique théologique dans un monde sécularisé », Études 392/1 (jan. 2000), p. 50.

  • 8 Pape François, Constitution apostolique Episcopalis communio (18 sep. 2018).

  • 9 Document préparatoire et lettre du pape François aux jeunes (13 jan. 2017).

  • 10 Conférence des évêques de France, Documents épiscopat 2018/2 ; Synode des évêques, xve assemblée générale ordinaire, Instrumentum laboris (mai 2018).

  • 11 Cité dans le Document final du synode (27 oct. 2018), n° 121.

  • 12 « Quand Dieu dit à Abram « quitte ! » que voulait-il lui dire ? Certainement pas de s’éloigner des siens ou du monde. Ce fut une forte invitation, une provocation, afin qu’il laisse tout et aille vers une nouvelle terre. Quelle est pour nous aujourd’hui cette nouvelle terre, si ce n’est une société plus juste et fraternelle que vous désirez profondément et que vous voulez construire jusqu’aux périphéries du monde ? » (Pape François, Lettre aux jeunes, 13 janvier 2017).

  • 13 Synode des évêques, xve assemblée générale ordinaire, Document préparatoire (jan. 2017).

  • 14 « J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés » (EG 33).

  • 15 « À la fin du xiie siècle, Pierre le Chantre exprimait cela par sa tripartition célèbre lectio – disputatio – praedicatio, la lectio dégrossissant la matière, la disputatio mettant au clair tout ce qui peut paraître ambigu, la praedicatio présentant au plus grand nombre le résultat de ce travail préparatoire – la prédication constituant donc le couronnement non seulement de l’exégèse mais de toute la théologie » (G. Dahan, « Exégèse et prédication au Moyen Âge », Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 95, 2011, p. 558).

  • 16 Ces mots de Jean-Louis Chrétien à propos de St Augustin éclairent la démarche des évêques : « Cette parole, comme toute parole vraie, naît de l’écoute, et saint Augustin fut un perpétuel auditeur et un constant lecteur de la Parole de Dieu. (…) Il écrivait pour mieux lire, il parlait pour mieux écouter » (J.-L. Chrétien, Saint Augustin et les actes de parole, Paris, PUF, 2002, p. 8).

  • 17 « Il est une autre façon de concevoir le théologien : celui à qui Dieu parle et qui parle à Dieu et en fait le récit. Celui que Dieu cherche et qui cherche Dieu et en raconte l’histoire. Celui à qui Dieu donne à manger le rouleau de sa parole et ordonne de la parler » (J.-M. Lustiger, « Elie Wiesel : un grand théologien de notre siècle ? », dans Dieu merci, les droits de l’homme, Paris, Criterion, 1990, p. 251).

  • 18 Benoît xvi, « Discours au monde de la culture. Collège des Bernardins, 12 sep. 2008 », dans Chercher Dieu, Paris, Parole et Silence, 2008.

  • 19 « Vers vous aussi Jésus tourne son regard et vous invite à aller chez lui. Chers jeunes, avez-vous rencontré ce regard ? Avez-vous entendu cette voix ? Avez-vous ressenti cette ardeur à vous mettre en route ? » (Pape François, Lettre aux jeunes, 13 jan. 2017).

  • 20 J.-M. Lustiger, « Le Christ, Prophétie et Sacrement », conférence donnée le 26 septembre 1988 à l’I.E.T. de Bruxelles pour le 150e anniversaire du Collège théologique de la Compagnie de Jésus, publiée dans Collectif, Un Collège théologique de la Compagnie de Jésus. Louvain 1838 – Bruxelles 1988, Bruxelles, I.E.T., 1989, p. 53-59.

  • 21 Cf. J.L. Austin, Quand dire c’est faire, Paris, Seuil, 1970 ; J.R. Searle, Les Actes de langage, Paris, Hermann, 1972.

  • 22 H. de Lubac, Méditation sur l’Église, Paris, Aubier, 1953, p. 47.

  • 23 « L’Église est mère et elle prêche au peuple comme une mère parle à son enfant, sachant que l’enfant a confiance que tout ce qu’elle lui enseigne sera pour son bien parce qu’il se sait aimé. De plus, la mère sait reconnaître tout ce que Dieu a semé chez son enfant, elle écoute ses préoccupations et apprend de lui. L’esprit d’amour qui règne dans une famille guide autant la mère que l’enfant dans leur dialogue, où l’on enseigne et apprend, où l’on se corrige et apprécie les bonnes choses » (EG 139).

  • 24 « Dieu est lui-même Parole et c’est en lui répondant – cette réponse fût-elle de refus, de révolte ou de dérobade – que l’homme entre vraiment dans sa propre parole et la reçoit dans ce dialogue même. » (J.-L. Chrétien, Saint Augustin et les actes de parole, cité n. 16, p. 8).

  • 25 Cf. J.-L. Souletie et H.-J. Gagey (dir.), La Bible, parole adressée, Paris, Cerf, 2001.

  • 26 J. Ratzinger, Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Paris, Mame, 1969, p. 42-43.

  • 27 J.-M. Lustiger, « De l’action de l’Église et du travail théologique », Studium de l’École cathédrale, 22 sep. 2003, p. 1 (transcription non revue).

  • 28 Cf. J.-M. Hennaux, « La théologie dialogale et l’Institut d’études théologiques de Bruxelles », NRT 139 (2017), p. 418-429.

  • 29 A. Guggenheim, « Préface », dans J.-B. Arnaud, Selon ta parole. La prédication de Jean-Marie Lustiger, Paris, Parole et Silence, 2016.

  • 30 Déjà dans le De doctrina christiana, St Augustin affirme que la finalité de toute théologie est de transmettre, d’annoncer – modus proferendi, livre iv - ce qui a été découvert et étudié – modus inueniendi, livres i à iii (St Augustin d’Hippone, La doctrine chrétienne. De doctrina christiana, BA 11/2, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1997).

  • 31 A. Lecu, « Prêcher, c’est donner la parole », dans E. Durand, L.-T. Somme, Prêcher dans le souffle de la Parole, Paris, Cerf, 2015, p. 37.

  • 32 J.-M. Lustiger, « Singularité de la Shoah », Études 388/1 (1998), p. 73-79, repris dans L’Alliance, Paris, Presses de la renaissance, 2010, p. 193-203.

  • 33 Cf. J.-M. Lustiger, « Avertissement », dans La Promesse, Paris, Parole et Silence, 2002, p. 5-10 ; cf. « D’Auschwitz à Jérusalem, du désespoir à l’espérance », 1re conférence pan-américaine sur les relations judéo-catholiques, Sao Paulo, Brésil, 3 nov. 1985, publiée sous le titre « Du désespoir à l’espérance », dans Dieu merci, les droits de l’homme (cité n. 17), p. 165-173, reprise dans L’Alliance (cité n. 32), p. 85-99 ; cf. homélie du 16 mars 1985 à Saint-Germain l’Auxerrois, Association nationale des déportés, publiée sous le titre « Entrer dans le combat de la rédemption », dans Dieu merci, les droits de l’homme, p. 223-227.

  • 34 Id., La Promesse, Paris, Parole et Silence, 2002, p. 29.

  • 35 P. Piret, L’Écriture et l’Esprit, Bruxelles, I.E.T., 1987, p. 24 et 26.

  • 36 Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur l’homélie, 2014.

  • 37 A.-M. Pelletier, « Parrhèsia, l’assurance des cœurs pauvres », dans J. Duchesne, J. Ollier (dir.), Demain l’Église, Paris, Flammarion, 2001, p. 101-108.

  • 38 J.-M. Lustiger, « Homélie du 4 juin 1988 à Notre-Dame de Paris, fête du Saint-Sacrement, centenaire de la naissance de Bernanos », dans Les cahiers Georges Bernanos 4 (jan. 1994), p. 39-42.

  • 39 J.-M. Lustiger, « Ouvrons le Livre », dans J.-M. Lustiger, C. Pellistrandi, H. de Villefranche, Contempler l’Apocalypse, Paris, Parole et Silence, 2005, p. 7-19.

  • 40 St Augustin, De Doctrina Christiana, livre i, vi, 6.

  • 41 L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, trad. G.-G. Granger, Paris, Gallimard, 1993, p. 54.

  • 42 J.-M. Lustiger, Homélie du 8 décembre 1989 à Saint-François-Xavier, Centenaire de la Faculté de théologie de l’I.C.P. (transcription non revue).

  • 43 E. Levinas, L’au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, Paris, Minuit, 1982, p. 7.

  • 44 « Les langues des hommes sont la chair de la Parole de Dieu (…). Notre langue est donc comme la “chair” du sacrement où les hommes de notre pays trouvent la nourriture de l’Esprit. » (J.-M. Lustiger, Interview publiée dans Le Figaro à l’occasion de son élection à l’Académie française, 16 juin 1995, p. 10). Cette parole trouve un écho dans la lecture de l’Écriture telle que la pratique Philippe Lefebvre : « Le texte biblique déploie une histoire de la chair avec Dieu » (P. Lefebvre, Livres de Samuel et récits de résurrection, Paris, Cerf, coll. Lectio divina 196, 2004, p. 27).

  • 45 J.-P. Sonnet, La Parole consacrée, Louvain-la-Neuve, Cabay, 1984, p. 3.

  • 46 J.-M. Lustiger, « Homélie du 21 décembre 1986 à Notre-Dame de Paris », dans Centenaire de la conversion de Paul Claudel, 1886-1986, Bulletin de la société Paul Claudel 106 (2e trimestre 1987).

  • 47 Id., Homélie du 2 avril 1989 à la cathédrale Saint-Guy de Prague, publiée sous le titre : « Le cœur de l’Europe bat à Prague et ce cœur est chrétien », dans Dieu merci, les droits de l’homme (cité n. 17), p. 439-443.

  • 48 Jean-Paul ii, Encyclique Ut unum sint 54 (1995).

  • 49 J.-M. Lustiger, Homélie du 3 juin 1990 à Notre-Dame de Paris, Pentecôte (transcription non revue).

  • 50 L’adjectif « katholikos » apparaît chez Ignace d’Antioche dans sa Lettre aux Smyrniotes (viii, 2) : « Là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique ». « Essentiellement, la catholicité n’est pas affaire de géographie, ni de chiffres (…). Elle est d’abord quelque chose d’intrinsèque à l’Église » (H. de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, chap. ix).

  • 51 J.-M. Lustiger, Homélie du 5 juil. 1990 à Saint-Germain des Prés, 40e anniversaire des cours universitaires d’été (transcription non revue).

  • 52 Paul vi, Message aux jeunes à la fin du concile Vatican ii (8 déc. 1965).

  • 53 J.-M. Lustiger, « Homélie du 15 nov. 1990 à Saint-François-Xavier, marche de l’évangile », dans Paris Notre-Dame 344.

  • 54 Id., Intervention lors d’une session de préparation des JMJ, 5 fév. 1996, texte définitif, non publié, consultable sur <www.institutlustiger.fr>.

  • 55 St Cyprien de Carthage, L’unité de l’Église, PL 4, 503A ; cf. CEC 181.

  • 56 H. de Lubac, Méditation sur l’Église (cité n. 22), p. 21-23.

  • 57 Pape François, Lettre au peuple de Dieu (20 août 2018).

  • 58 J.-M. Lustiger, Homélie du 3 juin 1990 à Notre-Dame de Paris, Pentecôte (transcription non revue).

  • 59 H. de Lubac, Méditation sur l’Église (cité n. 22), p. 39.

  • 60 Pape François, Homélie pour la messe d’ouverture de la xve assemblée générale ordinaire du Synode des évêques (3 oct. 2018).

  • 61 Jean-Paul ii, Levez-vous ! Allons !, Paris, Plon - Mame, 2004, p. 42.

  • 62 Pape François, Discours aux Universités pontificales (10 avril 2014).

  • 63 Id., Homélie pour la messe d’ouverture de la xve assemblée générale ordinaire du Synode des évêques (3 oct. 2018).

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