Il libro di Ester e il volto nascosto di Dio, Hester Panim. Una luce sulla Shoah

Marie-David Weill
Nella riflessione teologica sulla Shoah, il riferimento al libro di Ester non è frequente. Eppure, il tema del « volto nascosto » di Dio, Hester Panim, che concorda con il Dio nascosto d´Ester e con le maschere usate dagli ebrei per dissimulare la loro faccia durante la festa di Purim, getta una luce nuova sull´insopportabile silenzio di Dio durante la tragedia orchestrata dai nazisti.
Parole chiave - Ester, Shoah, elezione, nazismo, Purim

L’horreur de la Shoah du xxe siècle, dans laquelle près de six millions de juifs ont trouvé la mort pour avoir commis comme crime le seul fait d’être juif, a plongé l’humanité pour plusieurs décennies dans un silence accablant. Silence de mort de six millions de « bouches de ceux qui louent Dieu » (cf. Est 3,17h) ; silence incrédule des survivants, juifs et non-juifs, paralysés par la douleur du deuil, mais aussi par le scandale du silence de Dieu ayant permis un tel holocauste. À cette période de mutisme a pourtant succédé, hors de l’Église et dans l’Église, un fort courant de réflexion, de devoir de mémoire sur la Shoah, de tentatives de rapprochement entre juifs et chrétiens et d’approfondissement de la théologie de l’élection.

Or, curieusement, dans cette réflexion théologique contemporaine sur la Shoah, la référence au livre d’Esther n’est pas fréquente (au moins du côté catholique1), alors que c’est le seul livre de la Bible présentant explicitement le peuple juif menacé d’extermination, et que les motifs invoqués par Aman pour expliquer sa haine des juifs ressemblent étrangement aux motifs repris par les responsables nazis ayant orchestré la Shoah. Fréquentes furent en effet dans la bouche des nazis les références à la fête de Pourim, dont l’institution est rapportée dans le livre d’Esther. Souvenons-nous, pour ne donner qu’un exemple, de Julius Streicher, mandaté par Hitler pour organiser et mettre en œuvre le violent pogrom de la Nuit de cristal (9-10 novembre 1938), et présentant l’événement comme un acte d’autodéfense du peuple allemand qui, sans cela, aurait été massacré par les Juifs aussi sûrement qu’ils avaient « charcuté soixante-quinze mille Persans ». Ses dernières paroles, le 16 octobre 1946, avant d’être pendu suite à sa condamnation à mort prononcée par le tribunal de Nuremberg, furent : « Ce sont les Juifs qui vont être contents, c’est Pourim 1946 ! »

Mais c’est sous la plume d’Heinrich Himmler que la référence est la plus détaillée et s’étend à l’ensemble du livre d’Esther : dans son opuscule, La SS, organisation de combat anti-bolchévique (1936), le commandant de la SS puise directement dans le livre biblique sa justification du mythe idéologique d’une race perse-aryenne supérieure, qui aurait été constamment persécutée par les sous-hommes juifs depuis les débuts de l’humanité, « comme le combat du bacille de la peste contre le corps sain2 ».

La Bible nous livre l’un de ces exemples de l’extermination d’un peuple aryen par les méthodes judéo-bolcheviques. Il suffit de lire ce chapitre de l’histoire juive dans lequel est raconté comment les Juifs se sont implantés au sein du peuple perse, dans toutes les villes, les villages et dans la capitale Suse. Le peuple perse, aryen, a eu conscience du danger que représentaient ces Juifs et la volonté de régler la question juive en Perse – incarnée par le ministre Aman – se posait à l’ordre du jour. Le monarque, connu dans la Bible sous le nom d’Assuérus mais qui s’appelait Xerxès, se sépara de sa femme perse Vasthi à cause des intrigues tramées de manière prudente et habile par ses Juifs de cour. Le Juif, sous des formes diverses, mais dans ce cas sous la forme d’une femme juive, la Juive Esther, séduisit le roi. Dès lors, le jeu des intrigues s’exerça avec tout le raffinement juif contre la volonté du ministre Aman, conscient de sa race et lié à son peuple. Il aboutit à ce que le fidèle ministre fut livré à la potence par son propre monarque, veule et aveuglé par le Juif Mardochée – un événement qui s’est répété de multiples fois dans l’histoire des peuples. Mardochée fut fait vice-roi et donna des ordres avec ce sens du calcul implacable, calme et froid propre au bolchevisme, afin que les plus nobles des Perses, tous antisémites, soient assassinés un jour déjà établi par écrit, dans toutes les villes et villages, grâce à un décret royal protégeant les Juifs. La Bible indique qu’à l’époque, 75 000 Perses furent abattus. Pour couronner le tout, un décret de ce roi aryen fait du 14 et du 15 du mois d’Adar des jours fériés, et tous les ans jusqu’à nos jours est donc célébrée la fête de Pourim, la fête de la victoire des Juifs. Naturellement, le vieux peuple perse n’a jamais pu se relever de ce coup. (…) On ne peut dire combien de semblables tragédies – menées à terme ou non – ont eu lieu sur cette terre. Dans de nombreux cas, nous pouvons pressentir que c’est notre ennemi éternel, le Juif, sous de multiples apparences ou à travers ses organisations, qui était pour quelque chose dans l’affaire3.

Devant une herméneutique aussi perverse de la Parole de Dieu, qui fait passer les perses-aryens pour les victimes innocentes de la cruauté des Juifs, nous allons esquisser une lecture croyante du livre d’Esther, face à la question brûlante que ne peut esquiver celui qui ose regarder l’horreur de la Shoah : « Où est le bon Dieu ? » (E. Wiesel) ; « Quel est ce Dieu qui a pu laisser faire ? » (H. Jonas) ; « Pourquoi, Seigneur, es-tu resté silencieux ? Pourquoi as-tu pu tolérer tout cela ? » (Benoît xvi).

Nous présenterons d’abord quelques clés de lecture du livre d’Esther, pour montrer ensuite combien ce livre est porteur d’un message d’une étonnante actualité.

I Le livre d’Esther et ses énigmes

1 Intrigue, historicité, genre littéraire, versions

Rappelons l’intrigue en quelques mots. Une jeune juive de la Diaspora, Esther, devient reine de Perse. Son cousin et tuteur, le Juif Mardochée, excite la fureur d’Aman, le grand vizir orgueilleux, en refusant de se prosterner devant lui conformément à l’ordre édicté par le roi. Pour se venger, Aman décide la mort non seulement de Mardochée, mais de l’ensemble du peuple juif. Il obtient du roi la promulgation d’un décret d’extermination des Juifs, mais Esther réussit finalement à déjouer ses manœuvres en intervenant au risque de sa vie auprès du roi. Par un complet retournement de situation, Aman est pendu, le peuple juif échappe à la mort, Mardochée est promu second personnage du royaume et une fête, Pourim, est instituée pour commémorer chaque année cette victoire des Juifs sur leurs ennemis.

L’action se situe au ve siècle avant notre ère, à l’apogée de l’empire perse, à la cour royale d’Assuérus (Xerxès) ou d’Artaxerxès son successeur. Le début du livre décrit longuement l’étendue du pouvoir du roi, « dont l’empire s’étendait de l’Inde à l’Éthiopie, soit sur cent vingt-sept provinces » (1,1) et surtout le luxe de sa cour : Assuérus organise pendant 180 jours un banquet pour ses nobles, pour « étaler à leurs yeux la richesse et la magnificence de son royaume, ainsi que l’éclat splendide de sa grandeur » (1,4). Le narrateur imite le style des chroniques historiques (1,1-5 et 10,1-3) et donne à son récit une certaine vraisemblance en empruntant à l’historiographie grecque de nombreux clichés et en truffant son texte d’emprunts à la langue perse pour faire « couleur locale ». Mais il prend de flagrantes « libertés chronologiques »4, qui font comprendre implicitement au lecteur dès les premières lignes que le récit ne délivre pas premièrement un message historique, mais un message théologique5.

Le livre d’Esther n’est pas pour autant, comme certains le pensent, une simple comédie, un texte de littérature carnavalesque destiné à faire rire, avec ses personnages caricaturaux (le roi vaniteux manipulé, l’héroïsme féminin, le sage courtisan, le méchant), son humour satirique et ses renversements de situation aussi subits qu’invraisemblables6. Esther est une Diasporanovelle7, c’est-à-dire un récit assez bref, charpenté par une intrigue dramatique, des personnages bien typés, un dénouement inattendu, et qui a pour but de délivrer un message d’encouragement aux juifs de la Diaspora obligés de vivre sous l’autorité d’un souverain païen : cette vie en diaspora est précaire, mais possible pour qui fait face aux circonstances avec courage en restant fidèle au Dieu d’Israël.

Le livre d’Esther nous est connu à travers quatre formes, qui diffèrent de manière conséquente. L’une nous vient de la tradition hébraïque : le tm ; les trois autres viennent de la tradition grecque : le texte de la lxx, le texte « Alpha »8, et le texte qui nous est parvenu traduit en latin par la Vetus Latina9. Dans la suite, nous ne nous intéresserons qu’à Est tm et à Est lxx, les deux formes d’Est reçues dans le Canon des Écritures.

Est lxx est caractérisé par six « additions » de longueur conséquente10, mais des différences notables apparaissent aussi dans la « narration commune » au tm et à lxx. La différence la plus importante entre les deux versions concerne la place faite à Dieu dans le récit. En effet, une des énigmes les plus intéressantes d’Est tm est qu’il ne mentionne jamais le nom de Dieu : les personnages ne prient pas, on ne voit pas Dieu agir, aucune allusion n’est faite à la Torah, au Temple, aux institutions religieuses d’Israël. En Est lxx, au contraire, tout se passe comme si les rédacteurs avaient voulu donner une version « religieusement correcte » du texte hébreu : le songe envoyé par Dieu à Mardochée dès le début du livre et son interprétation au terme, les longues prières de Mardochée et d’Esther au moment le plus dramatique de l’intrigue, la mention de deux interventions explicites de Dieu sur le cœur du roi, tout ceci délivre un message religieux plus explicite11.

2 Trois clés de lecture du livre d’Esther

a L’omniprésence du motif de la loi

Le motif de la loi est en Esther à la source de toute l’intrigue : c’est pour « n’avoir pas obtempéré à l’ordre du roi » (1,15) que la reine Vasti est répudiée. Dès les premiers chapitres, le narrateur tourne en ridicule la loi perse et son monarque, qui légifère même sur la boisson et les cosmétiques, qui réunit autour de lui « tous les spécialistes de la loi et du droit » parce qu’il ne réussit pas à se faire obéir par sa propre épouse (1,13), et qui finit par édicter « une ordonnance royale irrévocable » (1,19) expédiée à toutes les provinces « afin que tout mari fût maître chez lui » (1,22). Au chapitre 3, la satire sur la loi continue, mais dans un contexte beaucoup plus dramatique que la boisson et les cosmétiques : en refusant de se prosterner devant Aman12, c’est encore un ordre du roi que Mardochée transgresse, et Aman n’hésitera pas à dénoncer au roi cette infraction comme caractéristique du peuple juif. Celui-ci, dès lors, est dit constituer une grave menace pour la stabilité de l’empire :

Aman dit au roi Assuérus : « Au milieu des populations, dans toutes les provinces de ton royaume, est dispersé un peuple à part. Ses lois ne ressemblent à celles d’aucun autre et les lois royales sont pour lui lettre morte. Les intérêts du roi ne permettent pas de le laisser tranquille ».

(Est 3,8-9)

Et Est lxx renchérit avec emphase dans le texte de l’édit d’extermination, qui dénonce

un peuple mal intentionné, en opposition par ses lois avec toutes les nations, et faisant constamment fi des ordonnances royales au point d’être un obstacle au gouvernement que nous assurons à la satisfaction générale. Considérant donc que ledit peuple, unique en son genre, se trouve sur tous les points en conflit avec l’humanité entière, qu’il en diffère par un régime de lois étranges, qu’il est hostile à nos intérêts, qu’il commet les pires méfaits jusqu’à menacer la stabilité de notre royaume ».

(3,13de)

L’omniprésence de la loi perse sous forme de décrets et édits (dat) punitifs promulgués à tour de bras sans discernement13 par un monarque qui se laisse lui-même prendre au piège de l’irrévocabilité des lois qu’il a édictées, contraste avec l’absence totale de référence à la Torah en Est tm. Ce procédé narratif reflète bien la situation de Juifs vivant en Diaspora, évoluant comme Esther et Mardochée dans un monde païen régi par une multitude de lois profanes14. Au final, l’idée qui se dégage est que ceux qu’Aman accuse de désobéissance ne font en fait que désobéir à des lois injustes, absurdes et dénuées de fondement. Loin d’être un hors-la-loi dangereux, Mardochée apparaît comme un modèle de loyauté à l’égard du roi, dont il a sauvé la vie en déjouant un complot, alors que ceux qui se disent respectueux des lois impériales complotent contre leur souverain ou rêvent de le supplanter. Le narrateur induit ainsi habilement que les lois des Juifs, qu’Aman décrit de manière superficielle comme « différentes de celles de tous les peuples » (3,8), pourraient être meilleures que les lois des païens. Sans même que la Torah ne soit mentionnée, Esther présente finalement

l’histoire d’un conflit entre deux modèles législatifs et, par extrapolation, entre deux visions du monde. C’est aussi l’histoire du conflit entre deux inviolabilités. Le dénouement montrera que ce qui est inviolable, c’est le peuple juif, et non l’abstraction que constitue la « loi perse »15.

b Le jeu du « caché/révélé », les coïncidences et les retournements de situation

Tout le récit d’Esther joue sur l’antithèse « étaler au grand jour » / « dissimuler » : le clinquant des richesses étalées aux yeux de tous par le roi perse contraste avec la discrétion d’Esther, qui dissimule son origine juive et fait durer le suspense avant de révéler sa requête au roi (5,4 ; 5,7-8 ; 7,3). L’histoire est constamment dédoublée, à l’image de la prudente vigilance que les Juifs doivent garder en diaspora16. Esther porte deux noms, mais Hadassah, son nom juif, n’est jamais cité dans l’intrigue, car l’histoire laisse dans l’ombre cet aspect de sa vie. À la cour royale, tous la connaissent sous le nom d’Esther, qui paradoxalement signifie « la cachée17 ». Sa face juive demeure plus ou moins dans l’ombre, tantôt cachée, tantôt révélée.

Ce « jeu de cache-cache » est encore accentué par les coïncidences invraisemblables qui parsèment toute l’intrigue (chance pour Esther d’accéder au trône, coup de chance de Mardochée qui découvre le complot des eunuques ; Aman ne sait pas qu’Esther est juive quand il demande l’extermination du peuple juif ; insomnie du roi qui demande qu’on lui lise « le livre des souvenirs des événements des jours » grâce auquel, par hasard, il se souvient qu’il n’a pas récompensé Mardochée ; Aman, par pure coïncidence, arrive au même moment pour demander de pendre Mardochée…). Finalement, Aman, qui avait tenté de se rendre maître du destin en jetant le Pur (3,7) finit victime de ce destin où tout semble se liguer contre lui pour conjurer sa perte.

Les renversements de situation, aussi subits qu’inattendus, sont mis en valeur en particulier par le vocabulaire de l’élévation/abaissement qui jalonne tout le récit et est à lire à double sens : pour Aman, son « élévation » comme vizir, puis son « abaissement » (humiliation de devoir honorer Mardochée dans toute la ville et « prophétie » de ses proches de son abaissement à venir en 6,13), puis sa nouvelle « élévation » (sa pendaison sur une potence de 25 mètres de haut qu’il a lui-même fait dresser). Pour Mardochée, son « élévation » par refus de se prosterner devant Aman, puis son « abaissement » face au péril de mort, puis sa nouvelle « élévation » comme « premier après le roi » (10,2-3).

Ces revirements, qui semblent en apparence reposer sur la chance et la malchance, mettent en échec la toute-puissance et l’inviolabilité de la loi perse18. Mais ils invitent surtout le lecteur croyant à poser la question de Dieu, de sa Providence et de son action, même cachée, à travers les événements. C’est déjà ce qu’induisent les paroles énigmatiques de Mardochée à Esther, quand celui-ci cherche à la convaincre d’aller jusqu’à risquer sa vie en allant intercéder auprès du roi :

Si tu t’obstines à te taire quand les choses en seront là, salut et délivrance viendront aux Juifs d’un autre lieu, et toi et la maison de ton père, vous périrez. Qui sait ? Peut-être est-ce en prévision d’une circonstance comme celle-ci que tu as accédé à la royauté ?

(4,14)
c Un Dieu caché sous le masque du hasard ?

Est tm, nous l’avons dit, ne mentionne ni Dieu, ni la Torah, ni le Temple. Tout conduit à penser qu’il s’agit justement d’une stratégie narrative pour inciter le lecteur à se poser la question de la présence de Dieu derrière le « hasard » des événements. Le Dieu d’Est est un Dieu caché, non un Dieu absent. Sa présence, qui échappe au païen, est néanmoins perceptible pour le croyant qui sait que Dieu n’abandonne jamais Israël et qui discerne sa présence dans le cours des événements.

En Est lxx, dans leurs prières (cf. Est 4,17f-h.m-r), Esther et Mardochée présentent à Dieu leur détresse en rappelant nettement l’élection irrévocable dont ils savent le peuple juif dépositaire et ils n’hésitent pas à évoquer de nombreux épisodes bibliques concernant l’histoire de Dieu avec Israël. Mais ils ne reçoivent sur le moment aucune réponse directe, aucun signe que leur prière est agréée et ils ne peuvent dès lors que continuer à agir dans la foi. À la fin, alors qu’il ne sait ni où, ni quand, ni comment Dieu est intervenu (puisque seul le lecteur est informé par le narrateur des interventions divines), Mardochée s’écrie : « C’est de Dieu qu’est venu tout cela ! (…) Oui, le Seigneur a sauvé son peuple, le Seigneur nous a arrachés à tous ces maux, Dieu a accompli des prodiges et des merveilles comme il n’y en eut jamais parmi les nations. » (Est 10,3a.f)

II L’actualité du livre d’Esther

Le croyant de tous les temps, souvent plongé comme Esther et Mardochée au cœur d’un monde païen de sans-loi, est invité à vivre de cette même foi en la présence agissante de Dieu même quand celui-ci reste silencieux et semble ne pas répondre à la prière qui lui est adressée. Cette question de l’apparente absence de Dieu est bien la question omniprésente dans toute réflexion sur l’horreur de la Shoah, question relayée par Benoît xvi se recueillant en 2006 à Auschwitz-Birkenau :

Pourquoi, Seigneur, es-tu resté silencieux ? Pourquoi as-tu pu tolérer tout cela ? (…) Combien de questions nous envahissent en ce lieu ! La même question revient toujours à nouveau : où était Dieu en ces jours-là ? Pourquoi s’est-il tu ? Comment a-t-il pu tolérer cet excès de destruction, ce triomphe du mal19 ?

1 L’idéologie aryenne, une parodie de l’élection d’Israël

a Rejet des juifs, rejet de la Torah, rejet de Dieu

Hitler se présente comme un prophète investi d’une mission sacrée, pour réussir là où Aman avait échoué. Comme lui, il veut éliminer le peuple juif parce qu’il constitue à ses yeux une grave menace pour la paix et la stabilité du pays et de toute l’humanité : ce peuple qui a ses lois propres refuse de s’assimiler et vit au crochet de ses hôtes, comme un « ver », une « vermine », un « bacille », un « parasite », une « araignée qui suce le sang du peuple allemand »20. La « solution finale » se présente alors comme une réaction de légitime défense, de survie d’un organisme menacé :

Si le Juif, à l’aide de sa profession de foi marxiste, remporte la victoire sur les peuples de ce monde, son diadème sera la couronne mortuaire de l’humanité. Alors notre planète recommencera à parcourir l’éther comme elle l’a fait il y a des millions d’années : il n’y aura plus d’hommes à sa surface. La nature éternelle se venge impitoyablement quand on transgresse ses commandements. C’est pourquoi je crois agir selon l’esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car : En me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur21.

En Esther, nous l’avons vu, le thème central de la loi décrit en définitive l’histoire d’un conflit entre la loi de l’empereur et la Loi de Dieu : rejeter le peuple juif, c’est rejeter la Torah et celui qui l’a donnée. Il en va exactement de même pour la Shoah. La haine contre Israël est une haine contre le message dont il est porteur pour le monde, et plus encore une haine contre Celui qui lui a confié ce message. Ainsi se révèle le vrai visage de l’antisémitisme, le visage démoniaque de l’Antichrist. La Shoah, écrit J.-M. Lustiger,

rejette avec Israël ce dont ce Peuple est le porteur énigmatique. La Shoah vise singulièrement dans le Peuple juif le porteur de la Parole divine, de la Loi, des Commandements dans ce qu’ils ont d’irrécusable pour les cultures juive et chrétienne, qui tiennent l’obligation de les observer (Mt 5,17-19 ; Ga 5,14). Sur ce fond culturel, le nazisme se présente comme un reniement, comme une négation des Commandements22.

b Élection « d’en haut » et sélection « d’en bas »

Une haine antisémite si farouche se révèle en effet inintelligible à vue uniquement humaine. L’idéologie orchestrant la Shoah ne se limite pas à vouloir exterminer les Juifs. Elle a cherché, non seulement à les anéantir, mais, auparavant, à détruire complètement leur dignité et, après leur mort, à effacer toute trace de leur anéantissement, et même de leur passage sur la terre. Nier leur dignité, c’était s’assurer « que les Juifs n’avaient pas été marqués par un choix de Dieu ». S’efforcer de les « décréer », de les effacer de toute mémoire de la création, c’était s’acharner « à effacer la trace de Dieu », à abolir le Nom divin « en détruisant ceux qui le portaient inscrit dans leur chair23 ».

Car Israël, de par son élection, est bien, « malgré lui », porteur d’une mission pour l’humanité entière : donner Dieu à tous les autres peuples. À la question « qu’est-ce qu’un Juif ? », J.-M. Lustiger répond : « Un homme porteur d’une élection pour autrui24 ». Le Juif est, de par son engagement dans l’Alliance, le témoin vivant du don que Dieu fait à toute l’humanité et il rappelle par sa seule existence que l’homme ne saurait être pleinement homme sans Dieu. Comme l’écrit Jacques Maritain, Israël

est comme un corps étranger, comme un ferment activant introduit dans la masse, il ne laisse pas le monde en repos, il l’empêche de dormir, il lui apprend à être mécontent et inquiet tant qu’il n’a pas Dieu (…). C’est la vocation d’Israël que le monde exècre25.

À cette élection d’Israël, don reçu d’en haut pour tous les autres, Hitler substitue une auto-élection des Aryens, une « sélection d’en bas » fondée sur la nature et la race, et signifiant la mort de tous les autres. Car pour Hitler, permettre ou favoriser un croisement des races, c’est aller contre la rigoureuse sélection qu’opère depuis toujours la nature « en prenant pour criterium la force et la santé (…) pour faire progresser l’humanité26 ». Tout doit être fait pour préserver la pureté de la race aryenne de toute contamination, pour parvenir enfin au « moment où l’homme supérieur aura conquis et soumis le monde sur une assez grande étendue pour être le seul maître de cette terre27 ».

L’Aryen est le Prométhée de l’humanité ; l’étincelle divine du génie a de tout temps jailli de son front lumineux ; il a toujours allumé à nouveau ce feu qui, sous la forme de la connaissance, éclairait la nuit recouvrant les mystères obstinément muets et montrait ainsi à l’homme le chemin qu’il devait gravir pour devenir le maître des autres êtres vivant sur cette terre. Si on le faisait disparaître, une profonde obscurité descendrait sur la terre ; en quelques siècles, la civilisation humaine s’évanouirait et le monde deviendrait un désert. Si l’on répartissait l’humanité en trois espèces : celle qui a créé la civilisation, celle qui en a conservé le dépôt et celle qui l’a détruite, il n’y aurait que l’Aryen qu’on pût citer comme représentant de la première. (…) Le Juif forme le contraste le plus marquant avec l’Aryen (…)28.

L’idéologie nationale-socialiste est donc « une imitation perverse de la particularité du peuple d’Israël comme peuple de l’Élection29 ». Mais pourquoi ce silence de Dieu ? Pourquoi n’est-il pas intervenu pour empêcher la mort de « ceux qui louent Dieu », comme il l’avait fait discrètement aux jours d’Esther ?

2 « Hester Panim », la « face cachée » de Dieu dans la Shoah

a Le thème de la face cachée de Dieu dans l’Écriture

Une expression revient fréquemment sous la plume des écrivains sacrés quand ils évoquent les moments où Dieu semble être absent, ou sourd aux appels de son peuple : Dieu « cache sa face ». La raison en est, le plus souvent, l’idée d’un châtiment faisant suite à une infidélité du peuple : « Ce sont vos fautes qui ont creusé un abîme entre vous et votre Dieu. Vos péchés ont fait qu’il vous cache sa face et refuse de vous entendre » (Is 59,2)30. Puisque le désir contemplatif de voir la face de Dieu, c’est-à-dire de lui être intimement uni dans l’amour, porte toute la vie du croyant31, il n’y a pas de malheur plus grand pour l’homme que d’être privé de cette vision-communion qui seule peut combler son cœur. Cette expression de la « face cachée » de Dieu, Hester Panim, qui consonne avec le Dieu caché d’Esther, récapitule à elle seule la problématique du silence insupportable de Dieu dans la tragédie de la Shoah : pourquoi Dieu a-t-il caché sa face de manière si totale ? Est-ce encore pour châtier son peuple ? C’est là que le livre d’Esther va révéler son étonnante actualité.

b Un Dieu qui cache sa face pour pleurer

Les homélies de Rabbi Kalonymus Kalmich Shapiro (1889-1943), rabbin du ghetto de Varsovie, révèlent, dans sa recherche incessante sur le sens de la souffrance des Juifs, une nette progression de sa pensée. Il s’éloigne peu à peu de la traditionnelle conception d’un châtiment divin frappant Israël pour son infidélité à l’Alliance – Dieu cache sa face pour punir –, pour développer l’idée mystérieuse d’une souffrance d’Israël pour Dieu : « Israël ne doit pas se demander quelle faute il a commise, car ses souffrances sont des souffrances pour la sainteté du Nom (qidouch haChem)32 ».

Certaines des souffrances dont nous pâtissons sont pour nous, elles sont à cause de nos fautes ; d’autres sont des souffrances d’amour, elles servent à nous purifier, et Lui, qu’Il soit béni, souffre alors avec nous. Mais dans d’autres cas encore ce sont des souffrances pour Lui, des souffrances pour la sanctification de son Nom [qidouch haChem]. (…) Comment les distinguer ? Nos souffrances sont-elles à cause de nos fautes ou pour la sanctification du Nom ? Il faut savoir si ceux qui nous infligent ces tourments nous haïssent nous seulement ou s’ils haïssent la Torah et nous tourmentent à cause de cette haine-là. Ainsi, à propos du décret d’Aman (Est 3,13), la Guemara (Meguila 12a) demande : « À cause de quoi les ennemis d’Israël de cette génération purent-ils infliger ce malheur ? » (…) Reviens Éternel, jusqu’à quand ? Israël est sacrifié pour la sanctification de Ton Nom. Que l’Éternel ait pitié de son peuple, de ses enfants assassinés et sacrifiés pour Lui, qu’Il soit béni33.

Cette souffrance pour Dieu révèle finalement quelque chose de Dieu, sa face cachée, Hester Panim. En reprenant ce que dit le Talmud34 sur les pleurs de Dieu « dans des lieux secrets » (Jr 13,17) et en liant ce thème à celui de la face cachée de Dieu, Rabbi Shapiro en vient à cette lumineuse certitude : si Dieu se tait face à la souffrance de son peuple, ce n’est pas pour punir, c’est pour pleurer. Il a caché sa face, il s’est retiré en ses lieux secrets pour pleurer, en proie à une souffrance infinie en raison de l’intensité de son lien à Israël, de ce lien qui est l’objet d’une haine abyssale de la part de ses ennemis.

Nos saints livres disent que quand un homme est dans l’affliction, Dieu l’est davantage encore, si l’on peut s’exprimer ainsi. Parce qu’Il est sans limite, ce qui n’est pas le cas du monde, les souffrances de l’Éternel pour les souffrances d’Israël sont peut-être sans limite elles aussi. Non seulement pâtir d’une telle souffrance serait impossible à un homme, mais la concevoir également (…). La grande souffrance de l’Éternel ne pénètre pas dans le monde (…) Si le monde entendait la voix de l’Éternel qui pleure, si l’on peut s’exprimer ainsi, il éclaterait. Si une étincelle de Sa souffrance pénétrait ce monde, elle consumerait l’existence des méchants. Lors de la traversée de la mer rouge, Dieu dit : Mes créatures se noient et vous vous chantez, et maintenant que c’est Israël qui se noie dans le sang, le monde continue à exister (…) comme Dieu veut purifier Israël de ses fautes, et que l’heure du salut n’est pas encore venue, Il répond [à l’ange qui veut pleurer à sa place] : Je vais me retirer dans un endroit où tu n’as pas le droit d’entrer et là je pleurerai35.

Ce « retrait » de Dieu ressemble, à première vue, au tsimtsoum divin présenté par Hans Jonas, qui conclut (pour sauvegarder la foi en la bonté de Dieu) à une impuissance de Dieu vis-à-vis de l’homme : Dieu a laissé faire la Shoah parce qu’il n’a réellement pas pu faire autrement, puisqu’il a, depuis l’acte même de la création, abdiqué sa toute-puissance pour que sa créature puisse exister. Mais le tsimtsoum divin présenté par les sages hassidiques et par rabbi Shapiro n’est pas celui du Dieu de H. Jonas. Ce « retrait divin voué aux larmes36 » n’est pas impuissance, mais manifestation, révélation plus profonde de ses entrailles de compassion. Et le croyant qui vit douloureusement ce « voilement de Dieu » au cœur de la tragédie est finalement renvoyé à son propre cœur, car les « lieux secrets » où Dieu se retire, ce sont en définitive les replis les plus profonds du psychisme humain : c’est dans le cœur même de l’homme que Dieu et l’homme se rencontrent pour pleurer dans le secret.

Les souffrances sont la Face cachée [hester panim] de Dieu, c’est pourquoi quand nous parvenons à voir également en elles Sa main, Sa justice et Sa vérité, nous perçons ce voilement et nous Le découvrons, qu’Il soit béni, au sein même de cette occultation et de ces jugements. Quand l’occultation s’efface, elle laisse place à la bonté [hesed] de l’Éternel, béni soit-Il, et au dévoilement de la lumière de Sa Face. Comment est-il possible de dire à propos des souffrances qu’il s’agit de la Face cachée ? L’Éternel n’a-t-Il pas dit qu’Il souffrait avec nous dans nos souffrances (Is 63,9) ? Mais l’homme qui ne reçoit pas ses souffrances avec soumission en vient à croire, à Dieu ne plaise, qu’elles sont sans jugement, et c’est comme s’il provoquait lui-même la réalité de l’occultation et effaçait ce qu’elle a de seulement apparent37.

c Les masques de Pourim : cacher sa face pour découvrir celle de Dieu ?

Le retournement final du livre d’Esther, s’achevant sur le tableau des Juifs massacrant sans retenue leurs ennemis et sur l’institution de la fête de Pourim rappelant chaque année ce massacre (Est 9), déroute par sa violence. Mais, comme l’explique par exemple É. Wiesel38, la joie des Juifs pleurant de joie à la vue des cadavres allemands au premier soir du soulèvement du ghetto de Varsovie en avril 1943, comme la joie des Juifs en Est 9, n’est pas une joie de basse vengeance assouvie. C’est la joie d’avoir enfin pu démasquer l’usurpation, l’auto-divinisation de l’ennemi qui se prétendait tout-puissant. Enfin le voilà démasqué, démythifié, et la foi dans le Dieu unique, qui avait pu faiblir chez certains, s’en trouve raffermie.

Lors de la fête annuelle de Pourim, on porte un masque, mais pas comme lors d’un carnaval païen. Endosser le déguisement de Pourim est un geste religieux. D’abord, c’est rappeler qu’en Est, suite au retournement de situation, la vraie nature des personnages s’est révélée et les masques sont tombés. C’est aussi prendre la décision de se changer, de se convertir, de s’engager à transformer en bien le mal qui est en soi. Car « Aman » se trouve en définitive dans le cœur de tout homme. Ainsi, plus qu’une commémoration de victoire, Pourim se veut un renouvellement d’alliance avec Dieu, une confession primordiale de la foi, une expression de contrition et de conversion.

Peut-être peut-on dire aussi que porter le masque de Pourim, en cachant sa face, en rentrant en soi-même, c’est exprimer le désir de rejoindre la face cachée de Dieu. Le croyant, dans une intimité profonde avec ce Dieu qui a caché sa face pour pleurer en raison de l’intensité de son amour pour son peuple bien-aimé, peut alors aller jusqu’au bout de sa confession de foi : discerner, jusque dans la face cachée de Dieu, jusque dans son éclipse, jusque dans son silence et son non-agir apparent, une nouvelle révélation de sa présence et de son mystère. Telle est la vocation du peuple élu : jusque dans ses pleurs, Israël est configuré à son Dieu, qui pleure sur l’endurcissement de l’humanité.

Conclusion : la face d’Aman et la face du Christ

En Esther, le nœud du retournement de situation qui éloigne tout danger d’extermination du peuple juif se situe au chapitre 7, au moment où la reine Esther révèle enfin au roi le nom de celui qui veut anéantir le peuple juif auquel elle appartient.

Assuérus prit la parole et dit à la reine Esther : « Qui est-ce ? Où est l’homme qui a pensé agir ainsi ? » Alors Esther : « Le persécuteur, l’ennemi, c’est Aman, c’est ce misérable ! » (…) Un voile fut jeté sur la face d’Aman. Harbona, un des eunuques, dit en présence du roi : « Justement, il y a une potence de cinquante coudées qu’Aman a fait préparer pour ce Mardochée qui a parlé pour le bien du roi ; elle est toute dressée dans sa maison. » – « Qu’on l’y pende », ordonna le roi.

(Est 7,5-9)

« Un voile fut jeté sur la face d’Aman » : que signifie cette expression ? Ce geste équivaut en fait à une sentence silencieuse, avant celle que prononce le roi, puisque la coutume était de voiler la face des condamnés à mort avant leur exécution. La face voilée de l’ennemi Aman que l’on conduit à la potence contraste étonnamment avec la face masquée des Juifs qui commémorent lors de la fête de Pourim leur vie épargnée. En portant chaque année le masque de Pourim, les juifs continuent à chercher sans relâche la face de Dieu, et à le rejoindre jusque dans son voilement, dans le lieu secret où il s’est caché pour pleurer.

Les chrétiens, eux, reconnaissent que cette face cachée de Dieu se révèle et se livre dans la face du Christ, spécialement dans le mystère de sa Passion : « Or il advint, comme s’accomplissait le temps où il devait être enlevé, que Jésus affermit sa face (τὸ πρόσωπον ἐστήρισεν) pour aller à Jérusalem » (Lc 9,51), cette face (τὸ πρόσωπον αὐτοῦ) qui va subir l’outrage des gifles et des crachats (cf. Mt 26,67), mais sur laquelle (ἐν πρόσώπῳ Xριστοῦ) brille « la connaissance de la gloire de Dieu » (2 Co 4,6). Victorieuse des ténèbres de la Shoah, la face cachée de Dieu se découvre dans la face souffrante de Jésus – Dieu sauve –, qui se retire pour pleurer dans ses « lieux secrets », que sont les cœurs souffrants de ses enfants bien-aimés.

La passion d’Israël prend aujourd’hui de plus en plus distinctement la forme de la Croix (…). Jésus Christ souffre dans la passion d’Israël (…) pour conformer peu à peu son peuple à lui-même. (…) Malgré lui, Israël monte la voie du Calvaire, côte à côte avec les chrétiens, et ces étranges compagnons sont parfois surpris de se trouver ensemble. Comme dans l’admirable tableau de Chagall, les malheureux Juifs sans y rien comprendre sont emportés dans la grande tempête de la crucifixion39.

Notes de bas de page

  • 1 En 2004, au terme de plusieurs années de réflexion, les juifs de la synagogue libérale de Brighton ont annoncé officiellement qu’ils avaient confectionné une Megillat Hashoah – « Rouleau de la Shoah » – destinée à être copiée et intégrée dans la liturgie du 27 nisan (jour de l’Holocauste) et à prendre désormais place dans l’arche sainte des synagogues aux côtés des rouleaux de la Torah. Cette proposition d’ajouter un 25e livre traitant de la Shoah aux 24 livres de la Bible juive rappelait, pour faire face aux objections reçues, que le « Rouleau d’Esther » avait lui aussi, en raison de son caractère profane, rencontré dans un premier temps quelque peine à être admis dans le canon juif des Écritures. L’ajout de ce « Rouleau de la Shoah » aux textes sacrés a été refusé par les juifs orthodoxes. Signalons aussi la parution, en mai 2015, de l’ouvrage de L. Beaufils-Seyam, « petit-fils de Juste des nations » de Boussac (Creuse), Le livre d’Esther et la Shoah au xxie siècle, éd. universitaires européennes, 2015. Toutefois, l’auteur n’y réfléchit pas en théologien, mais en philosophe, dans une visée d’éthique appliquée. Un autre livre, Le Code d’Esther. Et si tout était écrit…, Paris, First éd., 2012, de B. Benyamin et Y. Perez, tombe quant à lui dans le grotesque quand il déchiffre dans les paroles testamentaires de Streicher sur l’échafaud le signe d’un destin entièrement tracé d’avance et annoncé, jusque dans ses moindres détails : Esther est « décodé » comme donnant une préfiguration exacte et détaillée du procès de Nuremberg, jusque dans le nombre des condamnés à mort et leur mode d’exécution, le chiffre des dignitaires nazis exécutés étant le même que celui des fils d’Aman !

  • 2 H. Himmler, SS Defender against Bolshevism, New York, Preuss, 2001, p. 7.

  • 3 Ibid.

  • 4 Est lxx A 1,3 et Est tm 2,6 : si Mardochée est déporté en 597 et vit au temps de Xerxès ou Artaxerxès et en devient le vizir la 12e année de son règne (c’est-à-dire en 473 ou 452), il a alors au moins 150 ou 170 ans…

  • 5 Les faits relatés en Esther sont souvent invraisemblables, et ils ne concordent pas avec ce que nous savons par ailleurs de l’histoire de l’empire perse : « Aucun massacre imputable à des juifs de l’ampleur de celui que décrit la fin du tm n’est attesté pour cette époque et aucune reine ne correspond à ce qui est dit d’Esther. Au contraire, tout indique que le roi était tenu de choisir une reine parmi les jeunes filles des familles nobles de l’Empire ; le choix d’une juive relevait ainsi presque de l’impossible » (C. Vialle, Une analyse comparée d’Esther tm et lxx : Regard sur deux récits d’une même histoire, coll. BETL 233, Louvain - Paris, Peeters, 2010, p. xliv-xlv).

  • 6 Cf. ibid., p. xlix.

  • 7 Cf. P. Abadie, La reine masquée, Lyon, Profac, 2011, chap. 7 : « Origine et Gattung du livre d’Esther : une Diasporanovelle », p. 111-119 ; A. Lacocque, Subversives ou un Pentateuque de femmes, coll. Lectio divina 148, Paris, Cerf, 1992, p. 71 et 75.

  • 8 Le texte Alpha (ta), encore peu étudié par les exégètes, « pourrait être le témoin d’un original hébreu différent à la fois de celui de la lxx et du tm (…). Le ta, comme la lxx, possède les six additions. Cependant il diffère de la lxx, notamment par sa brièveté dans la narration commune : au total, le texte qu’il présente est plus court d’un tiers et le récit du massacre final, considérablement restreint, a un poids beaucoup plus limité dans le récit. » (C. Vialle, Une analyse comparée d’Esther, cité n. 5, p. xxxix-xl).

  • 9 Le texte de la Vetus Latina (vl) demeure encore peu connu et peu étudié. vl connaît les six suppléments présents dans lxx. « Cependant, tant au niveau des suppléments que de la tradition commune, la forme vl possède des particularités qui lui donnent une forme bien caractéristique. La différence la plus frappante est, de loin, l’absence du récit du massacre au chapitre 9. » (C. Vialle, Une analyse comparée d’Esther, cité n. 5, p. xli).

  • 10 La Bible de Jérusalem insère les additions grecques en italiques dans le courant du livre. La Bible Osty présente le texte continu d’Est tm et regroupe à la fin les additions grecques en indiquant à quel endroit les insérer dans le récit de tm. La tob donne séparément les deux versions d’Est tm et Est lxx. Dans cet article, nous suivons la versification et l’orthographe des noms de la BJ.

  • 11 On admet donc généralement une première rédaction d’Esther en hébreu à la fin de la période perse ou au début de la période hellénistique, puis une traduction en grec au iiie ou iie siècle, lors de laquelle auraient été ajoutés les suppléments (mais pas forcément tous en même temps ni de la même main…). Car il paraît beaucoup plus plausible que l’on ait ajouté une série de références à Dieu plutôt que l’on en ait retranché.

  • 12 Au refus de Mardochée de fléchir le genou devant Aman, on peut assigner une double cause : en tm, le conflit séculaire Hébreux - Amalek (cf. Ex 17,8-16 ; Nb 24,7 ; Dt 25,17-19 ; 1 S 9,1-13 ; 1 S 15) ; en lxx, un motif religieux : le refus d’Israël de plier le genou devant toute puissance humaine qui prétend à la divinité. Mardochée, le Juif, figure Israël qui adore le Dieu unique et abhorre toute forme d’idolâtrie.

  • 13 Le roi approuve un édit ordonnant l’extermination d’un peuple entier sans même s’enquérir de quel peuple il s’agit ; il proclame à deux mois d’intervalle deux édits complètement contradictoires…

  • 14 Notons qu’en lxx, la loi d’Israël est mentionnée, dès le chapitre 4 dans la prière d’Esther, non comme une loi opposée à la loi du royaume, mais comme l’unique loi. Esther nomme les non-juifs les « sans-lois », les « incirconcis » (4,17v). Son point de vue est donc l’opposé de celui d’Aman : les lois des juifs ne s’opposent pas aux lois du royaume garantes de la paix ; elles seules sont les lois véritables devant Dieu.

  • 15 A. Lacocque, Subversives (cité n. 7), p. 68.

  • 16 « La Diasporanovelle, qu’elle raconte l’histoire de Joseph, de Daniel, de Judith ou d’Esther, décrit toujours un moment particulièrement tendu de la vie des Juifs en terre étrangère. Ils doivent avoir deux noms et deux visages, deux calendriers et deux agendas, revêtir deux sortes d’habits, manger à deux tables, tenir deux genres de discours, vivre à la limite de deux mondes. En dépit de cela, ou plutôt grâce à cela, ils peuvent devenir premiers ministres, princes ou reines. Leur identité juive les élève au-dessus de la médiocrité des faux prophètes, au-dessus du narcissisme pathologique des cruels vizirs. Le choix qu’ils font de servir Dieu d’abord, profite tout naturellement à l’État, ou au monde entier. Esther ne sauve pas que son peuple : elle soustrait l’Empire perse à la domination d’Aman, l’“Hitler” amalécite » (ibid., p. 75).

  • 17 Le nom « Esther », רתסא, « pourrait venir du perse ancien stâra qui signifie “étoile”, ou dériver du nom de la déesse babylonienne Ishtar, ou encore, être simplement une traduction perse du nom juif “Hadassah”. Mais ces significations n’interpellent que le lecteur familier du Perse ancien, et la connaissance de cette langue ne fait pas partie des compétences habituellement requises chez le lecteur implicite de l’Ancien Testament. Par contre, ce même lecteur implicite est supposé lire l’hébreu et c’est donc à partir de cette langue que nous pouvons envisager ce nom. Or il existe en hébreu un verbe רתס signifiant “cacher, dissimuler”… » (C. Vialle, Une analyse comparée d’Esther tm et lxx, cité n. 5, p. 84-85).

  • 18 « Ce revirement subit dans l’intrigue, la peripeteia (événement imprévu) d’Aristote, est dans Esther une véritable, quoique implicite, leçon de théologie. De fait, le récit est entièrement construit autour du caractère imprévisible de l’histoire humaine, de telle sorte qu’est démenti le principe déterministe selon lequel les mêmes causes produisent les mêmes effets et que la Loi perse est inviolable. Bien plutôt, il faut envisager l’éventualité (est-ce la foi ?) d’un salut “venant d’ailleurs” (4,14, mi-maqom aher). » (A. Lacocque, Subversives, cité n. 7, p. 69-70).

  • 19 Benoîtxvi, Discours à Auschwitz-Birkenau, 28 mai 2006, cité dans Id., Ne renie pas tes créatures, Les Plans-sur-Bex, Parole et silence, 2008, p. 23 et 26.

  • 20 Toutes ces expression sont employées par A. Hitler dans Mein Kampf (Mon Combat), trad. J. Gaudefroy-Demonbynes et A. Calmettes, Paris, Nouvelles éd. latines, 1934. « Était-il une saleté quelconque, une infamie sous quelque forme que ce fût, surtout dans la vie sociale, à laquelle un Juif au moins n’avait pas participé ? Sitôt qu’on portait le scalpel dans un abcès de cette sorte, on découvrait, comme un ver dans un corps en putréfaction, un petit youtre tout ébloui par cette lumière subite » (ibid., p. 64). Écrit en 1924-1925, alors qu’Hitler était incarcéré à la prison de Landsberg après son coup d’État manqué, Mein Kampf, dont la commercialisation est encore interdite en Allemagne et aux Pays-Bas, est tombé dans le domaine public le 1er janvier 2016. Les éd. Fayard ont annoncé leur intention de publier dans le courant de l’année une nouvelle traduction française de Mein Kampf, accompagnée d’un appareil critique établi par un comité scientifique d’historiens français et étrangers. Une édition critique outre-Rhin devrait également voir le jour en 2016.

  • 21 Ibid., p. 71-72.

  • 22 J.-M. Lustiger, « “Singularité de la Shoah”, Éloge du professeur Saul Friedländer, à l’occasion de son doctorat honoris causa, 8 juillet 1997 », dans L’Alliance, Paris, Presses de la Renaissance, 2010, p. 196.

  • 23 M. de Goedt, « Y a-t-il un point commun entre la Shoah et la Passion du Christ ? Peut-on parler d’une “Théologie de la Rédemption après Auschwitz” ? », Sens 346 (mars 2010), p. 168.

  • 24 J.-M. Lustiger, L’Alliance (cité n. 22), p. 71.

  • 25 J. Maritain, Le mystère d’Israël, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p. 84.

  • 26 A. Hitler, Mein Kampf (Mon Combat), cité n. 20, p. 285. Voir l’ensemble du chap. xi : « Le peuple et la race », p. 283-329.

  • 27 Ibid., p. 287.

  • 28 Ibid., p. 289 et 299.

  • 29 J.-M. Garrigues, « La conscience religieuse chrétienne face à la Shoah. Communication faite au colloque de Tel-Aviv sur la Shoah, 24-26 avril 1995 », Nova et Vetera 3 (juil.-sep. 1995), p. 84.

  • 30 Voir aussi Dt 31,17-18 ; Ez 39,23-24 ; Is 54,8 ; Mi 3,4.

  • 31 Voir aussi Ex 33,18-23 ; Nb 12,6-8 ; Ps 13 (12),2 ; 17 (16),15 ; 27 (26),8 ; 42 (41),3 ; 69 (68),18 ; 88 (87),15 ; 143 (142),7 ; 1 Jn 3,2.

  • 32 K. Shapiro, Le Feu saint - Ech Qodesh, 31, cité dans C. Chalier, Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie. Prés. et trad. de l’hébreu de textes extraits de Le Chemin du Roi et Le Feu saint, coll. Carnets Spirituels 80, Paris, Arfuyen, 2011, p. 88.

  • 33 Ibid., 32, p. 155-156.

  • 34 Dans le Talmud en effet, les rabbins s’interrogent sur ce verset mystérieux Jr 13,17, qu’ils mettent dans la bouche de l’Éternel : « Et si vous n’écoutez pas, dans des lieux secrets (bemistarim) mon âme pleurera (tifké nafchi) à cause de l’arrogance (mifné géva) et mes yeux seront inondés et se répandront en larmes (dimah), puisque le troupeau de l’Éternel aura été capturé » (Jr 13,17). Ils cherchent à comprendre cette image des pleurs secrets de Dieu : Dieu se retire pour pleurer sans témoin sur les malheurs de son peuple. À la triple occurrence du mot « larme » dans le verset, ils font correspondre les trois malheurs que furent pour le peuple d’Israël la destruction du premier temple, puis celle du second temple, puis l’exil. Et les rabbins précisent qu’il y a trois raisons majeures pour lesquelles l’Éternel pleure chaque jour : À cause de celui qui a les moyens d’étudier la Torah et qui ne l’étudie pas, à cause de celui qui n’a pas les moyens d’étudier la Torah et qui l’étudie, et à cause d’un chef de communauté qui se comporte avec arrogance envers son public. (cf. C. Chalier, Traité des larmes, Paris, Albin Michel, 2003, p. 89-107).

  • 35 K. Shapiro, Le Feu saint - Ech Qodesh, 23 (cité n. 32), p. 141-142.

  • 36 C. Chalier, Kalonymus Shapiro (cité n. 32), p. 91.

  • 37 K. Shapiro, Ech Qodesh, 18, cité dans C. Chalier, Kalonymus Shapiro (cité n. 32), p. 135-136.

  • 38 Cf. E. Wiesel cité par C. Méroz, Esther en exil, Poliez-le-Grand, éd. du Moulin, 1995, p. 38-39.

  • 39 J. Maritain, Le mystère d’Israël (cité n. 25), p. 195 et 202.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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