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Estendere il santorale della Chiesa di Gerusalemme alla Chiesa universale: una proposta conciliare dimenticata

Thérèse-Martine Andrevon
La liturgia latina dovrebbe forse introdurre i giusti dell'Antico Testamento nel santorale, com'è il caso a Gerusalemme? L'articolo individua gli argomenti a favore e contro questo auspicio della commissione di preparazione della Nostra aetate 4. È necessario intravvedere la posta in gioco: più si entra nel mistero di Israele più si vive il mistero della Chiesa.

Le cinquantième anniversaire de Vatican ii a été l’occasion de faire mémoire de ce concile, d’en évaluer la réception et l’application. Parmi les sujets qui firent de nombreux remous figure la réforme liturgique. Celle-ci s’inscrivait dans le grand mouvement de retour aux sources patristiques et bibliques inauguré au xixe siècle, ainsi que dans le cadre d’une nouvelle approche ecclésiologique – sorte de dégel du modèle d’Église tridentine. Ce n’est donc pas un hasard si réforme liturgique, renouveau biblique et refonte de l’ecclésiologie ont été accompagnés d’un changement de regard de foi de l’Église sur le peuple juif.

Renouer avec le peuple juif, non plus sous le mode de la controverse mais du dialogue fraternel, eut des conséquences sur la liturgie. Le changement le plus connu à cet égard fut la modification de l’intercession du Vendredi saint. Or, durant la préparation du Concile, le secrétariat du cardinal Bea chargé de rédiger le schéma sur les juifs examina une autre proposition : l’adoption de l’ordo de Jérusalem, et plus spécifiquement de son sanctoral, par l’Église universelle. Celui-ci offre à la dévotion des fidèles un grand nombre de justes de l’Ancien Testament, depuis les patriarches et les prophètes, jusqu’à Zacharie et Élisabeth, parents de Jean le Baptiste ou Nicodème et Joseph d’Arimathie. Cette proposition fut intégrée dans le tout premier schéma sur les juifs puis tomba dans l’oubli.

Cinquante années plus tard, nous proposons d’examiner à frais nouveaux cette suggestion, alors que la réforme liturgique a été menée à bien et que le dialogue avec le judaïsme s’est approfondi. Quelle serait la justification d’un tel projet du point de vue théologique ? La célébration des saints de l’Ancienne Alliance aiderait-elle à sensibiliser davantage les chrétiens au mystère d’Israël ? Mais ne serait-ce pas retomber dans la théologie de la substitution, en « récupérant » les justes juifs et en les « christianisant » ? Dans un premier temps, nous allons retracer l’histoire de cette suggestion. Puis, après avoir exposé les transformations liturgiques postconciliaires ayant eu un impact sur les relations avec les juifs, nous analyserons les arguments en faveur ou contre la remise à l’ordre du jour d’une telle proposition. Nous terminerons en élargissant le propos avec quelques suggestions.

I Historique du projet

En juin 1960, le pape Jean xxiii confiait au cardinal Bea et à son secrétariat pour l’Unité des Chrétiens le soin de rédiger un schéma sur les juifs à présenter à la future assemblée conciliaire. La sous-commission du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens eut recours à des sources variées pour rédiger son texte-martyr, qui, après bien des remaniements et des péripéties, deviendra le paragraphe 4 de la déclaration Nostra aetate1. Parmi celles-ci, un mémorandum de l’université américaine de Seton Hall University émet la proposition que l’Ordo de Jérusalem soit élargi à l’Église universelle.

1 Le vœu du mémorandum de Seton Hall University (1960)

Le 28 novembre 1960, le Secrétariat pour l’unité des chrétiens enregistra la réception d’un mémorandum du département d’études juives de l’université de Seton Hall, dans le New Jersey2. Ce département avait été créé en 1953 par le père Johannes Œsterreicher qui sera nommé expert au Concile3. Le texte assez court – trois pages dactylographiées aux lignes très espacées –, rédigé en anglais et traduit en latin, est signé par le père Dougherty, président de l’université, et contresigné par Œsterreicher, puis par treize prêtres membres de diverses universités catholiques d’Amérique du nord. Trois vœux y sont formulés à l’adresse des pères conciliaires. Le deuxième se décline comme suit :

Nous demandons humblement que les jours des fêtes des Justes de l’Ancien Testament, tels qu’ils sont célébrés maintenant dans le Patriarcat de Jérusalem, soient étendus à l’Église Universelle sous la forme de Messes votives, ou qu’une fête générale de tous les saints de l’Ancienne Loi soit concédée à tous les fidèles chrétiens4.

L’argument avancé par le texte est celui de pouvoir faire passer dans le cœur des fidèles, par la liturgie, le sens de l’unité du dessein de Dieu, de « l’économie originelle et jamais abandonnée du Salut », et de leur inspirer de l’amour et de la gratitude pour les ancêtres du Christ.

2 La reprise de la proposition dans Quaestiones de Judaeis (1961)

Cette proposition parut pertinente à la sous-commission du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, puisqu’elle fut intégrée dans Quaestiones de Judaeis, toute première version du schéma sur les juifs, rédigée au cours du premier semestre de 19615. Couvrant sept pages, il se compose d’une assez longue introduction, suivie d’une partie doctrinale, de considérations morales et liturgiques et d’observations pratiques, avant de se conclure par sept vœux formulés à l’adresse des pères conciliaires, reprise de l’ensemble. Les considérations pratiques et liturgiques consacrent trois paragraphes, soit une demi-page, à la suggestion d’étendre l’ordo de Jérusalem, d’une manière ou d’une autre, à l’Église universelle. Elle est reprise dans la liste des vœux, au numéro 5. Après avoir fait remarquer que la liturgie « constitue le seul guide de la vie spirituelle de la grande majorité des fidèles » et qu’elle façonne la foi selon le vieil adage legem credendi lex statuat supplicandi, le texte veut montrer le bien pour les âmes qui serait retiré de la célébration des Justes de l’Ancien Testament :

Il est exact que les prières liturgiques, surtout celles de l’administration des sacrements, révèlent sans cesse la continuité entre l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. Elles montrent fréquemment les personnages et les événements de l’Ancien Testament se perpétuant et recevant leur perfection dans le Nouveau. Néanmoins, une messe en l’honneur de saint Moïse, législateur, prophète et confesseur, de saint David, roi, psalmiste et prophète, ou de saint Isaïe, prophète et martyr, aiderait l’unité du salut à être connue du cœur aussi bien que de la tête. Inclues dans le missel romain, de telles messes, même offertes en de rares occasions, contribueraient certainement à créer une atmosphère rendant possible une attitude des chrétiens envers les juifs qui soit plus fructueuse6.

Nous retenons deux arguments dans cette citation.

En premier lieu, l’argument théologique qui court sur l’ensemble du texte, à savoir l’unité du dessein de Dieu, qui s’exprime par l’unité profonde entre Ancien Testament et Nouveau Testament. Le texte développe ce point dans sa partie doctrinale affirmant qu’« il n’y a pas de brisure dans le plan de salut ». Ainsi, « bien des passages de la liturgie mentionnent les magnalia Dei, les chassidei Yawheh, comme de vrais éléments de l’histoire de l’Église7 ». Célébrer les justes de l’Ancien Testament revient donc à faire mémoire des pères dans la foi de l’Église. Mais c’est également permettre aux chrétiens d’être intégrés et concernés par cette histoire sainte, dont les origines remontent à Abraham, et qui n’est pas achevée, tant pour le peuple d’Israël que pour l’Église. Par ailleurs, le texte fait appel à Thomas d’Aquin, n’hésitant pas à l’interpréter de manière nouvelle :

Nous ne pensons pas extrapoler indûment la remarque de saint Thomas si nous suggérons qu’ignorer la vraie pensée de l’Église sur le rôle passé, présent et à venir du peuple juif, est un obstacle au progrès de la vie intérieure des fidèles8.

Le rapport au peuple juif et au judaïsme est ainsi présenté par Questiones de Judaeis comme un point vital, non seulement du point de vue doctrinal, mais aussi pour la vie spirituelle personnelle des chrétiens. Et c’est tout autant le rôle passé qu’à venir qui est souligné, ce qui signifie une permanence de la mission du peuple juif dans le temps de l’Église à laquelle les fidèles doivent être attentifs. Les auteurs du mémorandum voient donc dans la célébration des saints de l’Ancien Testament bien plus qu’une évocation historique du passé. Elle permet de nourrir dans le cœur des fidèles la conscience de la pérégrination du peuple de Dieu vers l’achèvement de l’histoire.

Le second argument du schéma est d’ordre pastoral et pédagogique. Il allègue que la fréquentation des Justes de l’Ancien Testament par les chrétiens serait un antidote aux sentiments antijuifs ou à l’enseignement du mépris, véhiculés par la liturgie durant des siècles.

3 Les séances de travail de la sous-commission du Secrétariat pour l’unité des chrétiens

Le 20 avril 1961, le Secrétariat pour l’unité des chrétiens tint une séance de travail à propos du projet de texte sur les juifs. Présidée par le cardinal Bea, la séance de travail a été préparée, puis modérée par Leo von Rudloff, père abbé de l’abbaye de la Dormition à Jérusalem. Les participants reçurent un rapport intitulé « Points à prendre en considération concernant les Juifs9 ». Dans ce rapport figurent, entre autres, la pétition de Seton Hall, Questiones de Judaeis, et quelques suggestions supplémentaires du père Rudloff lui-même.

Le compte rendu de la séance s’ouvre par des considérations générales sur les raisons de mettre un texte sur les juifs à l’ordre du jour du Concile, puis le cardinal Bea propose que chaque votum soit discuté et voté de manière autonome. Dans le commentaire du Votum ii, lequel traite de la nature de l’Église comme rassemblement « des Juifs et des Gentils », le père Grégory Baum explique que c’est par la liturgie que le « Reste Saint d’Israël » – c’est-à-dire l’Église dite ex-circumcisione – détermine le rythme de la vie chrétienne. Le votum v traite de la proposition sur le sanctoral. Elle reçoit peu de commentaires si ce n’est que le cardinal Bea fit remarquer que « la Congrégation des rites n’aime pas beaucoup la multiplication des fêtes », et que Abraham figure déjà dans le canon de la messe. Mgr Höfer10 rappela également que la litanie des saints comporte les patriarches et les prophètes.

Malgré les réserves faites, le projet n’est pas rejeté, puisqu’il est à nouveau discuté quatre mois plus tard, le 30 août 196111. Le compte rendu de cette séance est plus étoffé que le premier et consigne les amendements votés au fur et à mesure par les participants. Un certain consensus semble émerger du groupe à propos de l’importance de la célébration d’Abraham dans le votum v. D’autres interventions veulent montrer que les saints de l’Ancien Testament, tout comme l’Ancien Testament, ne sont pas absents de la liturgie : saint Élie est célébré chez les Carmes et des figures de l’Ancien Testament sont dans le martyrologue. Mgr De Smedt précisa que « les fêtes de Notre Seigneur, de la sainte Vierge et des Apôtres sont des fêtes juives » ; sans doute a-t-il voulu parler de « fêtes de personnes juives » (le compte rendu étant une prise de notes minute de la rencontre, traduite en français). Sa remarque est exacte mais on ne peut nier qu’au long de l’histoire le peuple chrétien n’a pas eu conscience de célébrer des juifs en la personne des apôtres, de sainte Marie-Madeleine ou de saint Joseph et la liturgie n’y fait pas allusion. L’importance de la récitation des Psaumes dans la liturgie constitue selon l’avis de certains un lien suffisant avec le peuple juif12. Enfin, Mgr Willebrands évoqua les « raisons psychologiques pour ne pas canoniser les saints de l’Ancien Testament ». Nous reviendrons sur ce point, mais signalons déjà que l’assistant du cardinal Bea est bien conscient de la difficulté pour les juifs de se voir d’une certaine manière usurper leurs ancêtres, alors que le Concile peine à sortir de la substitution. Ultimement, Mgr Van Velsen propose l’éradication de ce votum. Celui-ci est cependant conservé, moyennant quelques corrections qui ne modifient pas la demande elle-même. Ce compte rendu laisse entendre que la proposition ne rencontre pas d’avis unanime.

Trois mois plus tard, le 28 novembre 196113, se déroule une nouvelle séance de travail du Secrétariat pour l’unité des chrétiens. Son compte rendu témoigne des difficultés que rencontre le projet de texte sur les juifs, en interne et en externe14. Le cardinal Bea donne comme ligne de conduite de produire un texte court et de ne pas alourdir le propos si l’on veut faire aboutir le texte. Celui-ci retiendrait seulement les vota portant sur le lien entre l’Église et le peuple juif, en référence à l’épître aux Romains, tandis que la condamnation de l’antisémitisme, ou les autres points du rapport pourraient être envoyés à des commissions mixtes, ou intégrés dans d’autres schémas. Cinq vœux de Quaestiones de Judaeis vont donc être intégrés dans Nostra aetate ou dans d’autres documents conciliaires. Celui qui réclamait la correction des livres liturgiques et l’élimination des statues ou décorations blessantes pour les juifs sera honoré dans la suite du Concile. Quant à la proposition d’étendre l’ordo de Jérusalem à l’Église universelle sa course s’arrête ici.

Un travail de recherche serait intéressant à mener pour savoir si le souhait que « la commission liturgique étudie l’extension à tout le rite latin des fêtes des Justes de l’Ancienne Dispensation en usage dans le Patriarcat latin de Jérusalem, soit sous forme de messes votives, soit sous forme d’une fête des Patriarches et des Prophètes » fut transmis et examiné par ladite commission, ou si cette proposition a resurgi dans les travaux d’application des Actes du Concile. On n’en trouve pas de traces dans le groupe de travail du Consilium, dirigé par le p. Pierre Jounel, qui a préparé la réforme du calendrier (Coetus i) – ce qui ne signifie pas qu’elle n’ait pas été abordée à un moment ou à un autre15. En fait, la préoccupation des acteurs du Mouvement liturgique était de redonner la première place à la mémoire des mystères de la foi et donc de privilégier le temporal par rapport au sanctoral16. Le travail de réforme du calendrier a donc consisté à supprimer des fêtes de saints, opération délicate tant cela supposait de déplaire à tel pays ou tel ordre religieux dont le saint était une figure de la dévotion. La proposition d’ajouter des saints au calendrier allait donc tout à fait à contre-courant des intentions du Concile, d’autant que l’intérêt pour le rapport au judaïsme lui-même – ce qui est différent de l’attention envers l’Ancien Testament – était encore très limité. La remarque du Cardinal Bea indiquant dès 1960 que la Congrégation des Rites était défavorable à l’ajout de fêtes de saints se comprend sur cet arrière-fond qu’il connaissait.

II La réforme liturgique et les juifs

Nostra aetate 4, voté en octobre 1965, est le résultat d’un long et laborieux parcours. La déclaration résume les grandes lignes du lien entre l’Église et le peuple juif, ainsi que quelques conséquences à en tirer, comme l’avait préconisé le cardinal Bea. Le texte ne contient pas de recommandations pratiques à propos de la liturgie proprement dite, mais des orientations pastorales visant à éradiquer tout enseignement méprisant à l’égard du peuple juif dans l’enseignement et les homélies et à encourager le dialogue entre juifs et chrétiens autour de la Bible, patrimoine commun.

Certaines transformations liturgiques furent liées directement au changement de regard de foi de l’Église sur les juifs, d’autres indirectement.

1 Les modifications liturgiques en lien direct avec Nostra aetate 4

Une conséquence directe de Nostra aetate 4 fut la réforme de la prière du Vendredi saint à l’égard des juifs. Elle avait déjà été entamée par Pie xii en 1955 avec le rétablissement de la génuflexion lors de l’intercession pour les juifs, et la suppression du terme « perfidis », par Jean xxiii quatre années plus tard. En 1959, la Congrégation des rites avait donc biffé le terme dans le Missel romain, et également aboli la formule « aie en horreur la perfidie judaïque, rejette avec mépris la superstition hébraïque », qui figurait dans le rituel de baptême des juifs. Puis la Sacrée Pénitencerie Apostolique modifia la formule de consécration au Sacré-Cœur de Jésus.

Après le Concile, le missel de Paul vi remania l’ensemble de la prière du Vendredi saint17. Par la suite, les textes rédigés par la Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme développèrent davantage le thème du lien entre la liturgie chrétienne et la liturgie juive. Les Orientations et suggestions pour l’application de la Déclaration conciliaire « Nostra aetate » (n. 4) publiées en 1974 rappellent les « liens qui existent entre la liturgie chrétienne et la liturgie juive » (§ 4)18. Dix années plus tard, Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique montre en quoi le christianisme est redevable au judaïsme pour des aspects essentiels de sa liturgie et en particulier de l’Eucharistie19. Mais c’est dans le paragraphe sur le rapport entre l’Ancien et le Nouveau Testament qu’il est question des Justes de l’Ancienne Alliance, vénérés comme saints par l’Église :

Abraham est vraiment le père de notre foi (cf. Rm 4,11-12 ; Canon romain : patriarchae nostri Abrahame). Et il est dit (1 Co 10,1) : « Nos pères ont tous été sous la nuée, tous ont passé à travers la mer ». Les patriarches et les prophètes et autres personnalités de l’Ancien Testament ont été et seront toujours vénérés comme saints dans la tradition liturgique de l’Église orientale, comme aussi de l’Église latine.

(ii, 2)

Le texte attire ainsi l’attention sur le fait que, bien que l’histoire d’Israël relatée dans l’Ancien Testament concerne un peuple singulier, elle a une signification universelle. Ainsi, tout chrétien doit se sentir concerné par cette histoire : Abraham, les prophètes et les saints de l’Ancien Testament sont aussi ses pères. Rien ne laisse entendre cependant dans ce texte que la requête de célébrer ces vénérables ancêtres remonte à la surface. C’est dans le cadre de l’exposé sur l’unité de la Révélation, et l’unité interne de la Bible – thème omniprésent dans tous les documents de la Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme – qu’il est fait allusion aux acteurs de l’histoire sainte. À l’évidence, pour les membres de la Commission interprétant Nostra aetate 4, le fait que « juifs et chrétiens font de la Bible la substance même de leur liturgie » (v, 1) est un élément majeur et suffisant pour que les chrétiens entrent dans l’intelligence du mystère d’Israël.

2 La liturgie de la Parole

L’ecclésiologie de Vatican ii et la réforme liturgique conciliaire ont eu un impact indirect sur le changement de rapport au judaïsme. Un apport important fut la demande par la Constitution dogmatique Sacrosanctum concilium20 que soit restaurée dans la liturgie « une lecture de la Sainte Écriture plus abondante, plus variée et mieux adaptée21 ». Avant le Concile, les fidèles avaient un rapport très parcellaire avec celle-ci. La foi des catholiques souffrait d’un grand appauvrissement depuis la fin du Moyen Âge et la Contre-Réforme, du fait que les catéchèses présentaient la Révélation comme « un résidu de constructions théologiques abstraites, et artificielles22 ». Ceci fut montré par le père de Sion Paul Démann et la bibliste Renée Bloch, qui analysèrent quelque deux mille ouvrages de catéchèse et de formation théologique dans les années 50. Démann constate que l’Ancien Testament était réduit

à une série de symboles juxtaposés, ou à une série de prédictions, comme des images du Rédempteur, dessinées à l’avance en pointillé (…). Au fond, depuis Adam jusqu’au Christ, il n’y a pas de révélation. Tout est donné depuis le début ; la mission du peuple juif est simplement de garder, de conserver un dépôt qui lui a été confié, et la mission des prophètes consiste uniquement à rappeler ce devoir et à assurer cette conservation23.

Ainsi, du point de vue pastoral, l’introduction de lectures de l’Ancien Testament durant la célébration dominicale eut un effet bienfaisant pour les catholiques. Elle leur permet d’avoir une approche de l’histoire sainte, où Israël tient sa place et assume la mission que la Révélation lui assigne de par son élection, que la venue du Christ transforme sans l’oblitérer.

Revenons maintenant au projet de la sous-commission conciliaire du cardinal Bea et demandons-nous si elle pourrait prolonger les transformations liturgiques mettant les catholiques en rapport positif avec le peuple juif.

III Justification de la célébration des justes de l’Ancien Testament dans le contexte post Nostra aetate 4

1 Cohérence avec la réforme liturgique

La proposition liturgique apportée par la sous-commission du secrétariat pour l’Unité des chrétiens trouve sa justification dans la constitution dogmatique Sacrosanctum concilium. En effet, la réforme liturgique du Concile ne cherche pas à faire du nouveau, mais à revenir à « sa nature intime ». Sacrosanctum concilium évite d’ailleurs soigneusement le verbe réformer (reformare) pour utiliser le terme instaurare, qui peut se traduire par restaurer, renouveler. L’intention du texte est donc claire et s’inscrit dans l’esprit de l’aggiornamento de Vatican ii24. La nature intime de la liturgie est liée à la nature de l’Église, que le Concile a redéfinie, non plus, en premier lieu, comme une institution hiérarchique, mais comme le Corps du Christ, le sacrement de l’unité et le peuple de Dieu. La liturgie redevient par la voix du Concile « la source et le sommet de la vie de l’Église » : source de la grâce, puisque dans la liturgie c’est Dieu qui agit, mais aussi source de la formation chrétienne, lieu de la proclamation de la Parole de Dieu, ce qui explique la nécessité de la rendre compréhensible. Ainsi,

bien que la liturgie soit principalement le culte de la divine majesté, elle comporte aussi une grande valeur pédagogique pour le peuple fidèle. Car, dans la liturgie, Dieu parle à son peuple ; le Christ annonce encore l’Évangile. Et le peuple répond à Dieu par les chants et la prière.

(SC 33)

La proposition d’introduire les Justes de l’Ancien Testament dans le sanctoral de l’Église universelle résonne avec ce programme de restauration liturgique, tout autant qu’elle s’inscrit dans l’ecclésiologie conciliaire. En effet, Nostra aetate 4 s’ouvre par ces lignes : « Scrutant le mystère de l’Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham ». Mettre en contact le peuple chrétien avec les Justes de l’Ancienne Alliance par une célébration, dont il resterait à définir les contours, pourrait favoriser le sentiment d’appartenance à la lignée d’Abraham, non par la chair comme le peuple juif, mais par la foi. Le célèbre rabbin américain Joshua Heschel disait : « ceux qui doivent nous guider (…) ne sont ni Aristote ni Marx, mais Amos et Isaïe25 ». La célébration des saints mettrait les fidèles en contact avec la vie de ces guides et pas seulement en présence de l’histoire globale du peuple de la Bible. Le judaïsme n’a pas de culte des saints mais il se réfère sans cesse à ses pères et à leurs mérites. Célébrer la sainteté des pères dans la foi pourrait être une occasion de magnifier, de concert avec Israël, la sainteté de Dieu qui adresse cette même parole aux juifs comme aux chrétiens : « soyez saints car moi Je suis saint » (Lv 20,26 ; Mt 5,48)26.

2 Unité du peuple de Dieu et judéité de Jésus

Les précurseurs d’une nouvelle théologie catholique du judaïsme27 avaient travaillé la question du statut de peuple de Dieu d’Israël par rapport à celui de l’Église. Les théologiens post-Vatican ont prolongé le sujet en réfléchissant au concept d’Alliance – de fait, la liturgie emploie le mot tantôt au pluriel tantôt au singulier. L’option qui ressort des textes magistériels est celle d’une Alliance sans cesse renouvelée et élargie, du fait qu’il n’y a qu’un plan de salut pour l’humanité, d’une part, et celle d’un seul peuple de Dieu, d’autre part. Une théologie post Nostra aetate 4, éclairée par les travaux des historiens des dernières décennies, affirme que judaïsme et christianisme sont issus tous deux du judaïsme du second Temple, chacun ayant puisé à la même source des Écritures, mais avec une vision différente de l’histoire du fait du désaccord sur la personne de Jésus. Célébrer les saints de l’Ancien Testament dans l’ère post-Vatican ii ne signifierait donc pas saisir l’héritage d’Israël, mais se mettre avec Israël à l’école de la sainteté des mêmes pères dans la foi, exemples et modèles de fidélité au Dieu Un.

Depuis Vatican ii, on est passé d’une christologie de rupture à une christologie de continuité. En redonnant sa judéité à Jésus, on est venu au constat que si Jésus est le lieu de séparation entre juifs et chrétiens, il est également celui qui les unit. « Jésus est né juif et l’est toujours resté28 ». L’humanité du Christ exaltée à la droite du Père est juive. Son rapport aux saints de l’Ancienne Alliance est charnel, lui qui est de leur race. Les chrétiens sont reliés au peuple juif par Jésus, ils rejoignent Abraham et sa descendance par lui. La métaphore de la porte des brebis illustre bien ce passage. La porte permet de passer d’une bergerie à une autre, sans qu’aucune n’absorbe l’autre.

3 Apport pour l’inculturation et l’unité de l’Église

Depuis plusieurs années, les papes ont le souci de canoniser des saints de tous pays, et ainsi d’opérer une certaine « décentralisation de l’Europe », pour mettre en valeur le fruit de sainteté des jeunes Églises. Ceci s’inscrit dans l’esprit de Sacrosanctum concilium :

Pour que les fêtes de saints ne l’emportent pas sur les fêtes qui célèbrent les mystères mêmes du Salut, le plus grand nombre d’entre elles seront laissées à la célébration de chaque Église, nation, ou famille religieuse particulière ; on n’étendra à l’Église universelle que les fêtes commémorant des saints qui présentent véritablement une importance universelle.

(SC 11)

Les chrétiens d’Amérique du Sud, d’Asie, ou d’Afrique se sentent évidemment plus concernés et inspirés par le modèle de sainteté de leur culture et de leur pays que par une figure de saint italienne ou française, dont la commémoration serait mémoire obligatoire. Certes, la variété des saints issus de l’Église, peuple de toutes langues et nations, manifeste l’universalité de l’Église et il ne faudrait pas en arriver à une sorte de « chauvinisme spirituel », mais il faut également trouver un juste équilibre entre le particulier et l’universel. Or, les justes de l’Ancien Testament ont une importance universelle. Aussi, réduire la célébration des justes de l’Ancien Testament au seul diocèse de Jérusalem peut paraître étrange. Le rapport au judaïsme et au peuple juif n’est pas optionnel, comme le rappelaient fermement les Orientations :

Le problème des rapports entre juifs et chrétiens concerne l’Église en tant que telle, puisque c’est en « scrutant son propre mystère » qu’elle est affrontée au mystère d’Israël. Il garde donc toute son importance même dans les régions où il n’existe pas de communautés juives29.

Célébrer les Justes de l’Ancienne Alliance au niveau universel permettrait aux chrétiens des pays de mission de plonger davantage leurs racines, non pas dans les pays d’Europe qui les ont évangélisés mais dans le Peuple d’Israël. Cela pourrait minorer certaines tensions, liées à la revendication d’un affranchissement de la colonisation, associée dans certains esprits à l’évangélisation, qui peuvent parfois entraîner des adaptations liturgiques mettant la préférence sur des lectures des traditions locales, aux dépens de celles de l’Ancien Testament. Célébrer les Justes de l’Ancien Testament renforcerait l’unité entre les fidèles du monde entier, puisque tous les baptisés sont la descendance d’Abraham par la foi, tandis que la célébration des saints locaux favoriserait l’inculturation.

Après avoir analysé les possibles bienfaits que pourrait apporter la célébration de Justes de l’Ancienne alliance, il faut maintenant en mesurer les risques.

IV Risque de retour en arrière ?

1 Obstacles psychologiques

Le cardinal Willebrands avait soulevé l’inopportunité de la proposition d’adoption du sanctoral de l’Église de Jérusalem prenant en compte son impact psychologique à l’égard du peuple juif, au vu de son histoire tragique au sein de la chrétienté. Depuis le Concile, les relations judéo-chrétiennes ont fait des pas décisifs mais qui ne sont encore que les prémices d’une confiance qui se construit peu à peu. Introduire de manière significative une célébration des Justes de l’Ancien Testament dans la liturgie chrétienne pourrait mettre en crise cette construction. Il n’y a qu’à se souvenir des réactions que suscita la canonisation d’Edith Stein ou les remous provoqués par l’autorisation accordée par Benoît xvi aux catholiques traditionnels d’intercéder pour les juifs le Vendredi saint selon la formule du missel de Jean xxiii – avec quelques correctifs il est vrai – qui fait clairement allusion à leur conversion. C’est toujours la même crainte qui surgit, celle de christianiser des juifs, celle de ne voir en eux que des potentiels chrétiens.

Le texte magistériel des Orientations réclame de la part des chrétiens qu’ils comprennent « les difficultés que l’âme juive, justement imprégnée d’une très haute et très pure notion de la transcendance divine, éprouve devant le mystère du Verbe incarné30 ». Et d’ajouter qu’il s’agit d’éviter dans le dialogue ce qui peut blesser l’autre. Célébrer les saints de l’Ancien Testament ne reviendrait pas à « baptiser » des juifs, car elle repose sur l’idée de l’unité du dessein de Dieu et de l’engagement de la Trinité tout entière à chaque étape de l’histoire du salut. C’est pourquoi la prière de l’Église est adressée au Père, dans l’Esprit, « par Jésus Christ notre Seigneur ». Or, c’est précisément ce qui divise chrétiens et juifs. Si les chrétiens sont en droit et devoir de librement exprimer leur foi, rien n’oblige cependant d’introduire une nouveauté liturgique qui blesserait les juifs, alors qu’elle n’est pas nécessaire pour la foi chrétienne. La charité est bien le commandement qui surpasse tous les autres.

2 Immaturité de la théologie du judaïsme

La théologie catholique n’en est encore qu’à ses balbutiements pour renouveler son langage et trouver la juste manière de formuler tout à la fois l’accomplissement apporté par le Christ et la pérennité et la validité de l’Alliance avec Israël. Nostra aetate 4 a mis fin sans conteste à l’enseignement du mépris, mais n’a pas encore éliminé réellement la substitution. Selon Didier Pollefeyt, sortir de la théologie de la substitution est un des plus grands défis pour la théologie contemporaine qui est affectée dans toutes ses disciplines par la remise à l’ordre du jour de son lien au judaïsme31. Aussi, bien que la liturgie ne soit pas un cours de théologie adressé à Dieu, on peut craindre que dans un contexte théologique n’ayant pas résolu la question de la substitution, l’introduction des saints de l’Ancien Testament dans le sanctoral puisse activer à nouveau les réflexes du remplacement ou du moins de la supériorité du christianisme sur le judaïsme.

Par ailleurs, si l’on se place du point de vue des fidèles, il n’est pas certain que l’introduction des saints de l’Ancien Testament dans leur dévotion les rende plus aptes à comprendre le judaïsme contemporain et la mission du peuple juif après l’événement pascal. Cela pourrait renforcer au contraire chez eux une vision du juif comme pré-chrétien, ce qui, sans être à proprement parler de la substitution, en constitue une autre forme, celle qui n’accorde pas l’altérité au peuple juif, peuple élu fidèle à l’Alliance.

Vénérer les saints de l’Ancien Testament dans le cadre de la lecture de la Bible, patrimoine commun aux juifs et aux chrétiens, est une chose, les introduire dans une célébration sacramentelle en est une autre, beaucoup plus subtile et délicate, qui exigerait que les mentalités aient été assez dégagées des anciennes habitudes. Or, on sait que les idées ont la vie plus longue que les personnes surtout lorsqu’elles ont été ancrées depuis des siècles.

V Synthèse et ouvertures

Arrivés à ce point de notre exposé, il apparaît que derrière la question de la célébration des saints de l’Ancien Testament se trouve en fait celle plus fondamentale du rapport des chrétiens à l’Ancien Testament. Finalement, c’est la manière de lire l’Ancien Testament qui déterminera si la célébration des justes de l’Ancien Testament serait, ou non, une christianisation de ceux-ci. Arrêtons-nous un instant sur cette question, avant de proposer quelques suggestions conclusives.

1 La lecture de l’Ancien Testament

Le Concile a bien vu la nécessité de réintroduire dans la liturgie la lecture de l’Ancien Testament et les catholiques reviennent peu à peu à la lecture de la Bible. Mais quelle est sa signification pour eux ? En 1974, Cornelius Rijk, premier secrétaire de la Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme posait la question en ces termes :

Des études scientifiques, techniques ont été consacrées à l’Ancien Testament, mais sa signification actuelle pour les Chrétiens est encore, pour une large part, un problème. Depuis le Concile on fait plus de lectures de l’Ancien Testament au cours de la liturgie, et les Chrétiens sont de plus en plus mis en présence des livres de toute la Bible. Cependant, les spécialistes n’ont pas encore été capables de préciser clairement la signification de leur message pour les Chrétiens. En général, l’Ancien Testament est exclusivement considéré comme une préparation et une introduction au Nouveau Testament (…). Et, généralement parlant, l’Ancien Testament est le plus souvent considéré uniquement dans son rapport au Nouveau Testament32.

Vingt années plus tard, Lire l’Ancien Testament, document émanant de l’épiscopat français, s’interrogeait à nouveau :

Sur trois années, le lectionnaire propose chaque dimanche trois textes dont une page de l’Évangile. Le but de ces lectures est de nous ouvrir à la connaissance des Écritures dans leur ensemble (…). Ces Écritures mettent en relief : une figure typique, un événement par exemple (…), un texte prophétique où notre foi reconnaît l’annonce de Jésus-Christ (…). Cette organisation conduit tout naturellement, dans l’homélie et la catéchèse, à faire ressortir le lien entre les deux textes et à montrer que le don de Dieu caché dans l’Ancien Testament se dévoile à la lumière du Nouveau (…). Ainsi, spontanément, la recherche se dirige vers un commentaire de l’Évangile, tendant à montrer qu’il est préparé, annoncé, illustré, éclairé par l’Ancien Testament33.

Il est probable qu’une enquête auprès des paroissiens de 2018 révèlerait que le peuple juif est à leurs yeux le peuple de l’Ancien Testament, le peuple de Jésus, de Marie et des apôtres, et le judaïsme la racine du christianisme. Mais dans quelle mesure leur lecture de la Bible en Église leur donne-t-elle accès à la signification de la permanence du peuple juif et du judaïsme contemporains ? Certaines réflexions de mes étudiants, par ailleurs très intéressés par le sujet, montrent leur difficulté à voir les juifs autrement que comme ceux à qui « il manque quelque chose » car il relève de l’évidence pour eux qu’en lisant l’Ancien Testament on arrive automatiquement à l’Évangile. Les oraisons et les homélies qui accompagnent les lectures sont aussi très souvent construites sur le modèle annonce-réalisation, ou préfiguration-accomplissement. Sans nier cette présentation du développement du dessein de Dieu dans l’Histoire sainte, avec le pivot décisif constitué par l’événement de l’Incarnation, cette lecture ne laisse pas percevoir le sens permanent de cette même parole pour Israël dans le cadre de l’Alliance mosaïque jamais révoquée. La solution à cette problématique n’est pas simple ; certains ont suggéré que les lectures de la messe soient présentées dans un autre ordre, mais, ultimement, c’est par une connaissance plus approfondie du mystère d’Israël, un lien avec le judaïsme contemporain dans sa manière de lire les Écritures et donc une approche polysémique de la Bible que, sans écarter la lecture typologique, il sera possible de surmonter un risque de substitution dans une forme moderne.

Revenant au vœu de la Commission conciliaire, je voudrais apporter quelques propositions liturgiques qui pourraient répondre aux préoccupations qui l’animaient.

2 Reprise des suggestions de la Commission conciliaire

La Commission conciliaire avait apporté plusieurs suggestions pour l’application du votum v. Le modèle de Jérusalem qui avait été invoqué pourrait être source d’inspiration, mais ne peut être repris tel quel. L’idée d’une « Toussaint des Justes de l’Ancienne Alliance » avait été évoquée. Cela résoudrait la difficulté du choix à opérer parmi les figures bibliques, et celle de la surcharge du calendrier. On pourrait également imaginer une solennité du patriarche Abraham, figure centrale pour le dialogue judéo-chrétien. À notre avis, ces deux suggestions pourraient être un apport significatif pour les chrétiens, respectueux à l’égard du peuple juif.

Célébrer les Justes de l’Ancienne Alliance dans une théologie post-Vatican ii supposerait un choix judicieux des lectures et des oraisons orientée vers leurs vertus, leur fidélité à l’Alliance, leur capacité à la repentance, le sacrifice de leur vie. L’Évangile devrait être choisi, en évitant les passages polémiques, illustrant l’unité profonde du plan de Dieu, l’amour de Jésus pour son peuple, l’Alliance jamais révoquée, la Torah comme parole de vie. Dans le sanctoral de Jérusalem, par exemple, la fête de Moïse commence avec cette oraison : « Moïse fut aimé de Dieu et des hommes, sa mémoire est en bénédiction », et l’Évangile est celui de la Transfiguration. Une suggestion pour la fête d’Abraham serait de faire usage de l’Évangile du pauvre Lazare (Lc 16,19-31), lorsque le Patriarche rétorque au riche brûlant en enfer et plaidant pour ses frères : « Ils ont Moïse et les Prophètes ; qu’ils les écoutent » (Lc 16,29), montrant ainsi par la bouche de Jésus la grandeur de la Torah et des prophètes comme un chemin de vie et de salut personnel.

Une célébration quelle qu’elle soit de « nos pères dans la foi », comme les désigne le pape émérite Benoît xvi, serait l’occasion d’intercéder pour le peuple juif sur le modèle de l’intercession du Vendredi saint, où se conjugue la reconnaissance de la fidélité à l’Alliance du peuple premier appelé, et l’attente eschatologique de l’unité finale du Peuple de Dieu.

3 La restauration de la fête de la circoncision

Jusqu’en 1969, l’Église latine célébrait la fête de la circoncision de Jésus le 1er janvier, soit huit jours après la nativité, selon le comptage traditionnel juif34. Il est regrettable que la réforme du calendrier ait changé le nom de cette fête en la solennité de la Mère de Dieu. Il n’y a pas lieu ici de donner la raison de ce changement, que le pape Paul vi a justifié dans une exhortation apostolique en 197435.

Quand bien même l’Évangile de la circoncision continue à être lu dans Luc ce jour-là, l’occasion de rappeler la judéité de Jésus est manquée. Pourtant c’est un des points essentiels du mystère de l’Incarnation, car le Verbe de Dieu n’est pas seulement né, mais né dans un peuple singulier, à la mission particulière dans laquelle il s’inscrit. La circoncision indique cela. Ce jour-là, il devint Jésus fils de Joseph, reçut son nom et entra dans l’alliance du Sinaï. Célébrer la circoncision de Jésus serait donc l’occasion pour les prédicateurs et les fidèles de relier Jésus à son peuple et de méditer sur le sens du signe de l’Alliance contractée avec Abraham et avec le peuple juif. À défaut de célébrer les Justes de l’Ancien Testament, ne serait-il pas souhaitable de rétablir cette fête ? Cette requête fut envoyée au pape Benoît xvi par un groupe de théologiens en 201036.

4 La journée du judaïsme

Le 17 janvier 1990, la Conférence épiscopale italienne instituait la « journée du judaïsme ». À la différence de la journée commémorative de la Shoah, elle a pour but de faire connaître le judaïsme dans l’esprit de Nostra Aetate 4. L’initiative a été suivie par l’Autriche, la Pologne, les Pays-Bas et la Suisse. Le cardinal Cassidy suggéra d’étendre la journée à l’Europe, souhait qui fut réitéré par le cardinal Koch en 2012. Située juste avant la semaine de l’unité, cette journée est l’occasion de rencontres et conférences. En outre, durant l’eucharistie dominicale, un message est donné par l’évêque. La prédication est parfois donnée par un rabbin. L’élargissement de cette journée avec le choix de textes particuliers pourrait être une alternative à la proposition de la sous-commission conciliaire.

Conclusion

Nous avons analysé la proposition de la commission de préparation de Nostra aetate 4 d’introduire les justes de l’Ancien Testament dans le sanctoral en dégageant arguments en faveur et contre. L’important est de retenir la motivation de cette demande, à savoir manifester l’unité du dessein de Dieu, et l’économie de l’alliance mosaïque jamais abandonnée, manifester amour et gratitude à l’égard des ancêtres du Christ et apporter un antidote à l’antijudaïsme. D’autres moyens peuvent être envisagés pour atteindre ce but, comme nous l’avons montré dans la dernière partie. Ultimement, faire mémoire des Justes de l’Ancienne Alliance, célébrer la fête de la circoncision, c’est se souvenir que les chrétiens adorent le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et, « Père de notre Seigneur Jésus Christ », ce que l’apôtre Paul prêchait lorsqu’il exhortait les païens à se détourner des idoles pour servir le Dieu d’Israël.

Notes de bas de page

  • 1 Parmi eux, on retiendra en particulier une pétition de l’Institut biblique pontifical, un mémorandum de Seton Hall University, et un mémorandum d’Apeldoorn, les dix points de la conférence de Seelisberg, ainsi que d’autres éléments contenus dans le dossier remis par Jules Isaac au pape, qui l’avait transmis au cardinal Bea.

  • 2 « Seton Hall University, South Orange, New Jersey », Archivio Segreto Vaticano, Conc. Vat. ii, op. cit., boîte 1452, chemise Gennaio-Dicembre 1960, accusé réception par le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens le 28 nov. 1960.

  • 3 Lui-même juif autrichien, converti au catholicisme et qui avait dû s’exiler en France en 1938, puis aux USA en 1940.

  • 4 « Quo pacto, humilier postulamus ut dies festi Iustorum Antiqui Testamenti, qualiter nunc in Hierosolymitano Patriarchatu celebrantur, ad Universalem Ecclesiam sub forma Votivarum Missarum extendantur, vel generalis aliqua sanctorum Antiquae Legis festivitas omnibus Christifidelibus concedatur. », « Seton Hall University… », p. 3.

  • 5 Archivio Segreto Vaticano, Conc. Vat. ii, op.cit., boîte 1452, Gen.-Dic. 1960, chemise 1.

  • 6 Questiones de Judaeis, p. 6.

  • 7 Ibid., p. 2.

  • 8 Ibid., p. 7.

  • 9 Archivio Segreto Vaticano, Conc. Vat ii, op.cit., boîte 1452, Gennaio-Aprile 1961, chemise 2.

  • 10 Conseiller ecclésiastique de l’ambassade d’Allemagne auprès du Saint-Siège.

  • 11 Archivio Segreto Vaticano, Conc. Vat ii, op.cit., boîte 1452, « Sessio generalis mensis augusti (…) », Feria iv (30/08/1961, ante meridiem). De Judaeis.

  • 12 Notons que ces considérations émanent de clercs et religieux qui récitent l’office, et ne concernent pas directement les fidèles à qui la proposition s’adresse également.

  • 13 Archivio Segreto Vaticano, Conc. Vat. ii, op.cit., boîte 1452, De Judaeis 009/61.

  • 14 En interne, une frange importante de pères conciliaires était opposée à ce texte, qu’ils jugeaient non conforme à la Tradition, ou dangereux pour la vie de leurs fidèles des pays arabes. En externe, les pays arabes hostiles à l’égard de l’État d’Israël créé 13 ans plus tôt, faisaient pression contre ce projet.

  • 15 Consilium, organisme fondé en 1964, chargé de mettre en œuvre la Constitution liturgique présidé par le cardinal Annibale Bugnini ou la Sacrée Congrégation des Rites.

  • 16 Ce fut déjà au xvie siècle la ligne de la réforme de St Pie v qui avait supprimé bon nombre de fêtes de saints dans le calendrier liturgique.

  • 17 « Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité de son Alliance. (Tous prient en silence. Puis le prêtre dit :) Dieu éternel et tout-puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. (Le peuple répond :) “Amen”. »

  • 18 Voir le texte intégral dans Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, Orientations et suggestions pour l’application de la déclaration conciliaire « Nostra aetate » (n. 4), <http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/relations-jews-docs/rc_pc_chrstuni_doc_19741201_nostra-aetate_fr.html>.

  • 19 Voir le texte intégral dans Id., Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique, <http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/relations-jews-docs/rc_pc_chrstuni_doc_19820306_jews-judaism_fr.html>.

  • 20 Sacrosanctum concilium fut le premier texte conciliaire approuvé massivement par l’assemblée des pères conciliaires. Il fut promulgué par le pape Paul vi le 4 déc. 1963.

  • 21 Sacrosanctum concilium 35,1. Voir aussi le § 51 : « Pour présenter aux fidèles avec plus de richesse la table de la Parole de Dieu, on ouvrira plus largement les trésors de la Bible pour que, en l’espace d’un nombre d’années déterminé, on lise au peuple la partie la plus importante des Saintes Écritures. »

  • 22 P. Démann, « La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible », Cahiers Sioniens 3-4, n° spécial (1952), p. 209.

  • 23 Ibid., p. 34.

  • 24 « Pour que le peuple chrétien bénéficie plus sûrement des grâces abondantes dans la liturgie, la sainte Mère l’Église veut travailler sérieusement à la restauration générale de la liturgie elle-même. Car celle-ci comporte une partie immuable, celle qui est d’institution divine, et des parties sujettes au changement qui peuvent varier au cours des âges ou même le doivent, s’il s’y est introduit des éléments qui correspondent mal à la nature intime de la liturgie elle-même, ou si ces parties sont devenues inadaptées. » (SC 21)

  • 25 « Our guides in this critical age are the prophets of Israel, not Aristote, not Karl Marx, but Amos and Isaiah. » (J. Heschel, « From Mission to Dialogue? », Conservative Judaism 21/3, 1966, p. 1-11; ici, p. 7.)

  • 26 Les juifs n’ont pas de sanctoral ni de célébration des saints, mais les justes tiennent une place importante dans la mémoire et les textes.

  • 27 Comme Charles Journet, Paul Démann, Jacques Maritain.

  • 28 Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme (cité n. 19), iii, 1.

  • 29 Orientations (cité n. 18), conclusion.

  • 30 Orientations, chap. 1.

  • 31 D. Pollefeyt, « Israel and the Church Fulfillment beyond Supersessionism? », dans M. Moyaert, D. Pollefeyt, Never revoked. Nostra aetate as Ongoing Challenge for Jewish-Christian Dialogue, Leuven - Grand Rapids, Peeters - Eerdmans, p. 165.

  • 32 C. Rijk, « Quelques remarques à propos d’une théologie chrétienne du Judaïsme », SIDIC 5/1 (1972), p. 3, <http://www.notredamedesion.org/fr/dialogue_docs.php?a=3b&id=1382> (consulté en mai 2017).

  • 33 Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, « Lire l’Ancien Testament », Doc. cath. 2163 (6 juil. 1997), p. 627.

  • 34 Les Églises orthodoxes célèbrent cette solennité : certains rites orientaux n’ont pas été concernés par cette réforme et ont conservé cet usage.

  • 35 Paul vi, Exhortation apostolique Marialis cultus 5 (1974).

  • 36 Voir A. Join-Lambert, « La disparition de la fête liturgique de la Circoncision du Seigneur. Une question historico-théologique complexe », Ephemerides liturgicae 127 (2013), p. 307-327.

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