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Il Quarto Mondo, popolo di Dio? Sfida per il mondo

Antoine Guggenheim
L'esperienza della miseria vissuta dal padre Joseph Wrezinski rinnova la visione dell'umanità, di Dio e della loro alleanza. Mosé e i profeti dell'Alleanza fanno luce sull'azione dell'ATD; l'azione e la riflessione dell'ATD illuminano la Scrittura. Esclusi e inclusi sono chiamati a essere eletti.

Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, intitule un des chapitres de son livre Les pauvres sont l’Église : « Le Quart Monde, peuple de Dieu2 ». Comment comprend-il ces mots : « Quart Monde », « peuple », « Église » et « pauvres », et pourquoi les rapproche-t-il ? Ce prêtre engagé dans l’action ne parle pas à la légère. Il parle comme compagnon de l’humain, comme sociologue de terrain et comme théologien mystique3.

Pour lui, l’expérience de la misère extrême renouvelle notre vision de l’humanité, de Dieu et de leur alliance. Elle ouvre nos yeux et nos mains. Elle invite à s’associer à travers nos différences politiques et religieuses. Cette réflexion peut, aujourd’hui encore, nourrir la pensée théologique et sociale, pour orienter l’avenir vers une fraternité concrète. Pour une renaissance de soi, de l’autre et de la société « qui a laissé s’égarer une partie des siens sur le chemin de l’exclusion4 ».

I Vers l’unification ou la fragmentation du monde ?

Je partirai d’un constat historique et social que l’on trouve plus ou moins explicitement dans les écrits du père Joseph. La révolution industrielle des deux derniers siècles a créé une société à double vitesse. Elle a exclu et repoussé dans ses marges une partie d’elle-même, inadaptée à ses nouveaux modes de vie et de travail, le « sous-prolétariat ». Cette population, « apparemment partie intégrante de notre société », lui reste en fait « tellement étrangère » « dans son histoire et son expérience de vie5 ».

Il faut donc faire une distinction. Des fragiles et des pauvres, une société en aura toujours. Les aider à prendre part à la vie commune est le projet de toute politique sociale. C’est pourquoi les pauvres sont porteurs d’une espérance de transformation politique. « Si la communication avec les couches plus intégrées demeure tant soit peu réelle, si certaines informations passent encore, c’est en effet des pauvres que peut partir un changement fondamental de nos structures6. »

Des miséreux, exclus « des liens de fraternité et d’échange », sont la conséquence d’une organisation sociale relativement récente. Car les sociétés industrielles fragilisent les liens de solidarité en subordonnant la participation à la vie commune à de sévères critères d’aptitudes. Elles relèguent, non sans violence, une partie de leurs membres « à un tel niveau de sous-développement que leurs concitoyens ne peuvent plus se reconnaître » en eux7.

La société numérique ne sera pas moins industrielle, mais hyper-industrielle. La robotique, c’est 90 % de technologie et 10 % d’intelligence artificielle, nous disent les spécialistes. Le diagnostic du père Joseph restera valable. Si la révolution industrielle a produit de l’exclusion, la révolution virtuelle peut en produire davantage – ses entrepreneurs les plus décidés le perçoivent désormais – à moins que nous tirions profit des enseignements du passé pour construire un avenir plus fraternel.

Un discernement s’impose donc. La science, la technologie et la production industrielle unifient l’humanité, la planète et le cosmos dans un seul réseau de théories et d’expériences, d’équations et de pratiques. Pierre Teilhard de Chardin observe que leur développement, qui peut « pénétrer au cœur des choses », ressemble à un cône : parti d’un sommet mystérieux, il s’élargit sans cesse jusqu’à sa base présente8. Le profit de cette croissance est grand en termes de connaissance, de prospérité, de santé et même de solidarité. Les entreprises humaines – connaissance et action – peuvent être jugées avec bienveillance et accueillies avec reconnaissance.

En même temps, ces forces immenses, libérées par l’industrialisation et plus encore par la numérisation du monde, sélectionnent toujours plus, parmi les humains, ceux qui sont capables de prendre part à l’aventure de l’efficacité et de la compétition.

Cette attitude globale a des effets graves dans le monde des pauvres. Parmi les différentes possibilités d’existence, une société dans son ensemble admet la possibilité d’une vie dans la misère. Elle permet le choix de l’abandon de soi9.

L’efficacité des individus et des groupes est, depuis l’ère industrielle, le critère principal de la croissance et du succès. Rien ne sert de la diaboliser, mais de constater que l’efficacité ne peut être durablement le seul critère de la participation au bien commun. Et encore moins la valeur première d’une civilisation. Car la pente du cône conduira à sélectionner toujours moins d’« élus » et à développer en chacun toujours moins de dimensions humaines.

Or l’éthique courante, qui accompagne déjà l’industrialisation numérique du monde, justifie cette ségrégation quand elle reconnaît davantage le statut de « personnes » à certains animaux, voire à certaines machines, qu’à des humains vulnérables. Si l’on place l’efficacité au sommet du cône teilhardien, l’exclusion sera plus radicale au xxie siècle qu’au xixe siècle.

L’accueil bienveillant des mutations en cours doit donc être complété par un discernement et une détermination à agir pour éclairer et humaniser l’avenir. Un critère de développement purement technologique finirait d’ailleurs par réduire l’efficacité humaine à peu de chose au regard de la puissance des machines… On multiplierait les Quart Monde, en excluant de plus en plus d’humains et de dimensions humaines de la production des biens communs. Quitte à accorder aux exclus une certaine aisance dans leur pauvreté relative pour maintenir une fausse paix sociale.

Cette possibilité n’est pas imaginaire, comme le montrent la crise mondiale des migrants et des réfugiés, la marginalisation des territoires non urbains et de populations entières, certains impacts présents du numérique sur le travail. « Nous avons trop tendance à présenter la misère comme une petite affaire, un petit oubli, un petit accident dans l’histoire de l’humanité en marche10 ». L’expérience, le travail et le savoir accumulés du père Joseph et d’ATD doivent être partagés avec d’autres, pour être élaborés et diffusés sous forme de pratiques, de politiques et de cultures nouvelles.

Quelles valeurs-maîtresses sont capables de traverser un tel changement d’époque et de nous orienter vers un monde plus humain ? Que place-t-on au « sommet du cône » de l’aventure humaine ? Quel est ce mystère que nous explorons sans cesse ? Joseph Wresinski a cherché sa réponse au point brûlant où l’expérience du Quart Monde rencontre celle du peuple de Dieu.

II Le Quart Monde comme peuple

Reconnaître le Quart Monde comme un peuple est essentiel pour Joseph Wresinski. Non seulement pour que sa dignité soit reconnue, mais parce que l’éthique de la responsabilité pour autrui qui anime ce combat révèle le mystère de l’humanité. Nous perdons de vue l’amplitude de ce qui nous manque, quand nous nous passons de populations entières pour construire la société et son avenir.

[Or,] plus nous allons et plus nous nous enferrons, d’ailleurs, dans le refus de voir en lui un peuple (…). Au lieu de valoriser le milieu, d’en faire la rampe de départ d’une libération, au lieu de reconnaître ses valeurs et de les accepter comme elles sont vécues, nous prétendons protéger les familles de leurs semblables, les fractionnant en cas isolés11.

S’il faut prendre acte des conséquences de l’exclusion pour s’engager à la corriger et la guérir, la « destruction de la misère » demande un partage de vie, de connaissance et d’intérêt12. Sinon, « les familles le savent, elles jouent le jeu, gardant secrète une partie de leur vie de voisinage, d’entraide, de complicité ». La pensée et l’action de Wresinski, résumée dans la proposition « le peuple du Quart Monde », ont pour but la réunification des humains en une seule société, qui fera gagner en humanité l’un et l’autre peuple.

En d’autres termes, détruire la misère – qui est la conséquence funeste d’un faisceau d’exclusions et d’injustices – est nécessaire à l’unification de l’humanité et de l’humain dans la diversité, à la révélation de la bienheureuse interdépendance humaine, selon les mots de Philippe Pozzo di Borgo, et à la révolution de la communion13.

Qu’est-ce qui constitue le Quart Monde comme « peuple », selon Joseph Wresinski ? Une culture propre, non choisie bien sûr, qui inclut de vivre et d’assumer un logement insalubre, un voisinage difficile, un travail intermittent, une famille fragile, des échecs de l’éducation, des enfants mal traités, une généalogie ignorée. Cette culture, étrangère à la société qui l’a générée par l’exclusion, est essentiellement une « stratégie de vie14 ».

Les familles ont été tellement brassées, déplacées, dispersées à tous vents, regroupées, puis encore dispersées, au gré de l’évolution de nos villes et villages, de nos aménagements de territoire. Vous seriez étonné de découvrir les relations qu’elles gardent malgré tout entre elles, relations échappant à notre regard la plupart du temps15.

Le Quart Monde est un « milieu », un « monde » universel, un « peuple », « étranger dans son propre pays »16. Dans sa diversité, il porte des « éléments fondamentaux identiques » liés au type de « contrat » sur lequel se construisent en société ces populations, issues de la société des nantis, mais coupées d’elle par tout autre lien que « les organisations d’entraide », et la réprobation morale « des “gens bien”, comme elles disent17 ».

Peuple blessé et affaibli par le manque de l’essentiel, par la violence, la peur, la honte…, le Quart Monde vit une « communion secrète » qui « permet aux hommes et aux femmes de se connaître sans trop se parler, d’avancer simplement ensemble, pour soi et pour les enfants18. »

Pourtant quand « l’ordre humain se retire des lieux pour faire place à l’incohérence de la misère19 », se révèle, à travers la faiblesse et la faillibilité extrême, la « magnificence » de la dignité humaine, selon l’expression de Joseph Wresinski, reprise par Albert Chapelle. Quand l’humain est mis à nu dans ses capacités de connaissance, de parole, d’action et d’association par la misère, alors apparaît que « ce qu’est l’homme se situe en deçà et plus profondément que tout rapport de forces de quelqu’ordre que ce soit20 ». Et se révèle le chemin d’une libération pour tous :

Ce peuple sans nom, sans parole, sans force, manifeste en cela même la vérité de l’homme. L’homme n’est ni son langage, ni sa force, ni son travail, ni sa capacité de socialisation, il est tout cela et davantage. C’est en celui qui en est privé qu’est manifeste, non pas notre fausse valeur qui lui accorde commisération, mais la vérité de ce que nous sommes. Ce n’est par conséquent pas dans un rapport de force mais à partir de la faiblesse où nous l’avons mis que la solution doit se chercher, car ce sont des exclus et les exclus sont les faibles21.

À quelle condition devient-il visible qu’une action de réconciliation est le seul chemin de libération possible ? Un fait peut nous mettre sur la voie. Jean Vanier, fondateur de l’Arche et, en un sens, disciple de Joseph Wresinski, parle lui aussi du « peuple » de ceux qui ont l’expérience du handicap pour faire comprendre leur exclusion sociale, mais aussi la richesse de vie partagée dans les Communautés de l’Arche, partout dans le monde, richesse dont la société se prive par l’exclusion acceptée ou organisée.

Pour réunifier le monde humain fragmenté par de multiples exclusions, il faut que chacun reconnaisse en l’autre « des traits familiers, une parenté22 » que la diversité des vies et des histoires vient confirmer. Réconcilier l’un avec l’autre pour guérir l’un par l’autre les peuples séparés.

III L’expérience de Moïse et du peuple de Dieu

Pénétrer dans la Bible, c’est se laisser saisir par la Beauté, la Profondeur… c’est se laisser porter par la foi et l’espérance des hommes inspirés par Dieu Lui-même… c’est se laisser envahir par la présence de ce Père des cieux qui se raconte à travers cette histoire et parle ainsi à l’humanité23.

La figure de Moïse aide à comprendre l’expérience de Joseph Wresinski et d’ATD. Le fils du peuple esclave élevé comme un fils de Pharaon éclaire la figure du père Joseph et aussi de tout « volontaire » ou « allié » d’ATD, qui prend part à la libération du Quart Monde en participant à sa vie. La participation, et non la violence, prépare la libération, comme Moïse en fit l’expérience.

La violence exprime, selon le texte biblique, un refus hautain de partager la misère des exclus. « Qui t’a constitué notre chef et notre juge ? Veux-tu me tuer comme tu as tué l’Égyptien ? » (cf. Ex 2,14) Moïse méditera cette expérience dans un long stage au désert du Sinaï : Dieu libère en descendant avec son peuple. « Je serai avec toi » (Ex 3,7-11).

Par la foi, Moïse, devenu grand, refusa d’être appelé fils de la fille de Pharaon, aimant mieux être maltraité avec le peuple de Dieu que de connaître la jouissance éphémère du péché, estimant comme une richesse supérieure aux trésors d’Égypte l’opprobre du Christ. Il avait en effet les yeux fixés sur la récompense.

(He 11,23-25)

La vie partagée avec ceux qui sont à la fois « mon peuple » et « pas mon peuple » est un amour qui donne puissance à la faiblesse. L’enseignement du prophète Osée et des prophètes de l’exil me semble à l’arrière-plan de la foi de Joseph Wresinski dans la libération du Quart Monde et dans le rôle des prophètes de l’amour inconditionnel qui le rejoignent.

Puisque « la cohérence de sa culture n’est pas non plus la nôtre, même si des éléments fondamentaux sont identiques, [ses] actes ne peuvent pas être analysés à partir d’une autre histoire que la sienne propre24. » Les volontaires d’ATD engagés, pour un temps ou pour toujours, dans la vie partagée avec le peuple du Quart Monde, peuvent porter avec lui témoignage de la sagesse ou plutôt de la stratégie de vie qui l’habite.

La pensée du père Joseph est qu’une vraie rencontre n’est possible entre le peuple des exclus et les institutions d’une société divisée que grâce aux témoins de l’amour qui engagent leur vie avec lui. Grâce à l’acculturation coûteuse qui fait d’eux, en quelque sorte, des prophètes, deux peuples peuvent partager une nouvelle histoire. L’incarnation de la parole est le chemin de la libération de l’esprit. L’enfouissement des témoins dans la vie partagée est moins violent et plus fécond pour la société entière que toutes les médiations fonctionnelles. Car c’est bien les deux peuples qui sont transformés dans cette réconciliation.

D’une part, « les sociétés modernes ne facilitent pas cette acceptation du prochain, ni la solidarité qu’elle exige »… D’autre part, « dans le monde de la misère, cette gratuité est quasi impossible. Donner y est une nécessité vitale » plus qu’une générosité gratuite : « Aider, en Quart Monde, est toujours à charge de revanche25 », « car pour donner il faut prendre sur son nécessaire. (…) La misère n’est pas une voie vers un vrai partage ni vers une solidarité26. »

Nommer le Quart Monde un peuple, « avec ses manières, son langage, ses interprétations des événements, ses relations avec les autres27 », est à la fois réaliste et prophétique. Le peuple du Quart Monde est un fait : l’exclusion et ses conséquences se transmettent de génération en génération, enveloppant les familles et les enfants28. Sa libération est une espérance qui transforme la société qu’elle réconcilie. Pour Wresinski, la société n’est pas condamnée à la fragmentation et à l’exclusion. Mais elle ne peut s’unifier que si chaque peuple reconnaît et assume la vérité précaire de l’autre.

Les figures de Moïse et de la libération d’Égypte sont précieuses pour écarter les spectres de la vengeance ou de la revanche, qui pérennisent la déchirure que l’on entend réparer. « La haine rend solitaire et non pas solidaire, méfiant et non pas confiant29 ». Selon l’analyse marxiste, puissante à l’époque, « le poids des critères économiques est objectivement déterminant dans l’évaluation de ce qui est social ou de ce qui ne l’est pas ». Mais ces critères ne suffisent pas à penser l’action de libération à mener30.

Le Quart Monde est un peuple d’exclus – non une réalité économique. La lutte contre l’exclusion et ses conséquences est un combat pour la connaissance et la reconnaissance, pour la justice et la réconciliation. « Si la solidarité suppose la connaissance, celle-ci à son tour suppose une présence solidaire, durable. (…) La science ne peut pas demeurer plus longtemps la parente pauvre de la charité31. » Parce que la libération du peuple du Quart Monde a une dimension spirituelle, le père Joseph pense, dès le début, la mission d’ATD en termes d’éducation, de recherche et de science. Selon l’anthropologie de terrain et la « sociologie de la pauvreté » de Wresinski, c’est l’amour qui fait entrer dans la connaissance de l’autre, y compris de sa condition économique et politique.

Moïse est solidaire du peuple dont il est redevenu membre. C’est ainsi qu’il est devenu prophète, et qu’un « ramassis d’esclaves » devient peuple de Dieu pour le monde. À travers un cheminement difficile, partageant Alliance et ruptures, Moïse et le peuple béni et rebelle, blessé et exclu, passent ensemble de l’esclavage au service. Israël, avec ses prophètes, devient peuple de Dieu, c’est-à-dire premier témoin d’une libération de l’humanité dont il sera avec elle le premier bénéficiaire. Le Quart Monde, rejoint dans son exclusion par Joseph Wresinski et bien d’autres serviteurs de l’amour, devient peuple de Dieu, comme premier témoin d’une réconciliation de l’humanité dont il sera avec elle le premier bénéficiaire.

L’exclu, devenu l’élu, est prémices de communion.

IV Le peuple du Quart Monde, partenaire d’une réforme pastorale de l’Église

Pour le père Joseph, l’existence du Quart Monde n’est pas une fatalité. Si les pauvretés font partie de la condition humaine, limitée, comme les richesses, la misère peut être détruite. Le Quart Monde comme peuple de Dieu n’est pas destiné à durer toujours.

La différence entre la misère et la seule pauvreté matérielle relative (…), c’est la différence entre une société seulement injuste et une société franchement cruelle. Je me demande parfois si nous sommes capables de mesurer l’écart. Du côté de la pauvreté relative, vous voyez des situations d’exploitation dont les victimes peuvent pour le moins dénoncer l’injustice. (…) Du côté de la misère, vous voyez une oppression totale, comme légitimée et contre laquelle ne vaut aucun recours : « vous savez bien que pour ces gens-là il n’y a rien à faire. » La misère, ce n’est pas être inférieur faute de disposer de pouvoir, c’est la mutilation de votre qualité même d’être humain32.

Le Quart Monde n’est pas une réalité eschatologique mais historique. Cependant la réconciliation de la société et de ses exclus, le rassemblement de l’un et l’autre peuples séparés depuis des générations, ne s’opèrera pas par les moyens politiques ordinaires de l’administration des choses et des individus. Elle demande un partage de vie et de savoir. En d’autres termes, un engagement solidaire, une décision spirituelle, une fidélité créatrice à la fraternité humaine – comme Gabriel Marcel ou Jean-Marc Ferry l’ont réfléchie. L’inclusion aimante des deux peuples en un seul pour réparer et guérir l’exclusion subie.

« La misère », comme privation de toute ressource sociale, met à nu, nous l’avons dit avec Albert Chapelle, l’humanité inamissible et l’inhumanité violente de l’Homme. C’est pourquoi Wresinski pense que la misère fait des exclus du Quart Monde un peuple de Dieu, un témoin et un prophète de la transcendance humaine. Une transcendance qui se révèle et s’actualise dans l’exclusion et, plus encore, dans la réconciliation. Peuple de Dieu, peuple élu, qui trouve sa vocation prophétique au service de l’unité de l’humanité et de l’unité de l’humain. Face à une souffrance qui n’a aucun sens, seul l’amour qui se fait proche prépare une meilleure justice.

L’expérience de culpabilité, d’injustice et de violence transmise de génération en génération à ceux qui sont considérés comme des inutiles, met à nu la valeur de l’humanité commune qui transcende et fonde l’unité politique et économique de la société. C’est comme témoin de l’unité et de la diversité de l’humanité que l’Église est constamment appelée par le père Wresinski au devoir et à la gloire d’aimer les plus pauvres.

Membre du peuple de Dieu eschatologique, l’Église, que Wresinski ne sépare jamais de l’élection d’Israël, accomplie pour lui en Jésus, est une espérance irremplaçable pour le Quart Monde en raison de l’appel à l’amour universel qui retentit dans le ministère de Jésus, de la crèche de Bethléem au Golgotha. « Les chrétiens savent que leur solidarité doit s’étendre à tout homme, jusqu’à se sacrifier pour lui, puisqu’il est sacré, fils de Dieu33. » Les chrétiens comme peuple doivent être l’instrument de l’action de la Providence pour résister à l’exclusion des plus pauvres et des plus fragiles. « C’est beaucoup trop difficile pour chacun de nous. Saisir le dessein de Dieu par l’intuition et la foi, chacun de nous en est capable. Apprendre à y collaborer est affaire de l’Église34. »

La confiance que le père Joseph oppose sans cesse aux défaillances de l’Église et à la défiance envers elle n’est pas le signe d’une naïveté, encore moins d’une complaisance, mais un rappel à l’ordre de l’Église historique au nom de son appel eschatologique. Wresinski n’est pas non plus naïf devant l’ambiguïté des critiques des adversaires du christianisme. Les chrétiens et l’Église mettent en tension une société qui refuse de faire de tout homme un prochain, quel qu’en soit le coût, et qui pérennise ainsi le peuple des exclus. Les chrétiens comme peuple sont par essence au côté du peuple des exclus, ce qui peut leur attirer moquerie ou violence.

« Vous êtes dans le monde, mais vous n’êtes pas du monde » dit Jésus à ses disciples dans l’Évangile selon saint Jean (17,16). Le pape François appelle l’Église à se convertir de sa mondanité pour mieux agir dans le monde. La Lettre à Diognète, écrit chrétien du iie siècle, décrit dans des termes proches la condition et la mission des chrétiens : « Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers35 ».

Nul morbide « platonisme pour les pauvres », contre lequel Nietzsche proteste, dans la théologie mystique de Wresinski. Le renouveau théologique que le service du Quart Monde donne aux chrétiens dans la connaissance de Jésus et de l’Église naît d’une surabondance de vie partagée et d’un engagement de foi pour la libération et la réconciliation du monde.

Car si nous voulons que l’Église connaisse enfin l’unique Dieu, Celui que les pauvres connaissent et que les uns et les autres nous adorons, il faudrait qu’humblement tous ceux qui ont la joie de participer à cette vie, à cette vocation en milieu de pauvreté ne cessent de se sentir fils de l’Église, ne cessent de chanter humblement le Te Deum de miséricorde et de joie. Parce qu’il nous a été donné de rencontrer dans la misère des hommes qui nous ont révélé Jésus-Christ. Mais aussi parce qu’il nous est donné de ne pas le garder pour nous, de le partager en Église36.

Si le « monde » dont parle Jésus est ce réseau de relations humaines abîmées par les exclusions mutuelles et la violence, la réparation et le salut du monde sont un engagement pour la vie surabondante partagée. Le salut que Jésus, pauvre et crucifié, apporte à tous passe par la destruction de la misère, imposée ou subie, et trace le seul chemin d’une communion plus grande. Ceux qui se libèrent de ce fardeau d’exclusions avec l’aide de ceux qui les rejoignent deviennent Ses témoins, quelles que soient leurs convictions et leurs croyances.

Car dans le balbutiement des pauvres qui ont si peu appris, qui ne savent pas élaborer leur pensée ni la communiquer, il y a une manière de Dieu de S’entretenir avec eux. Or, nous pourrions peut-être sinon la découvrir, du moins la pressentir et nous trouver là, en état d’adoration commune du même Dieu, de ce Dieu mal formé, de ce Dieu tordu, de ce Dieu quand même. Nous éviterions cette rivalité entre deux Dieux : le leur et le nôtre. Le nôtre, ce Dieu que l’on pourrait considérer comme imparfait et qui n’est imparfait que parce que nous l’avons enfermé et inséré dans des formules, dans des définitions théologiques qui sont certainement valables et qu’il faut maintenir, mais qui ne vont pas jusqu’au bout37.

Peuple de Dieu témoin d’une mission spirituelle qui ne passe pas, l’Église n’est rien d’autre, pour le père Joseph, qu’une communion, un « corps mystique » de témoins réconciliés. Jésus n’appartient pas à l’Église, mais elle se ressource constamment en Lui. Pour transmettre son message aux plus pauvres, elle est appelée au partage de vie, de connaissance et de libération du peuple de Dieu international du Quart Monde.

Nous considérons difficile d’aller à Dieu, aujourd’hui plus qu’hier. Pour ma part, je témoigne que les plus pauvres sont sur le chemin, peut-être davantage que d’autres, en raison de leur soif d’absolution. Mais pour qu’ils le croient, l’Église doit le leur dire et elle a besoin, pour cela, de réapprendre ces choses sur la miséricorde et le pardon. (…) Toute leur existence est appel à la miséricorde. (…) Le Christ, qui connaît bien le cœur des hommes, n’a jamais rencontré les pauvres sans leur apporter le pardon, en plus de la guérison ou du pain. Et tous ceux qui ont vraiment fait avancer les pauvres, les ont libérés d’abord d’eux-mêmes. Ils leur ont rendu la dignité et la confiance en eux. Ils ont cru en eux et les ont convaincus qu’ils n’étaient pas coupables d’une misère que l’histoire leur avait léguée38.

Et ces derniers mots, qui dévoilent l’être de l’Église pour Wresinski et décrivent toute une réforme pastorale à partir de ce que lui révèle le peuple du Quart Monde :

L’Église, c’est ma conviction depuis longtemps, doit entendre l’appel des plus pauvres au pardon. Peuple de Dieu, ils sont sur le chemin qui va vers Lui. Ils viendraient à elle, si l’Église était en attente de comprendre et de pardonner39.

V Enjeux d’une pensée de la misère pour accompagner un monde plus humain

La pensée de Joseph Wresinski fait réfléchir aux enjeux de l’avenir de l’humanité.

En tolérant la misère d’aujourd’hui, nous préparons celle de demain. (…) Une société qui dans son ensemble refuse la misère et traduit cette attitude dans des actes, transforme les mentalités et les choix des générations futures40.

L’industrialisation numérique du monde et sa globalisation peuvent conduire à de nouvelles exclusions et provoquer une fragmentation de l’humanité. Plutôt qu’au refus de s’engager et de participer à ce changement d’époque par peur, nous sommes invités par l’expérience politique, économique et spirituelle d’ATD et d’autres mouvements semblables et divers – « généreux dans ce qu’il[s] croi[en]t et humble[s] dans ce qu’il[s] respecte[nt]41 » – à nous rassembler dans la diversité des engagements pour élaborer et diffuser des pratiques et des politiques nouvelles de libération et de participation.

Pour épargner à l’humanité la catastrophe d’une multiplication des Quart Monde, il faut promouvoir une éthique de la responsabilité pour autrui et de la bienheureuse interdépendance. Espérance improbable, si l’on considère les risques et les peurs qui nous divisent. Utopie lucide, si l’on s’organise en réseaux féconds pour que la multiplicité d’initiatives prises, partout dans le monde, humanisent l’avenir. Innover sans rupture pour faire émerger un nouvel humanisme, capable d’accompagner un changement d’époque et de préparer pour tous une nouvelle Renaissance.

Travail sur soi et engagement social, efficacité humaine et respect des fragilités, inspiration et accueil de l’autre. Ce qui commence toujours, pour les chrétiens, à l’échelle personnelle est inséparable de la transformation de l’humanité. Pour que la technologie soit au service de l’humain, pour que l’humain soit la principale ressource de l’avenir.

Pourquoi faire retour sur soi-même, pourquoi embrasser ma voie particulière, pourquoi unifier mon être ? Et voici la réponse : pas pour moi. (…) Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. (…) Ce n’est pas de toi mais du monde qu’il faut te préoccuper42.

Notes de bas de page

  • 1 Je reprends et modifie quelque peu ici une intervention faite lors du colloque organisé à Cerisy par ATD Quart Monde du 6 au 13 juin 2017 à l’occasion du centenaire de la naissance du père Wresinski : « Ce que la misère nous donne à repenser (avec Joseph Wresinski) ». Les Actes paraîtront aux éditions Herman en 2018. La NRT remercie les organisateurs, Marc Leclerc, Bruno Tardieu et Jean Tonglet, de l’autoriser à publier ce texte.

  • 2 J. Wresinski, Les pauvres sont l’Église. Entretiens entre le Père Joseph Wresinski et Gilles Anouil, Paris, Centurion, 1983.

  • 3 Cf. T. Monfils, Le Père Joseph Wresinski (1917-1988). Sacerdoce et amour des pauvres, préf. Card. Etchegaray, postf. J. Vanier. Éd. augmentée grâce aux nouveaux documents archivés au Centre Joseph-Wresinski, coll. Donner raison - théologie 58, Namur, Lessius, 2017.

  • 4 J. Wresinski, Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 74.

  • 5 Ibid., p. 71.

  • 6 J. Wresinski, préface à J. Labbens, Le Quart Monde. La pauvreté dans la société industrielle : étude sur le sous-prolétariat français dans la région parisienne, Pierrelaye, Science et Service, 1969, p. 10.

  • 7 Id., Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 71.

  • 8 Cf. P. Teilhard de Chardin, « Science et Christ, ou analyse et synthèse » (1921), dans Œuvres complètes, t. 9, Paris, Seuil, 1965, p. 56.

  • 9 J. Wresinski, préf. à J. Labbens, Le Quart Monde (cité n. 6), p. 24.

  • 10 J. Wresinski, « La violence faite aux pauvres », Igloos/Le Quart Monde (1968), p. 4.

  • 11 Id., Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 76.

  • 12 Cf. J. Wresinski, préf. à J. Labbens, Le Quart Monde (cité n. 6), p. 26-30.

  • 13 P. Pozzo di Borgo, Toi et moi, j’y crois, coll. Points Vivre, Paris, Points, 2016.

  • 14 J. Wresinski, Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 78.

  • 15 Ibid., p. 74.

  • 16 À la différence du « mendiant des bords du Gange », ou de la chrétienté traditionnelle, qui, « s’il n’a pas d’autre dignité, garde celle d’être un moyen de sanctification pour les non-pauvres » (Id., préf. à J. Labbens, La condition sous-prolétarienne. L’héritage du passé, Paris, Science et Service, 1965, p. 14).

  • 17 Id., Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 72-73, 75.

  • 18 Ibid., p. 78.

  • 19 Id., préf. à J. Labbens, La condition sous-prolétarienne (cité n. 16), pro manuscripto, p. 11.

  • 20 A. Chapelle, « “Ce peuple sans nom manifeste la vérité de l’homme”. ATD Quart Monde, une pensée sociale au service des hommes », supra, p. 240.

  • 21 Ibid.

  • 22 J. Wresinski, Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 71.

  • 23 Id., préf. à C. Mesters, La mission du peuple qui souffre. La non-violence des pauvres dans les Quatre Chants d’Isaïe, Paris, Cerf, 1984, p. 11.

  • 24 J. Wresinski, Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 72.

  • 25 Ibid., p. 79.

  • 26 Ibid., p. 80.

  • 27 Cf. ibid., p. 89.

  • 28 Pour Joseph Wresinski, le Quart Monde est un peuple, en particulier parce qu’il est composé de familles. C’est pourquoi il s’oppose avec elles au placement des enfants. Voir par exemple : « En quoi consiste la journée d’un enfant », dans préf. à J. Labbens, Le Quart Monde (cité n. 6), p. 19-21.

  • 29 J. Wresinski, préf. à C. de Mesters, La mission du peuple qui souffre (cité n. 23), p. 14.

  • 30 A. Chapelle, « “Ce peuple sans nom manifeste la vérité de l’homme”… » (cité n. 20), p. 237.

  • 31 J. Wresinski, préf. à J. Labbens, La condition sous-prolétarienne (cité n. 16), pro manuscripto, p. 15-16.

  • 32 Id., Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 91.

  • 33 Ibid., p. 78.

  • 34 Id., Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, Paris, Cerf, 1986, p. 9-10.

  • 35 « Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère » (Lettre à Diognète, 5-6, éd. Funk, 1, 317-321).

  • 36 J. Wresinski, Le destin de Dieu parmi les pauvres, Conférence organisée par le Mouvement Chrétien pour la Paix à Neuilly-Plaisance le 25 juillet 1971, pro manuscripto, p. 5.

  • 37 Ibid., p. 6. C’est le message de toute cette conférence d’appeler l’Église à construire une théologie du peuple, dont le pape François est un témoin.

  • 38 Id., Les pauvres sont l’Église (cité n. 2), p. 85.

  • 39 Ibid. p. 91.

  • 40 Id., préf. à J. Labbens, Le Quart Monde (cité n. 6), p. 25.

  • 41 Selon les mots d’Albert Chapelle dans « Une pensée sociale au service des hommes » (cité n. 20), p. 243.

  • 42 M. Buber, Le chemin de l’Homme, Paris, Les Belles Lettres, 2015, p. 42.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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