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La laicità nella Chiesa oggi: Benedetto o Francesco?

Forestier L. (o.f.), Waymel D. (c.s.j.)
La pubblicazione nel 2016 di un'importante lettera indirizzata al cardinale Marc Ouellet, in qualità di Presidente della Commissione pontificale per l'America Latina, ha rilanciato il dibattito a proposito del posto dei laici nella vita della Chiesa. Alcuni commentatori hanno cercato di opporre Benedetto XVI a Francesco. In reltà, contro qualsiasi rischio di «clericalismo», i due papi sucessivi valorizzano fortemente l'iniziativa dei laici che si impegnano in nome della loro fede nei settori più diversi: dall'economia alla politica, al sociale, al culturale, ecc. Tuttavia, una sfumatura tra i due papi è riscontrabile sulla questione della sinodalità e del rapporto con il mondo, che può essere illustrata attraverso l'insistenza di Francesco in Europa, disponibile a considerare impegni nuovi per i laici nel campo politico e sociale.

À la suite de l’audience du 4 mars 2016 accordée à l’Assemblée plénière de la Commission pontificale pour l’Amérique latine réunie pour réfléchir à la question de « l’engagement indispensable des laïcs dans la vie publique des pays latino-américains » – thème choisi par le pape lui-même –, le pape François a écrit une lettre au cardinal Ouellet, président de la Commission. Rédigée de sa propre initiative, cette lettre pontificale, datée du 19 mars 2016 et rendue publique le 26 avril 2016, « représentait et approfondissait les idées avancées lors de l’audience, en leur donnant une forme plus aboutie1 ». Sans avoir l’autorité d’une encyclique, d’une exhortation apostolique ni même d’une lettre apostolique, ce texte profondément enraciné dans le contexte d’Amérique latine rejoint néanmoins des problématiques ecclésiologiques universelles. En effet, la lettre interroge la réception de Vatican ii quant à la modalité d’engagement des fidèles laïcs dans l’Église et dans le monde, ainsi que la responsabilité des pasteurs à leur égard, de sorte qu’il n’est pas possible de la relativiser en l’enfermant dans son contexte initial.

Or, cette lettre a fait l’objet d’un commentaire avisé par Guzmán Carriquiry Lecour, vice-président de la commission pontificale pour l’Amérique latine. Conscientes de l’intérêt de ces documents, les éditions Salvator ont publié ces deux textes dans le même volume. L’ensemble peut ainsi donner l’impression d’une rupture entre François et son prédécesseur, à l’image de nombreux commentaires médiatiques, sans parler de certaines manœuvres curiales. Ainsi, Guzmán Carriquiry Lecour n’hésite pas à affirmer qu’il existe un changement de paradigme entre la pensée des deux derniers papes quant à la manière de penser le renouvellement de la présence de l’Église au monde :

Le pape Benoît xvi préférait imaginer l’avenir de l’Église comme celui des « minorités créatives » au sein d’un monde de plus en plus confus et violent. Le pape François se tourne quant à lui vers l’option d’être de plus en plus Peuple parmi les peuples, Peuple saint des fidèles de Dieu avec toute sa consistance théologale et historique, dans les conditions d’inculturation les plus variées (au-delà de toute idée de majorité ou de minorité)2.

De plus, Michel Cool, dans l’introduction aux textes qu’il propose, accentue à plusieurs reprises cette opposition entre François et Benoît, et laisse apparaître ainsi une méconnaissance de certains équilibres de la pensée de ce dernier, car bien des éléments de la théologie bergolienne relative aux fidèles laïcs sont déjà présents dans la pensée ratzingerienne3.

Au-delà de ce débat, le trentième anniversaire du Synode de 1987 sur les laïcs, suivi de la publication de l’exhortation apostolique Christifideles laici (30 décembre 1988) constitue une invitation à mesurer le renouvellement des questions ecclésiologiques sur la mission des laïcs. Après avoir exposé les points de continuité entre les deux derniers papes à propos de la place des laïcs dans la mission de l’Église, nous rendrons compte des accents différents de la réception conciliaire, en cherchant à dégager les fondements de cette diversité. Enfin, nous présenterons certains déplacements auxquels cette lettre de 2016 nous invite, en particulier en Europe.

I Une commune insistance sur la place des laïcs dans la mission de l’Église

Dans les représentations les plus communes sur la situation actuelle de l’Église catholique, il n’y pas que des journalistes pour opposer les papes entre eux, en soulignant les clivages entre des personnalités et des positionnements. Cela se vérifie dans certaines interprétations de Vatican ii, avec l’opposition entre une approche roncallienne et une approche montinienne, entre l’inspiration initiale de Jean xxiii et la manière dont Paul vi a continué et achevé le dernier concile. L’année des trois papes, comme on surnomme parfois 1978, a conduit à l’élection inattendue de Jean-Paul ii que des commentateurs ont opposé à Paul vi. Il en fut de même, en 2005, lors de l’élection – plus attendue, il est vrai – de Joseph Ratzinger, en opposant un profil plus charismatique et un profil plus intellectuel. Il en va naturellement de même avec la construction de l’opposition entre Benoît xvi et François. Certes, la renonciation de Benoît xvi a conduit à l’effacement de l’un des acteurs principaux de la réception de Vatican ii, là où chacun de ses prédécesseurs, depuis Jean xxiii, avait participé comme Père conciliaire ou comme pape au dernier concile. Certes, comme théologien puis expert, J. Ratzinger fut associé à l’événement Vatican ii. Mais il fut surtout un acteur majeur de la réception, d’abord comme professeur de théologie, puis comme évêque, comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et enfin comme pape. Jorge Bergoglio était étudiant pendant le concile, et il en a nécessairement une perception différente, sans que l’on puisse en déduire une forme d’opposition. Si l’on relève des accents différents entre les deux papes successifs, liés certainement à l’histoire de chacun et à sa place dans le processus de réception, il existe entre eux de nombreux points de convergence, rarement relevés, qu’il convient de valoriser.

Ceci se vérifie en particulier sur la question de la place des laïcs dans la mission de l’Église. Tout d’abord il est nécessaire de souligner une même dénonciation du cléricalisme chez les deux derniers papes, qui affirment avec netteté la dimension performative du baptême. Cela conduit l’un et l’autre à formuler de vraies remises en cause de l’attitude de certains évêques. Enfin, il convient de mettre en perspective la centralité pour Benoît xvi comme pour François de la notion de renouvellement dans l’Église comme principe vital qui se déploie par une attention aux signes des temps.

1 Une même dénonciation du cléricalisme

Le concile Vatican ii, en renouant avec l’ecclésiologie de communion de l’Église ancienne, a redonné la priorité à ce que Yves Congar appelle « l’ontologie de la grâce », commune à tous les baptisés, qui précède toutes les mises en œuvre particulières. Ainsi, l’accent a été mis sur la commune vocation sacerdotale, prophétique et royale de tous les baptisés participant aux richesses et aux responsabilités que comporte la consécration baptismale. La source même de toute vie chrétienne est sa relation au Christ, constitutive de l’être et de l’action du baptisé. Cette relation met l’ensemble des baptisés devant leur commune participation à la vie du Christ et leur commune dignité dans l’édification, la vie et la mission de l’Église, à l’intérieur de leurs responsabilités diverses.

Ainsi, la réflexion conciliaire sur les baptisés, appelés à « s’offrir en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu » (Rm 12,1), à porter témoignage de l’Évangile, et à rendre raison de leur espérance (1 P 3,15), s’est inscrite dans cette perspective globale de la communion et de la mission de l’Église, avec un dépassement de la figure, historiquement située, d’une double mission dans l’Église : une ad intra confiée aux seuls ministres ordonnés et une autre ad extra confiée aux laïcs. Dans cette perspective, la vocation et la mission des laïcs, dont le caractère séculier est souligné4, se sont particulièrement déployées à travers deux figures significatives après Vatican ii dans les Églises d’Occident : celle de laïcs rassemblés dans des « communautés nouvelles » avec une spiritualité propre ; celle des laïcs auxquels est confié un « ministère », c’est-à-dire une responsabilité ecclésiale précisément déterminée, d’importance vitale, reconnue par l’Église locale, établie pour une certaine durée, en reprenant les cinq critères de Congar en 19735.

Or, J. Ratzinger n’a pas accueilli de la même manière ce double renouveau. Il a même clairement pris ses distances face à l’engouement suscité par le déploiement des ministères des laïcs. En 1970, dans son article « Fondements anthropologiques de la fraternité6 », il dénonçait le développement d’une certaine théologie du laïcat luttant en faveur d’une nouvelle forme du ministère ecclésial, ce qui, selon lui, est bel et bien une contradiction en soi. Car, disait-il, soit « le laïc est laïc, soit il ne l’est pas. Une théologie du laïcat, qui est menée comme une lutte pour une représentation proportionnelle dans le gouvernement de l’Église, est une caricature d’elle-même et le demeure, même si on cache ce malentendu derrière l’expression d’un “régime” synodal de l’Église7 ». Pour J. Ratzinger, le développement de ce type de théologie contribue à ce que l’Église ne s’occupe plus que d’elle-même, alors qu’une « Église qui se comprend et vit d’une façon juste ne se regarde pas, mais elle se quitte et agit pour les autres8 ».

En revanche, il s’est montré très favorable à la prise de responsabilité par des laïcs – en tant que laïcs – à l’intérieur de la mission de l’Église. Il l’a fait en étant ouvert aux nouveaux mouvements remettant en valeur le caractère universel de la mission apostolique et la radicalité de l’Évangile. Devant certains besoins urgents, il voyait dans ces mouvements de laïcs de vrais sujets actifs, œuvrant avec audace à travers des initiatives plus ou moins reconnues et favorisées par les pasteurs. Il a souvent affirmé que les nouveaux mouvements ont exercé une influence positive dans la vie ecclésiale locale, et qu’ils ont apporté un dynamisme évangélisateur à l’Église dans le contexte postconciliaire. Certes, on peut regretter que J. Ratzinger oppose ces mouvements qui remplissent la mission de l’Église à ceux qui réfléchissent aux ministères nouveaux, confiés à certains laïcs dans l’Église. Néanmoins, force est de constater que François, en luttant contre le cléricalisme, ne fait pas œuvre d’originalité par rapport à Benoît xvi, car il s’inscrit dans cette même dynamique. Il souligne le danger d’un tel cléricalisme :

[Celui-ci] conduit à la fonctionnarisation des laïcs, les reléguant au rang de « chargé de mission », bloquant ainsi les initiatives diverses, les efforts et l’audace, si je puis dire, nécessaires pour apporter la Bonne Nouvelle de l’Évangile dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Loin de booster les différentes propositions, le cléricalisme éteint lentement la flamme prophétique dont toute l’Église est appelée à témoigner au sein de son peuple. Le cléricalisme oublie que la visibilité et la nature sacramentelle de l’Église appartiennent à tout le peuple de Dieu et non seulement à quelques élus illuminés9.

Bien que le cléricalisme, dénoncé par l’un comme par l’autre, provienne tout autant des fidèles laïcs que des pasteurs, c’est à ces derniers que François s’adresse particulièrement, comme son prédécesseur l’avait fait en son temps, en interrogeant cette attitude qui refuse de laisser les laïcs déployer leurs dons et leurs charismes, au service de la mission de l’Église.

2 Le renouvellement missionnaire et la mise en cause de l’attitude de certains évêques

Comme Benoît xvi, François n’hésite pas à s’adresser aux pasteurs pour situer leur responsabilité et les inviter à accueillir et à encourager ce qui leur échappe sans doute, mais qui est une expression des dons multiformes de l’Esprit. En effet, face à de multiples initiatives, les pasteurs doivent s’interroger sur ce qu’il convient de faire pour « encourager et promouvoir la charité et la fraternité, le désir du bien, de vérité et de justice10 ». François observe que les pasteurs ne doivent pas « avoir le monopole sur les solutions aux nombreux défis de la vie contemporaine11 ».

De même, dans un autre contexte, J. Ratzinger n’hésitait pas à faire également remarquer – il y a quarante ans – la maladresse de certains pasteurs « ligotés par leurs plans pastoraux ». Ceux-ci, regrettait-il, ne se laissent pas bousculer et sont peu enclins à donner une place aux nouveaux charismes et d’une manière générale à accueillir tout ce qui « ne résulte pas de la planification émanant d’une administration pastorale, mais a surgi de soi-même12 ». De ce fait, note-t-il, « les organismes administratifs – justement quand ils veulent être très ouverts au progrès – ne savent qu’en faire ; cela ne cadre pas avec leur concept13. »

Benoît xvi et François se rejoignent sur l’ouverture dont doivent faire preuve les pasteurs à l’égard de l’action de l’Esprit Saint au cœur de l’existence de laïcs, hommes et femmes, qui veulent avant tout témoigner de leur foi à l’intérieur d’un contexte social qu’ils connaissent de l’intérieur. Ils évoquent alors la créativité et l’imagination de certaines initiatives provenant de divers membres du peuple de Dieu, capables de répondre aux problèmes actuels. Il y a d’une certaine manière une invitation à s’inscrire dans la réception du concile qui « valorise les laïcs comme sujets actifs dans l’Église14 » dans le contexte de la nouvelle évangélisation, mais dans une perspective autre que celle de l’Action catholique.

Or, comme signe concret de la réception de Vatican ii, un ensemble d’initiatives sont nées spontanément dans le peuple chrétien, avec l’apparition de ce qu’il est devenu habituel de désigner comme « nouveaux mouvements », même si certains d’entre eux vont bientôt atteindre la cinquantaine d’années15. Ces associations, soutenues tant par Jean-Paul ii que par Benoît xvi, s’appuient sur un charisme fondateur et ont une physionomie et une finalité communes, en voulant encourager et soutenir l’expérience de foi. Elles ne sont pas le rassemblement d’une « élite » bien formée, mais rassemblent principalement des fidèles laïcs qui ont fait une expérience de foi et qui découvrent la mission comme la communication de cette expérience vive de l’Évangile. Ces réalités ecclésiales, dont les plus importantes ont un caractère international, rassemblent essentiellement des laïcs autour d’un projet missionnaire clairement explicité.

De son côté, au-delà de l’appartenance à une association, François, dans son exhortation Evangelii gaudium (2013), invite tous les fidèles ayant rencontré l’amour de Dieu en Jésus-Christ à devenir des « disciples-missionnaires » (EG 1). C’est au nom de cette vocation missionnaire qui naît du baptême que l’exhortation apostolique invite à un véritable renouvellement, quitte à bousculer les cadres préétablis. François anticipe même la réaction de certains, laïcs ou pasteurs16.

L’enjeu n’est donc pas « l’autonomisation » des laïcs, hommes et femmes, dans l’Église, mais la valorisation, au cœur de la société et du monde, d’une expérience de foi personnelle et communautaire, afin d’inscrire la présence de Dieu dans l’histoire des hommes. Benoît xvi comme François ne cessent de rappeler la nécessité de dépasser tout ecclésiocentrisme ruineux au profit d’un témoignage à l’intérieur même des sociétés et de l’histoire.

3 L’appel à un engagement public des fidèles du Christ

À propos de ces nouvelles réalités ecclésiales, J. Ratzinger remarque que les laïcs y montrent leur liberté, leur créativité et emploient leurs forces pour servir la mission, selon une modalité qui correspond précisément à celle de leur vocation dans l’Église17. Il note qu’il serait dangereux de la part de la structure hiérarchique de mettre ces voix prophétiques de côté parce qu’elles sont parfois dissonantes. Au contraire, la hiérarchie doit toujours être éveillée et attentive à ces appels et, à travers eux, à la présence de l’Esprit, qui peut être dérangeante. Elle est sans cesse conviée à se laisser interpeller et vivifier par ce que l’Esprit suscite de nouveau, en reconnaissant que c’est l’un des moyens par lesquels le Seigneur renouvelle sans cesse la réalité ecclésiale. Il n’est donc pas question, selon J. Ratzinger, d’opposer une Église hiérarchique et institutionnelle à une Église pneumatologique et prophétique. Les grandes figures prophétiques n’ont eu de cesse de servir l’Église en contribuant à la rendre vivante, en communion avec la hiérarchie, et avec le souci de l’unité de l’Église. N’est-ce pas également ce que souligne François lorsqu’il affirme que « nous, en tant que pasteurs, nous ne devrions pas avoir un monopole sur les solutions aux nombreux défis de la vie contemporaine. Nous devons au contraire nous tenir aux côtés de notre peuple, en l’accompagnant dans ses recherches et en stimulant cette imagination capable de répondre aux problèmes actuels18 » ?

Pour les deux pasteurs romains, la vocation des laïcs est d’abord de répondre à leur mission, à l’écoute des défis du temps, des sociétés et des cultures pour y apporter la foi, l’espérance et la charité qui les animent. À la session inaugurale des travaux de la cinquième conférence générale de l’épiscopat latino-américain (Aparecida, 2007), Benoît xvi affirmait :

s’agissant d’un continent de baptisés, il faudra combler l’absence notable, dans le cadre politique, de la communication et de l’université, de voix et d’initiatives de responsables catholiques à la forte personnalité et au dévouement généreux, qui soient cohérents avec leurs convictions éthiques et religieuses. Les mouvements ecclésiaux disposent ici d’un vaste domaine pour rappeler aux laïcs leur responsabilité et leur mission d’apporter la lumière de l’Évangile dans la vie publique, économique et politique19.

Les laïcs sont donc invités à vivre leur foi là où ils sont, en renouvelant autant qu’il sera nécessaire leur manière d’être en Église, selon les mots de Benoît xvi qui fustige toute recherche d’uniformisation.

Cette posture est également reprise par François avec un accent un peu différent puisqu’il développe sa pensée en insistant sur l’inculturation de la foi, l’inculturation étant un processus qui inscrit la foi au cœur d’une histoire, d’une vie sociale, politique et publique et qui est alors accueillante aux nouvelles formes de célébration, d’organisation de la foi et d’annonce de la foi20. Loin de tout cléricalisme, il ne s’agit donc pas de générer « une élite de laïcs, considérant qu’ils doivent se cantonner à servir les prêtres » estime François21, mais il convient de permettre aux fidèles laïcs de déployer leurs dons et leur vie théologale au service du monde, de la société où ils se trouvent.

Pour l’un comme pour l’autre, l’Église doit avoir conscience qu’elle ne peut pas être un club fermé, préoccupé de ses seules règles de fonctionnement. Ainsi, J. Ratzinger rappelle-t-il que

être toujours ouverte sur la totalité de la société, est un élément constitutif et indissociable de l’Église. (…). Nous devons être avant tout missionnaires, dans le sens où nous montrons à la société les valeurs qui doivent former sa conscience, valeurs qui sont à la base de l’existence de l’État et d’une communauté sociale vraiment humaine22.

Sur le fond de cette commune conviction d’une place essentielle des laïcs dans la mission de l’Église, et d’un refus de tout cléricalisme qui voudrait limiter finalement les dons du Saint-Esprit aux seuls membres d’une hiérarchie ecclésiastique, cette dernière phrase de J. Ratzinger est typique d’une différence d’accent dans la réception de Vatican ii, qu’il importe de bien situer.

II Une réception conciliaire différenciée

S’il est certainement trop tôt pour proposer un regard d’ensemble sur la réception conciliaire entre deux papes successifs, la lettre au cardinal Ouellet fait apparaître en creux deux éléments essentiels de différenciation entre les deux pasteurs romains. Tout d’abord, il apparaît clairement que François veut que l’Église, qui a pris le chemin d’une synodalité renouvelée avec le choix par Jean xxiii de convoquer Vatican ii, poursuive cette dynamique nouvelle d’une plus grande consultation de l’ensemble du peuple chrétien, ce qui ressort moins des écrits du théologien bavarois devenu pape. En outre, Benoît xvi et François utilisent des concepts différents pour réfléchir au renouveau de l’attitude de l’Église dans le monde. Si le premier invite à découvrir l’importance de l’être et de la posture des minorités, le second parle plutôt du peuple des baptisés où tous sont convoqués au service de la mission. Cette différence de vocabulaire demande que l’on précise la notion de « minorité » dans la pensée de J. Ratzinger, en évaluant l’importance du facteur géographique. De même, la lettre au cardinal Ouellet est l’exemple d’un document adressé à des interlocuteurs bien précis, qui ne se présente pas comme universel. Comment le recevoir en Europe, en tenant compte de la dynamique de décentralisation, partiellement envisagée par certains textes conciliaires, sur laquelle François insiste à plusieurs reprises (cf. EG 16) ?

1 Une insistance nouvelle sur la synodalité

Dans sa lettre au cardinal Ouellet, François invite les pasteurs à avoir confiance « en notre peuple, sa mémoire, son flair. Ayons confiance en l’Esprit Saint qui agit en eux et avec eux, et que cet Esprit n’est pas la propriété exclusive de la hiérarchie ecclésiale23 ». Cette insistance sur la capacité spontanée du peuple chrétien à trouver les manières de vivre la foi chrétienne à l’intérieur d’un contexte donné s’est déployée, de façon inédite, lors de larges consultations dans la préparation du double rendez-vous synodal concernant la famille, puis du Synode de 2018 sur les jeunes.

Lors de l’anniversaire de l’institution du synode des évêques par Paul vi, le 17 octobre 2015, François s’est longuement expliqué sur cette affirmation centrale et décisive : « le chemin de la synodalité est justement celui que Dieu attend de l’Église du troisième millénaire24. » Mais que signifie cheminer ensemble ? Il s’agit d’être dans une posture d’écoute active de tous les membres du peuple de Dieu, à l’intérieur des responsabilités diversifiées de chacun.

Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter « est plus qu’entendre ». C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre. Le peuple fidèle, le Collège épiscopal, l’Évêque de Rome, chacun à l’écoute des autres ; et tous à l’écoute de l’Esprit Saint, « l’Esprit de Vérité » (Jn 14,17), pour savoir ce qu’il dit aux Églises (Ap 2,7)25.

Il a bien conscience qu’une consultation de ce genre ne suffit pas pour écouter le sensus fidei ; elle demeure néanmoins une initiative qui peut inspirer l’Église à tous ces niveaux. Tout chemin synodal doit commencer en écoutant le peuple qui participe aussi à la fonction prophétique du Christ mais n’entend pas diluer pour autant la responsabilité des pasteurs, appelés à formuler la foi des Églises qu’ils président. Enfin, François rappelle clairement que ce chemin synodal culmine dans l’écoute de l’Évêque de Rome, appelé à se prononcer comme « pasteur et docteur de tous les chrétiens26 ».

Or, il faut reconnaître que J. Ratzinger/Benoît xvi, dans ses écrits, a attiré l’attention des pasteurs face à la dilution de leur responsabilité personnelle devant les instances de consultation, considérant ces processus comme de la « bureaucratisation ». Les écrits de J. Ratzinger mettent en lumière qu’il a dépensé une grande partie de ses ressources intellectuelles et spirituelles à dénoncer la disparition du principe de responsabilité personnelle des pasteurs, au nom de l’élaboration d’un petit groupe de salariés d’Église. Il évoque combien sa brève expérience de participation à ces conseils en tant qu’évêque a été négative27. Ce sont pourtant des institutions importantes pour le gouvernement de l’Église, comme le montrent les différentes institutions prévues par le droit de l’Église, pour une participation des fidèles à la mission de l’Église selon la condition et la fonction de chacun, respectant naturellement la place singulière de l’épiscopat.

Alors même que J. Ratzinger s’est employé à dénoncer la dialectique institution/charisme, il semble manifester une certaine réserve par rapport aux institutions communautaires de gouvernement qui sont pourtant des lieux d’écoute de l’Esprit Saint. À la différence d’un Jorge Bergoglio, les instances synodales ne sont pas présentées dans ses écrits comme des lieux nécessaires pour écouter le sensus fidei fidelium de l’ensemble du peuple chrétien. Ces accents différents se déploient également dans une manière de penser la mission de l’Église dans le monde contemporain.

2 Un renouvellement de la question du rapport de l’Église au monde

Nous pouvons également discerner des accents différents chez Benoît xvi et François dans les prises de parole quant à la posture de l’Église dans le monde, comme cela ressort en particulier de la lettre au cardinal Ouellet. Ainsi, on ne peut manquer de remarquer la place que François donne au déploiement de la pastorale populaire. Il affirme qu’elle est une clé herméneutique « qui peut nous aider à comprendre l’action qui peut être générée lorsque le Peuple saint des fidèles prie et travaille28 ». La culture populaire évangélisée, imbibée de valeurs de foi et de solidarité, peut entraîner le développement d’une société plus juste et plus chrétienne. François invite les pasteurs à poser un regard contemplatif, un regard de foi pour découvrir Dieu qui habite dans les maisons, les rues, les places. « Dieu vit parmi les personnes qui favorisent la charité, la fraternité, le désir du bien, la vérité, la justice. Cette présence ne doit pas être montée de toutes pièces, mais plutôt découverte, dévoilée29. » Les pasteurs sont donc incités à accompagner l’ensemble du peuple chrétien qui doit être acteur de l’évangélisation de toute la culture et contribuer ainsi à ce que le Règne de Dieu, qui déborde des frontières de l’Église, advienne dans sa plénitude. Le pape actuel présente donc un regard résolument optimiste et bienveillant sur le monde, la société habitée de nombreuses ressources spirituelles et capable d’accueillir l’évangile.

Si cette perspective n’est pas étrangère à Benoît xvi, elle est loin d’être un leitmotiv dans ses écrits et sa posture pastorale. Il n’hésitera pas à parler de l’optimisme naïf du concile Vatican ii et d’une analyse du concept « monde » pré-théologique dans la constitution Gaudium et spes. Dès 1975, cela l’amène à exprimer sa perplexité face à la vision du rapport de l’Église au monde

vu comme un colloque, comme un parler ensemble et comme la recherche en commun de la solution des problèmes, l’Église apportant dans le dialogue ses propres possibilités, et attendant un progrès grâce à l’échange de ses propres possibilités avec celles des autres30.

Cette constitution et les délibérations où elle a pris naissance « respirent un optimisme étonnant. Si l’humanité et l’Église coopéraient, il semblait que plus rien ne serait impossible. L’attitude de réserve critique à l’égard des forces déterminantes du monde moderne devait être effacée par une insertion résolue dans leur mouvement31 ». Il faudra attendre l’ultime moment de son pontificat lors d’un échange avec le clergé romain au cours duquel il revient sur l’événement conciliaire pour l’entendre dire que Gaudium et spes est un « grand document32 », tout en soulevant la question toujours actuelle de l’impact des médias sur le fonctionnement conciliaire.

Un détail de la lettre au cardinal Ouellet montre l’un des éléments de cette diversité dans la prise en compte du rapport entre l’Église et le monde. En effet, François rappelle qu’il est du rôle des pasteurs d’ouvrir les « portes » afin de permettre aux protagonistes de l’histoire que sont les laïcs de mettre en œuvre la foi qui les habite à l’intérieur du monde contemporain, de « consumer cette foi » en étant situés sur cette articulation entre l’Église et le monde. En réalité, c’est l’ensemble du pontificat de François qui semble marqué par une attention à la question de la frontière – jamais confondue avec la limite qui, elle, ne doit pas être franchie sous peine de rupture33. La frontière est précisément la question que François habite de sa personne même, que ce soit en se rendant dans l’île de Lampedusa le 8 juillet 2013, marquant symboliquement l’une des frontières majeures de l’Europe, ou encore en présidant une célébration eucharistique à Ciudad Juarez, le 17 février 2016, lors de son voyage apostolique au Mexique, s’assurant que les personnes situées sur le territoire des États-Unis d’Amérique peuvent effectivement communier. Les indications qu’il donne aux rédacteurs jésuites de la Civiltà cattolica34 montrent que le christianisme, en nous situant sur la frontière entre mort et résurrection, nous permet d’habiter la frontière par les ressources qu’offre la foi.

Au-delà de la différence entre les deux pasteurs romains, sur fond de volonté commune de recevoir Vatican ii, la vraie question posée par cette Lettre au cardinal Ouellet tient aussi à la manière dont nous pouvons la recevoir dans le contexte occidental qui nous caractérise, en prenant conscience de la manière dont la question des frontières vient renouveler l’engagement des laïcs dans la mise en œuvre de la vocation à la sainteté par l’insertion à l’intérieur de nos sociétés.

III L’Église et les laïcs en Europe

En tenant compte de cette différence d’accent entre Benoît et François, à l’intérieur du processus de réception conciliaire « de l’unique sujet-Église35 », l’essentiel tient sans doute à reformuler – de l’intérieur d’une situation continentale et ecclésiale très singulière – ce qui est convergent quant à la place des laïcs dans l’Église, quant aux ressources que celle-ci doit leur offrir pour qu’ils soient d’authentiques témoins de l’Évangile. Or, la différence sur la synodalité et sur le rapport au monde a des conséquences sur ces deux plans. D’une part, la transformation du rapport au monde, par l’insistance sur la frontière que doit habiter le chrétien comme témoin de l’Évangile, invite à répertorier ces lieux où nous sommes invités à « consumer notre foi ». D’autre part, cela invite sans doute à explorer les conditions d’une véritable synodalité, en protégeant l’originalité de l’Église.

1 Sujet et communautés à l’intérieur des frontières nouvelles de l’Europe

Parce que la lettre au cardinal Ouellet est fortement marquée par le contexte latino-américain que connaît parfaitement l’ancien archevêque de Buenos Aires, elle ne peut être accueillie ici qu’en tenant compte de la différence de situation à la fois sociale et politique. Il n’est pas possible de prétendre rassembler en quelques lignes les traits caractéristiques d’un continent aussi complexe et tourmenté qu’est l’Europe, mais nous pouvons nous inspirer de ce que le premier pape latino-américain a exprimé dans une série de cinq discours importants sur l’Europe adressés à des instances européennes en diverses occasions36. Le plus récent d’entre eux est particulièrement révélateur du regard qu’il jette sur l’Europe, traversée de diverses crises, et de ce qu’il affirme du rôle des chrétiens dans ce contexte.

Cinq thèmes structurent ce discours vigoureux avec, successivement, une insistance sur la dignité du politique et du dialogue, contre tout abandon du bien commun au profit de revendications particulières, sur le caractère inclusif de l’Europe, contre toute tentation de ne considérer les migrants que comme un poids, sur la solidarité qui naît de l’amour, contre toute rupture générationnelle, sur la valorisation du développement partagé, contre toute conception égoïste de la mondialisation, sur la construction de la paix dans la justice et la vérité, contre tout mouvement illusoire de repli sur soi. Mais la visée ultime de ce discours n’est pas de développer une nouvelle fois ces convictions qui font partie de ce que l’on désigne comme la Doctrine sociale de l’Église. Il s’agit plutôt de donner des indications précises aux chrétiens, en qualifiant leur participation à la vie de l’Europe à l’aide de l’Épître à Diognète : les chrétiens « sont appelés à redonner une âme à l’Europe, à réveiller sa conscience, non pas pour occuper les espaces – ce serait du prosélytisme – mais pour encourager les processus qui créent de nouveaux dynamismes dans la société37. » Seules quelques personnes parmi les chrétiens pourront s’impliquer personnellement dans ces domaines au niveau européen. En revanche, tous les chrétiens peuvent encourager ces processus dont parle le pape, à l’image de saint Benoît qu’il cite comme modèle. Proclamé patron de l’Europe par Paul vi, Benoît fut avant tout porteur d’une intuition spirituelle à l’intérieur d’une Europe en crise, marquée par l’effondrement de l’Empire romain : « il ne s’est pas soucié d’occuper les espaces d’un monde désorienté et confus. Soutenu par la foi, il a regardé au-delà et, depuis une petite grotte de Subiaco, il a donné le jour à un mouvement contagieux et irrésistible qui a redessiné le visage de l’Europe38. »

L’appel lancé aux chrétiens ne doit donc pas conduire à constituer des groupes de pression, ni à entrer dans le rêve dangereux d’une Europe chrétienne. Le chemin dessiné par le pape est à la fois beaucoup plus simple que cela, et beaucoup plus exigeant, car il implique que les chrétiens prennent conscience des lieux précis où s’articulent leur foi et leur participation aux processus sociaux et politiques au niveau européen. C’est sur un double plan anthropologique et politique que François situe cette articulation, au cœur de nos sociétés technocratiques et individualistes. D’une part, l’Europe, comme toute réalité humaine, est composée avant tout de personnes, et non de chiffres ou de statuts. Là où les idées et les chiffres nous rassurent dans nos raisonnements, mais risquent de nous priver de toute vraie relation, « les personnes ont des visages, elles nous obligent à une responsabilité réelle39 ». En exprimant leur foi, par la liturgie ou par les pratiques d’hospitalité, les chrétiens manifestent que la finalité de toutes les institutions politiques et sociales est toujours la personne humaine, toujours située à l’intérieur d’une communauté. D’autre part, la foi chrétienne conduit à expérimenter concrètement le caractère structurel des « communautés », qui sont ces multiples réalités nous permettant de vivre comme hommes et femmes. Ainsi, « la deuxième contribution que les chrétiens peuvent offrir à l’avenir de l’Europe est la redécouverte du sens d’appartenance à une communauté40 », dit François, en soulignant la pertinence du choix initial des pères fondateurs du projet européen. Ceci permet au pape d’expliciter le rôle que les chrétiens, conscients de la foi de leur baptême, peuvent jouer dans le contexte délicat que traverse l’Europe aujourd’hui : « Personne et communauté sont donc les fondements de l’Europe que, en tant que chrétiens, nous voulons et pouvons contribuer à construire41. »

Les conséquences de cette double conviction apparaissent clairement à propos des diverses frontières de l’Europe aujourd’hui, à commencer par les limites géographiques du continent, et par la situation des migrations où l’Église doit jouer un rôle essentiel par l’articulation entre le niveau local, le niveau régional et le niveau universel qui caractérise le catholicisme. Mais il s’agit tout autant de la question des frontières de l’humanité, face aux animaux, face au développement des ordinateurs, des robots et des systèmes d’intelligence artificielle, face aux relations nouvelles qui se mettent en place entre hommes et femmes. En se situant sur ces frontières, qui ne sont pas propres à l’Europe, mais qui s’expriment aussi à l’intérieur des données culturelles et politiques de l’Europe, les chrétiens offrent les ressources originales de leur foi, en articulant la constitution de sujets libres et la construction de communautés fraternelles. On comprend alors l’importance de la valorisation de la synodalité dans l’Église, qui se situe sur cette même articulation, et qui est essentielle pour la crédibilité du christianisme parmi les forces qui entendent participer au projet européen, mais aussi pour des raisons structurelles.

2 Les conditions de la synodalité

En effet, cet appel à l’engagement public des chrétiens implique des formes renouvelées de synodalité afin de débattre de la manière même dont la pratique de la foi chrétienne, par l’articulation entre souci des personnes et soin des communautés, se traduit sur le plan politique et social. La diversité des chrétiens implique nécessairement une diversité dans les positionnements et les insistances, ce qui demande des lieux d’expression pour éviter les conflits entre les personnes et dans les communautés chrétiennes.

Il en va en réalité de l’originalité de l’Église, qui ne peut pas être réduite à un groupe politique, en différenciant clairement l’opinion majoritaire et le « sensus fidei », ce que le Pape avait clairement exprimé dans le discours déjà cité du 17 octobre 2015, par l’insistance sur le rôle des évêques comme pasteurs propres de leur Église. En effet, « les évêques agissent comme d’authentiques gardiens, interprètes et témoins de la foi de toute l’Église, qui doivent savoir faire attentivement la distinction avec les idées souvent changeantes de l’opinion publique42. » La synodalité de l’Église est donc placée dans une articulation dialectique avec les processus démocratiques qui caractérisent l’Europe.

Si les processus synodaux s’inspirent en effet des pratiques démocratiques, par la valorisation du débat, par la volonté de consultation de tous, par des procédures de votes dans certains cas, le principe majoritaire ne s’applique pas comme tel. La synodalité propre à l’Église est même dans une certaine tension avec la loi du plus fort, car le succès n’est en rien la garantie d’une conformité à l’Évangile. Et il y a deux raisons plus profondes encore de cette articulation entre démocratie et synodalité, qui relèvent de l’originalité de l’Église. D’une part, la foi repose sur un ensemble complexe d’autorités, à commencer par les Écritures, toujours reçues à l’intérieur d’une tradition ecclésiale de lecture, structurée par la vie liturgique et par le ministère singulier des évêques. D’autre part, l’expression du « sensus fidei fidelium » articule l’expérience de tous les fidèles, le ministère d’authentification des évêques, et le rôle des théologiens43.

La valorisation de la synodalité dans l’Église entraîne donc de vraies exigences pour l’ensemble des chrétiens, non seulement dans l’écoute réciproque, mais aussi dans la compréhension de l’originalité de l’Église, ce qui passe par la prise de conscience des contenus de la foi chrétienne et de leur traduction sur le plan politique et social, dans une incessante articulation entre éducation des sujets et construction des communautés.

Pour comprendre la place essentielle que les deux papes successifs reconnaissent aux laïcs, aucune herméneutique de rupture n’est à mobiliser. La convergence entre Benoît xvi et François à propos des initiatives que les fidèles laïcs peuvent prendre est bien plus importante que la différence d’accent à propos de l’insistance sur la synodalité ou sur le rapport au monde. L’essentiel tient aux processus effectifs que la foi chrétienne met en œuvre, dans la constitution de sujets capables de répondre personnellement de leurs engagements, tout en étant profondément insérés dans une communauté ecclésiale qui les précède, les accompagne et les soutient.

Dans le contexte troublé de notre continent européen, les pratiques les plus élémentaires de la foi chrétienne, à tous les niveaux de réalisation, manifestent leur grande pertinence anthropologique et politique, ce que montrera sans doute le Synode d’octobre 2018 sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel.

Notes de bas de page

  • 1 Pape François, Les laïcs messagers de l’Évangile. Lettre adressée au cardinal Ouellet, président de la Commission pontificale de l’Amérique latine, Paris, Salvator, 2016, p. 63.

  • 2 Ibid., p. 35-36.

  • 3 M. Cool, « Introduction », dans Les laïcs messagers de l’Évangile (cité n. 1), p. 5-11. Deux passages caractéristiques, à la p. 7-8 : « (…) le pape François y développe explicitement pour la première fois de son pontificat sa vision pastorale du “laïcat” chrétien. Une vision qui s’inspire directement de Vatican ii et de Paul vi, le seul de ses prédécesseurs qu’il cite et à deux reprises. Selon François, on se serait écarté, durant ces dernières décennies, des sillons préparés par le Concile pour promouvoir la place et le rôle des laïcs en privilégiant la formation d’élites alors que c’est tout le peuple des baptisés qui est appelé à annoncer l’Évangile dans le monde. (…) François juge l’Église actuelle trop cléricale, trop autoréférentielle et, pour tout dire, trop élitiste. » À la p. 9-10 : « Aussi, à la vision valorisée par Benoît xvi de minorités chrétiennes bien formées et créatives (…) le pape François lui préfère celle d’une Église résolument en mouvement, embrayant sur une dynamique pastorale populaire et missionnaire (…). »

  • 4 Cf. LG 30-37 ; AG 15-16 ; AA 2.

  • 5 Y. Congar, « Note théologique », dans Assemblée plénière des Évêques de France, Tous responsables dans l’Église ?, Lourdes 1973, Paris, Centurion, p. 58-61.

  • 6 J. Ratzinger, « Fondements anthropologiques de la fraternité », dans Dogme et annonce, Paris, Parole et Silence, 2012, p. 219-231.

  • 7 Ibid., p. 225.

  • 8 Ibid.

  • 9 Pape François, Les laïcs messagers de l’Évangile (cité n. 1), p. 16-17.

  • 10 Ibid, p. 21.

  • 11 Ibid., p. 22.

  • 12 J. Ratzinger, V. Messori, Entretien sur la foi, Paris, Fayard, 1985, p. 48.

  • 13 Ibid., p. 48.

  • 14 Y. Congar, « Introduction », dans Jean-Paul ii, Exhortation apostolique Christifideles laici, coll. Documents d’Église, Paris, Cerf, 1989, p. ii.

  • 15 Chemin Néo-Catéchuménal, Focolari, Communion et Libération, Sant’Egidio, Emmanuel, Chemin Neuf, etc.

  • 16 « La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du “on a toujours fait ainsi”. J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés. » (EG 33).

  • 17 J. Ratzinger, Entretien sur la foi (cité n. 12), p. 45-48 ; Id, « Les mouvements d’Église et leur lieu théologique », Doc. cath. 2196 (1999), p. 81-92 ; « Les mouvements, l’Église et le monde, dialogue avec le cardinal Joseph Ratzinger », dans Pontificium Consilium pro Laicis, Les mouvements ecclésiaux dans la sollicitude des évêques. Séminaire d’études, 16-18 juin 1999, coll. Laïcs aujourd’hui 4, Vatican, Libreria ed. Vaticana, p. 223-255.

  • 18 Pape François, Les laïcs messagers de l’Évangile (cité n. 1), p. 22.

  • 19 Benoît xvi, « Dieu en Amérique latine, source de justice, d’amour et d’espérance », Discours au sanctuaire d’Aparecida (13 mai 2007), Doc. cath. 2381 (2007), p. 538.

  • 20 Pape François, Les laïcs messagers de l’Évangile (cité n. 1), p. 23.

  • 21 Ibid., p. 21.

  • 22 J. Ratzinger, Voici quel est notre Dieu, Paris, Plon - Mame, 2001, p. 309-310.

  • 23 Pape François, Les laïcs messagers de l’Évangile (cité n. 1), p. 19.

  • 24 Id., « Commémoration du 50e anniversaire de l’institution du Synode des évêques » (17 oct. 2015), Doc. cath. 2521 (2016), p. 76.

  • 25 Ibid., p. 77.

  • 26 Ibid.

  • 27 « Pensez que de mon seul archevêché dépendaient 400 personnes, entre les fonctionnaires et les employés, tous régulièrement salariés. Or, on sait que par nature, chaque service doit justifier sa propre existence en produisant des documents, en organisant des rencontres, en poussant de nouvelles structures. » (J. Ratzinger, Entretien sur la foi, cité n. 12, p. 75-76).

  • 28 Cf. Pape François, Les laïcs messagers de l’Évangile (cité n. 1), p. 19.

  • 29 Cf. ibid., p. 21.

  • 30 J. Ratzinger, Les principes de la théologie catholique, Paris, Téqui, 2005, p. 425.

  • 31 Ibid.

  • 32 Benoit xvi, « Discours aux prêtres le 14 février 2013 », Doc. cath. 2508 (2013), p. 272-278, ici p. 277.

  • 33 Par certains côtés, l’encyclique Laudato si’ (24 mai 2015) constitue une vaste méditation sur les limites, non seulement des ressources de notre « maison commune » qu’est la Terre, mais plus encore de notre condition de créatures : « L’harmonie entre le Créateur, l’humanité et l’ensemble de la création a été détruite par le fait d’avoir prétendu prendre la place de Dieu, en refusant de nous reconnaître comme des créatures limitées. » (LS 66)

  • 34 « S’il vous plaît, soyez des hommes de frontières, avec la capacité qui vient de Dieu (cf. 2 Co 3,6). Mais ne tombez pas dans la tentation de dominer les frontières : il faut aller vers les frontières et ne pas amener les frontières à soi pour les embellir un peu et les dominer. » (Discours du pape François à la communauté des rédacteurs de la revue italienne La Civiltà cattolica, 14 juin 2013, <w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2013/june/documents/papa-francesco_20130614_la-civilta-cattolica.html>).

  • 35 Cette formule vient du premier discours de Noël de Benoît xvi à la Curie romaine, le 22 décembre 2005, à propos de l’herméneutique conciliaire de la réforme de la continuité. Benoît xvi, « Réflexions sur une année de la vie de l’Église et du monde. Discours à la Curie (22 décembre 2005) », Doc. cath. 2350 (2006), p. 56-63.

  • 36 Pape François, Discours au Conseil de l’Europe et Discours au Parlement européen (25 nov. 2014), Doc. cath. 2517 (2015), p. 89-95 ; Discours lors de la remise du prix Charlemagne (6 mai 2016), Doc. cath. 2523 (2016), p. 113-118 ; Discours devant les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne (24 mars 2017), Doc. cath. 2527 (2017), p. 98-103 ; Discours aux participants de la conférence « (Re)Thinking Europe » (28 oct. 2017), <https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2017/october/documents/papa-francesco_20171028_conferenza-comece.html>.

  • 37 François, Discours aux participants de la conférence « (Re)Thinking Europe » (cité n. 36).

  • 38 Ibid.

  • 39 Ibid.

  • 40 Ibid.

  • 41 Ibid.

  • 42 Pape François, « Commémoration du 50e anniversaire de l’institution du Synode des évêques » (cité n. 24), p. 77.

  • 43 Commission théologique internationale, Le « sensus fidei » dans la vie de l’Église, Paris, Cerf, 2014. Voir aussi L. Villemin, « Opinion publique et sensus fidei », Théophilyon 16/2 (2011), p. 335-350.

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