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The theology of Leo the Great on the sacramentality of the episcopate

Laurent Pidolle
Leo the Great, bishop of Rome, quoted in the teaching of Vatican ii on the sacramentality of the episcopate, understands his ministry as the “sacrament of the divine priesthood” of Christ. This study develops the union of the sacramental and ministerial dimensions of Church leaders in the figure of the unique Priest, the Son made man in the forma servi and continually present in the ecclesial assembly just as much in the lay faithful as in the faithful pastors. The theology of Leo brings out the difference of nature and modality between the common and hierarchical priesthood, the latter signifying the head become a slave at the service of the former.

Introduction

Quand le concile Vatican ii enseigne la sacramentalité de l’épiscopat1, question sur laquelle les docteurs médiévaux hésitaient2, il commence par citer le pape Léon le Grand (440-461) dans un de ses sermons en l’anniversaire de sa consécration épiscopale : « (…) en la personne des évêques assistés des prêtres, c’est le Seigneur Jésus-Christ, Pontife suprême, qui est présent au milieu des croyants. Assis à la droite de Dieu le Père, il ne fait pas défaut à l’assemblée de ses pontifes3. » Il est donc intéressant d’étudier en quels termes Léon parle de la sacramentalité de l’épiscopat et ce que cela signifie chez lui. Nous le ferons en commentant principalement ses cinq sermons sur l’anniversaire de son pontificat4. Nous découvrirons que, chez lui comme pour Vatican ii, ce thème est intrinsèquement lié au sacerdoce du Christ et de son Corps, peuple « tout entier sacerdotal ». Il se pourrait même que Léon aide à comprendre cette fameuse différence d’essence (et de degré ?) entre sacerdoce ministériel et sacerdoce commun5.

C’est une question toujours actuelle en ecclésiologie de considérer les ministères ordonnés, soit de manière ontologique (dimension de la consécration), soit de manière socio-fonctionnelle (dimension du service). En ce qui concerne l’épiscopat et le ministère pétrinien, Léon ne choisit pas entre ces deux pôles et les aborde ensemble à la lumière du fondement christologique qui les intègre tous deux.

I La sacramentalité de l’épiscopat vue comme sacramentalité du sacerdoce

Les sermons à l’occasion de l’ordination épiscopale de Léon et de son jour anniversaire sont au nombre de cinq. Le premier date du 29 septembre 440, jour même de l’ordination, les trois suivants sont respectivement des années 441, 443, et 444. Le cinquième est situé après 445 selon A. Chavasse6 et certainement en 452 pour R. Dolle7.

Leur titre est déjà évocateur : « De ordinatione sua » pour le premier ; « In natale eiusdem 8 » pour les autres. D’autres témoignages de cette époque indiquent que, lorsqu’on parle du natalis d’un évêque, il ne s’agit pas de l’anniversaire de sa naissance, mais de celui de son ordination9. L’ordination épiscopale est donc considérée comme une naissance. « L’Église reçoit comme dirigeants [rectores] ceux que l’Esprit Saint a préparés ; (…) c’est la grâce céleste qui juge digne [dignatio caelestis gratiae] et engendre le chef [antitistem] » ; ce n’est donc pas « une prérogative attachée à une origine terrestre10 ». L’ordination épiscopale est vue aussi comme un don de Dieu. Léon en rend grâce fréquemment au début de ses sermons, en citant notamment Jc 1,17 : « Tout don excellent, toute donation parfaite vient d’en-haut et descend du Père des lumières11 ». Dans ce Sermon 96, il demande alors aux fidèles de rapporter « à son origine et à son Chef tout le fondement et toute la raison de la solennité » célébrée et de louer « en une action de grâce méritée, Celui en la main de qui sont les divers degrés des offices [gradus officiorum] et les moments du temps 12 ». Le ministère de Léon vient donc de Dieu et repose dans sa main. De plus, notre auteur est bien conscient que c’est un don immérité,

car si nous nous regardons nous-mêmes et ce que nous sommes, c’est à peine si nous trouvons quelque chose dont nous puissions à juste titre nous réjouir. Revêtus, en effet, d’une chair mortelle et sujets à la faiblesse d’une nature corruptible, nous ne sommes jamais assez libres pour n’être pas l’objet de quelque attaque ; et, dans un tel combat, on ne remporte pas de si heureuse victoire que, même après le triomphe, les luttes ne reprennent vie pour surgir à nouveau. Aussi, nul pontife n’est si parfait, nul chef (antistes) si immaculé qu’il ne doive offrir des hosties de paix non seulement pour le peuple, mais aussi pour ses péchés13.

Admirable aussi est la façon dont Léon met aussitôt en lien le don particulier et immérité qu’il a reçu avec les dons que Dieu ne cesse de faire à tout son peuple. Dans le cas présent, le fait que Dieu « ait accordé ses dons à quelqu’un en qui il n’a pas trouvé de mérites qui les justifient (…) enseigne que personne ne doit présumer de sa propre justice ni personne douter de sa miséricorde à Lui14 ». Le don de l’épiscopat est donc le signe que tous les dons divins, surtout ceux de la justice et de la miséricorde, sont faits aux hommes sans considération de leurs mérites et de leurs péchés. N’est-ce pas le sens de tout sacrement ? Voici un autre exemple de ce témoignage : quand Léon parle ci-dessus de la grâce céleste qui engendre l’évêque, il prend bien soin de dire que ceci a lieu « dans le peuple adopté par Dieu, tout entier sacerdotal et royal15 ». Il montre ainsi le don premier et inclusif de l’adoption divine de tous, et le don sacerdotal et royal reçu par tous. Nous y reviendrons dans la deuxième partie.

C’est dans ce même Serm. 94, en commentant la figure de Melchisédech du Ps 109 reprise en He 7, que Léon emploie explicitement l’expression « sacrement de ce divin sacerdoce » :

Lorsque le sacrement de ce divin sacerdoce est donné en partage à l’agir de l’homme, il ne parvient pas à celui-ci en parcourant une suite de générations et celui qui est élu n’est point ce qu’ont créé la chair et le sang ; mais le privilège des pères cessant et étant oublié l’ordre des familles, l’Église reçoit comme dirigeants [rectores] ceux que l’Esprit Saint a préparés ; ainsi dans le peuple de l’adoption de Dieu, tout entier sacerdotal et royal, ce n’est pas la prérogative attachée à une origine terrestre qui obtient l’onction, mais c’est la grâce céleste qui juge digne [dignatio caelestis gratiae] et engendre le chef [antistitem]16.

Le « sacrement de ce divin sacerdoce », dans le contexte immédiat, est celui du Christ, Pontife éternel, préfiguré dans la forma (la figure) de Melchisédech. Il est également donné en partage au chef, c’est-à-dire à l’évêque17. La sacramentalité de l’épiscopat est ici clairement attestée par S. Léon dans sa dimension christologique, mais aussi pneumatologique : d’une part, à la lumière du « divin sacerdoce », c’est-à-dire du sacerdoce du Christ, médité dans le Psaume : « Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech » (Ps 109,4) ; d’autre part, à la lumière de l’Esprit Saint qui « prépare » et dont la grâce « engendre » l’évêque. Dans ses sermons, Léon emploie peu le mot « episcopus » (trois fois seulement et deux fois « episcopalis »18). Par contre, « sacerdos » revient cinquante-cinq fois. Il faut savoir que, « de la seconde moitié du iv e siècle jusqu’au vi e, sacerdos désigne normalement l’évêque : sauf indication contraire du contexte, sacerdos est synonyme d’episcopus ; mais on l’applique aussi occasionnellement au prêtre dans son pouvoir eucharistique et cultuel19 ». Le nom même d’évêque (sacerdos) renvoie ainsi au Christ Prêtre. La suite de ce sermon le confirme en mentionnant « l’incessante propitiation20 du Prêtre [Sacerdotis] tout-puissant et éternel » qui fortifie la faiblesse et une certaine pesanteur humaine ressentie par l’évêque dans l’exercice de son service :

(…) ayant la propitiation incessante du Prêtre tout-puissant et éternel qui, semblable à nous et égal au Père, a abaissé [submissit] la divinité jusqu’aux réalités humaines et élevé l’humanité jusqu’aux réalités divines, nous nous réjouissons dignement et pieusement de sa disposition constitutive [de ipsius constitutione] : parce que, bien qu’il ait délégué [delegavit] le soin [cura] de ses brebis à de nombreux pasteurs, cependant lui-même n’a pas abandonné la garde [custodiam] de son troupeau bien-aimé21.

C’est la constitution sacramentelle de la charge de la cura (le soin) qui préserve le pasteur du découragement car le sacrement renvoie au Prêtre tout-puissant qui ne cesse d’intercéder pour nous, au Pasteur éternel qui n’abandonne pas son troupeau, mais le garde par les apôtres sous sa constante protection (cf. Préface des Apôtres i). L’important est de saisir aussi que, pour Léon, cette constitution sacramentelle de la cura s’enracine dans l’Incarnation où le Fils a abaissé sa divinité jusqu’à nous pour nous venir en aide22, et pour élever l’humanité. Quand Léon dit : « Il a élevé [provehit] ma bassesse [humilitatem meam] au degré le plus haut [in summum gradum]23 », il emploie le même vocabulaire que dans ses sermons christologiques pour parler de l’Incarnation : « l’humilité nous paraît en Dieu plus étonnante que la force, et nous comprenons plus difficilement le dépouillement de la majesté divine que l’élévation sublime [summa provectio] de la forme servile »24, la « forme servile » étant la forme du serviteur (forma servi — cf. Ph 2, 7) assumée par le Fils de Dieu. Il synthétise le mystère de l’Incarnation d’une manière remarquable dans une de ses grandes lettres dogmatiques : « la forme du serviteur, par laquelle la divinité impassible a accompli le sacrement de la grande piété, est l’abaissement humain qui fut élevé dans la gloire de la puissance divine25 ». L’élévation au pontificat n’est donc pas pour Léon une expression mondaine, mais bien le signe christologique et sacramentel du sacerdoce de Celui qui, dans la forme du serviteur accomplie pleinement à la Croix26, est maintenant élevé au-dessus de tout, ne cesse d’intercéder pour tous, de donner miséricordieusement27 tout à tous et d’assister les pasteurs dans l’exercice du sacerdoce. Cette assistance du Christ Prêtre est fondamentale, « principielle et éternelle » (principali aeternoque praesidio)28. Si, comme le dit LG 21, le Christ enseigne, sanctifie et conduit son peuple par les évêques et que ceux-ci « portent ou tiennent [litt. : par-dessous – partes sustineant]29 son rôle de Maître, Pasteur et Pontife en agissant en sa Personne », Léon nous fait bien comprendre qu’ils sont sous la personne du Christ, en dépendance de Lui, en Lui, et secourus par Lui. Ne traduisons pas qu’« ils tiennent sa place », car le risque serait de la Lui prendre. Comme le dit Léon, « bien que le Christ ait délégué [delegavit] le soin [cura] de ses brebis à de nombreux pasteurs, cependant Lui-même n’a pas abandonné la garde [custodiam] de son troupeau bien-aimé »30 dont ses pasteurs font partie.

Un autre signe de la sacramentalité du sacerdoce épiscopal pour Léon est le fait que Dieu opère lui-même dans cette charge. Dans le même Serm. 94, Léon s’exclame, en suivant 2 Co 4,1-16 et Ph 2,13 : « nous ne désespérons pas ni ne perdons courage, parce que ce n’est pas sur nous que nous comptons, mais sur Celui qui opère en nous 31 ». Dans le Serm. 96, alors que Léon présente ses raisons de craindre et de trembler face à sa charge, il se demande

d’où provient sa confiance dans l’exercice de sa servitude [servitutis] si ce n’est de Celui qui garde Israël, qui ne dort ni ne sommeille et qui a dit à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles » (Mt 28,20). Que ferions-nous s’il ne daignait être non seulement le gardien des brebis, mais encore le Pasteur des pasteurs eux-mêmes, invisible au regard corporel, mais perçu par le cœur spirituel, absent de corps par lequel on pouvait le voir, présent par la divinité grâce à laquelle il est tout entier partout et toujours32 ?

La sacramentalité du sacerdoce épiscopal est rayonnante de l’unique lumière de la gloire du Christ qui jaillit de son Corps. Dans une de ses homélies, toujours en l’anniversaire de son ordination, Léon magnifie la participation des évêques présents comme « autant d’admirables tabernacles de Dieu qui brillent d’une seule lumière, comme autant de membres très excellents [excellentissima] du Corps du Christ 33 ». Leur assemblée avec l’héritier de l’apôtre Pierre34 est « visite plus abondante de la grâce de la présence divine 35 ». De manière habituelle dans les sermons, quand Léon parle de la lumière, il s’agit de celle du Christ, plus précisément celle de sa gloire, c’est-à-dire de son amour : la lumière de sa divinité, de la gloire de la Croix, de sa présence dans les fidèles quand ceux-ci le font paraître dans leurs actes bons… Dans un sermon pour la Passion, au cours duquel Léon traite du changement profond opéré par le baptême — « le corps du régénéré, ayant été assumé par le Christ et assumant le Christ, est devenu la chair du Crucifié » —, on trouve l’expression « une seule lumière » :

Ce changement, bien-aimés, relève de la droite du Très-Haut [Excelsi], Lui qui opère tout en tous, de telle sorte qu’en chaque fidèle, à travers la qualité de sa conversion, nous reconnaissions l’auteur même des œuvres pieuses, rendant grâce à la miséricorde de Dieu qui orne tout le corps de l’Église avec les innombrables dons des charismes, afin qu’à partir des multiples rayons d’une seule lumière, ce soit la même splendeur qui apparaisse partout et que le mérite des chrétiens ne puisse être que la gloire du Christ36.

Cela situe bien l’épiscopat dans le rayonnement du Corps tout entier, à la fois comme un charisme très excellent, mais aussi comme une œuvre bonne à accomplir. Précisons que l’excellence des évêques, dans le Corps du Christ, signifie leur supériorité qui est uniquement d’ordre sacramentel : ils indiquent la Tête, l’origine et l’excellence37 de ses dons, comme nous l’approfondirons plus loin.

C’est dans le Serm. 96 qu’on trouve la phrase reprise quasiment in extenso par Lumen Gentium sur la sacramentalité de l’épiscopat :

Le Seigneur Jésus Christ est donc présent, bien-aimés, au milieu de ceux qui croient [adest … in medio credentium] ; cela nous ne le confessons pas à la légère, mais avec foi ; et bien qu’il siège à la droite de Dieu le Père « jusqu’à ce qu’il fasse de ses ennemis l’escabeau de ses pieds » (cf. Ps 109,1), le Pontife suprême ne fait pourtant pas défaut à l’assemblée de ses pontifes [non deest … a suorum congregatione pontificum] et c’est avec raison que toute l’Église et tous les prêtres [ou les évêques : omnium sacerdotum] chantent en son honneur : « Le Seigneur l’a juré et ne s’en dédira point : tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech ».

(Ps 109,4)38

LG 21 commence ainsi : « en la personne des évêques assistés des prêtres, c’est le Seigneur Jésus-Christ, Pontife suprême, qui est présent au milieu des croyants. Assis à la droite de Dieu le Père, il ne fait pas défaut à l’assemblée de ses pontifes ». Léon, lui, ne distingue pas formellement évêques et prêtres puisqu’il les rassemble sous l’appellation commune de sacerdotum. Il montre donc ici plus précisément la sacramentalité du sacerdoce, et la suite de son sermon le confirme puisque, dans un hymne de forme anaphorique, il célèbre le Christ Chef et son sacerdoce :

Il est, en effet, le vrai et éternel Chef [Antistes], dont le gouvernement ne peut connaître ni changement ni fin. Il est celui dont le pontife Melchisédech montrait par avance la forme [formam], offrant à Dieu non pas des hosties judaïques, mais immolant le sacrifice de ce sacrement que notre Rédempteur a consacré en son corps et son sang. Il est celui dont le Père a institué le sacerdoce non selon l’ordre d’Aaron pour qu’il passe avec le temps de la Loi, mais selon l’ordre de Melchisédech pour qu’il soit perpétuellement célébré (…)39.

Néanmoins, Léon nomme le Christ Antistes, autre appellation qui désigne les évêques dans la tradition latine et chez notre auteur. Nous verrons plus loin que l’évêque participe à un degré suprême à l’onction de la tête d’Aaron. Cela incline à croire que, lorsque Léon parle de la sacramentalité du sacerdoce, il pense d’abord aux évêques, mais sans oublier les sacerdotes du second ordre. Vatican ii associe aussi les prêtres aux évêques : « en la personne des évêques assistés des prêtres (…) ». Cependant, il est une différence importante entre la phrase léonienne et celle du Concile. Léon ne dit pas « en la personne ». Dans le contexte immédiat de son sermon, le Christ est présent au milieu des croyants en tant que « gardien d’Israël », « gardien des brebis » et « pasteur des pasteurs eux-mêmes40 ». Pourquoi ? Parce qu’Il l’a promis à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde41 ». Et de quelle manière est-il présent ? Sa présence divine « par laquelle il est partout toujours et tout entier » est « perçue par le cœur spirituel » (ibid.), c’est-à-dire par le cœur qui croit, selon l’anthropologie léonienne des sens spirituels42. Et c’est Lui aussi qui ne fait pas défaut à ses pontifes, les évêques. Il est ainsi important de lire LG 21 avec l’arrière-fond léonien pour ne pas limiter le mode de présence du Christ au ministère ordonné43. Pour Léon, le Christ est déjà là avec ses disciples, et les pasteurs sont le signe de son pastorat et de son pouvoir : certes, un signe puissant, sacramentel, qui participe du Sacramentum qu’est le Christ, mais seulement un signe, un humble servulus (= « petit esclave »)44 entièrement à la disposition du Christ. En effet, au no 4, notre pape confesse que, lorsqu’il pose droitement les actes de son ministère, c’est le Christ qui les exécute, « qui les fait jusqu’au bout » selon le sens possible de « exsequitur ». Et Léon ajoute : « sans Lui, nous ne pouvons rien, et nous nous glorifions en Lui qui est notre capacité45 ».

Dans la suite de ce sermon, Léon associe la « dignité épiscopale » de S. Pierre à la présidence toujours actuelle du Siège de Rome par cet Apôtre et à sa participation inépuisable et sans fin au Prêtre éternel, notamment sous l’angle de la solidité et de la force : « la solidité qu’il reçut de la Pierre qui est le Christ, l’ayant fait lui-même Pierre, se transmet aussi à ses héritiers ; et partout où paraît quelque fermeté, se manifeste indubitablement la force du Pasteur46 ». Là est montrée la sacramentalité de l’épiscopat pétrinien dans son rapport de participation au Christ Prêtre et Rocher. C’est comme si, pour Léon, le ministère pétrinien avait une sacramentalité spécifique au sein même du sacrement du sacerdoce et du Corps tout entier47. Nous ne voulons pas ici étudier cette question qui dépasse le cadre de notre sujet, mais elle serait à approfondir en étudiant les sermons « en l’anniversaire de l’apôtre Pierre ». Voici juste quelques éléments ouvrant des pistes : Léon dit que Pierre est « le premier de l’ordo apostolique48 ». Être princeps de toute l’Église lui est donné par le Roi éternel, le Rédempteur49. Il participe à la potestas du Christ50. La voix de la confession de foi est une « voix de vie », une voix qui donne la vie51. Le droit du pouvoir de délier « est passé aussi aux autres apôtres, mais ce n’est pas en vain qu’est confié à un seul ce qui doit être mis [ou signifié — intimetur] en tous. Si, en effet, nous croyons ceci singulièrement de Pierre, c’est parce que la forma Petri est proposée à tous les dirigeants des Églises52 ». Or, qui dit forma dit le Christ dans sa forma servi, le Christ sacramentum et exemplum. En Pierre, la force est donnée à tous. La fermeté que le Christ donne à Pierre est donnée aux apôtres par Pierre53. Celui-ci, dans sa pauvreté, « donne la grâce divine en abondance, en rendant à des milliers de croyants la santé du cœur », après avoir rendu la santé au mendiant de la Belle Porte du Temple (cf. Ac 3,2s.)54. L’aujourd’hui sacramentel est aussi présent : c’est maintenant que Pierre paît ses brebis55. « La disposition voulue par la Vérité demeure donc et saint Pierre, persévérant dans cette solidité qu’il a reçue, n’a pas abandonné le gouvernail de l’Église mis entre ses mains56 ». Enfin, « en l’humble personne » de Léon, « on voit, on honore celui [= l’apôtre Pierre] en qui la sollicitude de tous les pasteurs persévère dans la garde des brebis à eux confiées et de qui la dignité ne disparaît pas, même dans un héritier indigne57 ».

Un dernier aspect : pour Léon, qui dit sacramentalité, dit sainteté. À la suite de St Augustin, il associe toujours l’exemplum au sacramentum : cela signifie que nous avons à vivre selon l’exemple ou la forme du sacrement célébré et reçu, le Sacrement principal, fontal, étant le Christ. Ainsi, le Serm. 91 « sur les degrés de la béatitude » est une homélie donnée en l’anniversaire des Apôtres et a pour sujet les Béatitudes enseignées par Jésus à ses Apôtres : ce sermon enseigne et exhorte autant les fidèles que les évêques eux-mêmes à progresser dans la vie spirituelle. De même, à la fin du Serm. 94 sur sa consécration, Pierre exhorte en Léon les évêques et les fidèles présents à une « vie chaste et sobre dans la crainte de Dieu » et à « persévérer dans l’amour et la sainteté58 ». Léon ne se limite pas à considérer le don de l’ordination, mais il regarde surtout celui du progrès des « dispositions morales59 » : il évoque la « dignité des pères » indiquant par là la nécessité de correspondre à l’être et à la mission reçue. Il conclut ce thème en mentionnant le Ps 99,3 : « c’est Dieu qui nous a faits et non nous-mêmes ». Par là, nous voyons que Léon ne sépare pas le don sacramentel (reçu d’en haut) du don d’une existence digne et conforme, toujours en progrès. Pour reprendre l’ordre volontairement choisi des mots du titre du décret conciliaire Presbyterorum ordinis, Léon ne sépare pas le ministère de la vie des prêtres, une vie appelée à la sainteté, comme pour tous les fidèles. La sainteté des évêques (et des prêtres) prend, pour Léon, la forme de la « servitude », toute soumise et donnée au déploiement de la sainteté de son peuple.

II L’épiscopat, un don de « servitude » d’amour envers le peuple de Dieu pour sa consécration à Dieu

Dans le sermon inaugural de son pontificat, Léon voit toute sa tâche comme « l’obsequium du pontife consacré » : « il est bien digne d’inaugurer par le sacrifice de la louange du Seigneur l’obéissance du pontife consacré60 ». Il explicite sa pensée à la fin du sermon en demandant la prière des fidèles : « Que tous les jours de ma vie, je sois prêt au service [servitium] du Dieu tout-puissant et prêt à votre soumission [ad vestra obsequia]61 ». Son but, son unique désir pastoral est donc de se rendre dépendant du « salut des âmes » des croyants, dans l’intercession afin que le Père les garde dans son nom donné au Christ (selon Jn 17,11), en vue d’un « progrès incessant [semperque proficientibus] vers le salut62 ». Dans un autre sermon, Léon dit occuper le Siège de Pierre « non pas tant pour présider que pour servir, espérant obtenir des prières [de St Pierre] que le Dieu des miséricordes regarde favorablement le temps de [son] ministère et daigne toujours garder et nourrir le pasteur de ses brebis63 ». Léon utilise même le nom de « petit esclave » (servulus) pour se qualifier :

Et quant à moi, son petit esclave [servulum] dont Il a voulu qu’il préside au gouvernement de son Église pour montrer les richesses de sa grâce [= rappel du début du sermon où il est question du don immérité fait à un seul qui dit à tous les dons de Dieu], qu’Il daigne me rendre apte à une telle œuvre et utile [utilem]64 à votre édification ; et s’il lui plaît de prolonger la durée de notre servitude [servitutis], que ce soit de telle façon que profite à la devotio 65 [proficiat devotioni] ce qu’il aura accordé d’années à notre vie, par le Christ notre Seigneur66.

Dans le Serm. 94, après avoir parlé en termes sacramentels de son sacerdoce, quand il s’agit de l’exercer, Léon utilise l’expression : « réaliser la servitude de notre office [ad explendam nostri officii servitutem]67 ». C’est dire que Léon ne sépare pas la dimension sacramentelle du sacerdoce de sa dimension ministérielle : participer au pouvoir du Christ souverain Prêtre et le signifier fait tout un avec le service humble et soumis rendu au peuple. Cela est cohérent avec toute la christologie de Léon puisque le Christ a pris la forme du serviteur, de l’esclave (la forma servi) pour accomplir notre rédemption par attraction pascale de nous en Lui et passage de Lui en nous afin qu’Il apparaisse dans notre humilité, notre patience, notre miséricorde et en tous nos actes bons68.

Nous en arrivons ainsi à la finalité, à la « raison du sacerdoce » qui devra « subsister devant le juste Juge, au jour de la rétribution future69 » : si Léon, en magnifiant le Seigneur, fait avancer incessamment les fidèles sur la voie du salut, « leurs bonnes œuvres, leur bonne volonté et leur témoignage sincère seront sa joie et sa couronne70 ». Dans le Serm. 93,2 cité ci-dessus, il résume en deux expressions toute la raison d’être de l’ensemble de ses années de service : « être utile à l’édification » des fidèles comme corps ecclésial dans la charité (cf. n. 66) et faire progresser la devotio de tous. C’est même sa plus grande joie. En effet, il avait dit un peu avant : « pour ce qui regarde les sentiments personnels de mon âme, je confesse me réjouir surtout de votre devotio à tous71 ». Je préfère ne pas traduire devotio par « dévouement » ou par « dévotion » comme le fait R. Dolle. Ils sont tous deux trop limités dans leur acception contemporaine. Des traductions proposées par le Gaffiot, nous retiendrions : « vœu par lequel on s’engage, attachement sans réserve », ou mieux : « acte par lequel on se voue totalement », ce qui rejoint le sens de « consécration » indiqué par Blaise72. Pour un chrétien, qu’est-ce d’autre sinon l’acte baptismal où, indissociablement, Dieu nous a consacrés à Lui et où nous nous sommes engagés à appartenir sans réserve au Christ ? C’est donc bien la réalité du sacerdoce baptismal qui voue à Dieu et se répand en miséricorde pour autrui que Léon vise comme finalité de son ministère. Nous avons vu précédemment que « le peuple de Dieu est tout entier sacerdotal et royal73 ». Et dans le Serm. 95, dès les premiers mots, Léon se réjouit de « l’affection religieuse de devotio » de ceux qui se sont rassemblés. Et il rend grâce à Dieu de reconnaître en eux « la piété de l’unité chrétienne74 », piété dans son double sens d’amour filial et de charité miséricordieuse pour les petits75. Léon envisage donc son sacerdoce comme un service du sacerdoce baptismal de sa communauté. C’est exactement la perspective de l’interprétation de LG 10 par le Catéchisme de l’Église Catholique nos 1547 et 1120 :

(…) Alors que le sacerdoce commun des fidèles se réalise dans le déploiement de la grâce baptismale, vie de foi, d’espérance et de charité, vie selon l’Esprit, le sacerdoce ministériel est au service du sacerdoce commun, il est relatif au déploiement de la grâce baptismale de tous les chrétiens (…).

(CEC 1547)

Poursuivons cette réflexion et voyons comment Léon articule les différentes modalités de l’unique sacerdoce du Christ. Dans le Serm. 95, on trouve un passage fort intéressant sur le sacerdoce baptismal et une relation originale entre le sacerdoce du Pontife (le Christ), le sacerdoce des évêques et des prêtres et celui du baptême. Léon part de l’unité que nous sommes tous dans le Corps du Christ, malgré les degrés et les fonctions distinctes : une unité et une égalité de dignité qui sont sans faille.

Bien que l’Église universelle de Dieu soit ordonnée selon des degrés distincts les uns des autres, afin que l’intégrité du corps sacré subsiste [ou demeure] à partir de membres divers [ex diversis membris … subsistat], tous, cependant, comme le dit l’Apôtre, nous sommes un dans le Christ ; et ainsi aucun n’est séparé des autres du fait de sa fonction [officio], de telle sorte que sa petite part [de fonction] empêcherait son lien à la Tête. Ainsi, dans l’unité de foi et de baptême, la société [que nous formons] est indistincte [ou « égale », « semblable » — indiscreta], bien-aimés, et la dignité est commune à tous [generalis — au sens où elle appartient de fait à la race adoptée que nous sommes]76.

Ainsi, même celui qui estimerait petite la part de son office ou de sa fonction ne serait pas moins uni à la Tête, le Christ, qu’un autre, ni séparé des autres. Léon fonde alors cette unité et cette égalité de dignité — due au baptême dans la foi (mentionnée aussi par Vatican ii en LG 3277) — sur l’appartenance au peuple sacerdotal et royal, à partir de 1 P :

« Et vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, en sacerdoce saint, offrant des hosties spirituelles agréables à Dieu par Jésus-Christ » ; et plus loin : « Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, le peuple de l’acquisition » [1 P 2,5.9]. En effet, de tous les régénérés dans le Christ, le signe de la croix fait des rois, l’onction de l’Esprit Saint les consacre prêtres : outre [ou au-delà de] cette servitude particulière de notre ministère, tous les chrétiens spirituels et raisonnables se reconnaissent être participants de la race des rois et de la fonction sacerdotale [sacerdotalis officii]78.

Léon précise alors ce que signifie être rois et prêtres de par le baptême : « Qu’y-a-t-il, en effet, d’aussi royal qu’une âme soumise à Dieu parvenant à être maîtresse de son corps ? Et qu’y-a-t-il d’aussi sacerdotal que de vouer [vovere]79 au Seigneur une conscience pure et qu’offrir sur l’autel de son cœur des hosties immaculées de piété ? »

Puis, à partir de ce bien commun qu’est le sacerdoce baptismal, Léon revient à son service particulier qui signifie l’élévation du Christ-Pontife et son pouvoir à Lui : « Cela étant devenu commun à tous par la grâce de Dieu, c’est de votre part un acte religieux et louable que de vous réjouir du jour de notre élévation [provectione — même mot désignant l’élévation de l’humanité glorifiée du Christ] comme de votre propre honneur ; de telle sorte que soit célébré dans tout le corps de l’Église un seul sacrement du pontificat [unum pontificii sacramentum] ». R. Dolle a traduit « sacrement qui confère le pouvoir du Pontife » en pensant au Christ. Or, la déclinaison latine renvoie non pas à pontifex mais à pontificium qui désigne l’autorité pontificale ou le pouvoir, le droit, le ressort80, comme dans le Code théodosien, par exemple, dont la publication date de l’époque de Léon (438). Il n’empêche que R. Dolle commente justement en disant : « Ce Pontife est Jésus-Christ dont l’unique pouvoir sacerdotal est transmis par l’ordination, quand il s’agit des prêtres, par le baptême, en ce qui concerne les fidèles81 ». Ainsi, les fidèles peuvent se réjouir de l’élévation au pontificat de Léon « comme de leur propre honneur » puisque cette ordination leur signifie leur office sacerdotal en leur montrant l’unique Grand Prêtre qui transmet son pouvoir sacerdotal par un unique sacrement.

Léon termine ainsi ce passage : « Ce sacrement par l’effusion de l’onguent de la bénédiction s’écoule plus abondamment sur les [membres] supérieurs, mais ne descend pas pour autant parcimonieusement sur les [membres] inférieurs ». Il s’inspire du Ps 132,2 où il est question de l’huile de la consécration du prêtre Aaron qui, de la tête, coule sur la barbe et atteint ses vêtements82. Soulignons d’abord la force de cette image qui met en avant l’unité sacramentelle du sacerdoce et de l’onction : il y a bien une seule onction de l’Esprit faite au baptême et à l’ordination ; une seule bénédiction divine qui vient du signe de la Croix (« source de toutes les bénédictions » pour Léon83) et qui s’écoule sur tout le Corps du Christ qu’est l’Église ; un seul sacerdoce du Christ, unique Pontife. Cette image a aussi ses faiblesses : une gradation84 dans la mesure de la bénédiction peut faire croire que le clergé est davantage béni que les fidèles et le risque est de ne pas distinguer essentiellement les deux modalités de sacerdoce (cf. LG 10 qui insiste sur la différence d’essence entre sacerdoce commun et ministériel85). Mais si on pousse l’image jusqu’au bout, les faiblesses deviennent des forces car la bénédiction en s’étendant largement aux vêtements les imprègne en profondeur et en extension (plus qu’une barbe !) Elle vient bien des membres « supérieurs86 » qui, par leur ordination sacerdotale, signifient la primauté du Christ-Tête dans le don de la grâce, et qui se mettent au service du Corps en donnant abondamment la bénédiction de l’Esprit dans l’exercice de la triple charge. Il me semble que c’est en ce sens que l’on peut comprendre cette différence de degré entre sacerdoce commun et sacerdoce hiérarchique qui subsiste en LG 1087 et qui peut poser question. Comment comprendre une différence de degré entre deux essences différentes ? Je crois qu’il ne faut pas concevoir le « degré » en termes de mesure, de gradation, mais en catégorie ou modalité sacramentelle : le degré supérieur signifie le Christ Pontife et Tête de qui nous recevons tout, les autres degrés, le Christ dans ses missions diverses : le Christ servant (degré ou modalité du diaconat), le Christ témoignant, faisant le bien et s’offrant au Père (degré ou modalité du sacerdoce commun). Cependant, on ne peut empêcher le terme « degré » d’indiquer une échelle de valeurs et on comprend pourquoi le CEC (nos 1547 et 1592) ne l’a pas retenu.

Par contre, le fait que Léon comprenne son office comme « servitude » indique qu’il n’est pas loin de la différence de nature que pose LG 10 entre sacerdoce ministériel ou hiérarchique et sacerdoce baptismal : le premier ayant nature ou fonction de moyen au service du second qui, lui, a nature de finalité : la consécration de toute la vie de chaque fidèle à Dieu dans la sainteté. Ceci est confirmé par l’attitude pastorale de Léon dans le Serm. 96 quand il lit Ep 4,8 (« montant dans les hauteurs,… le Christ a fait des dons aux hommes ») dans le sens du don des vertus théologales que Paul mentionne juste avant en 4,2 (charité), 4,4 (espérance) et 4,5 (foi) :

« Le juste, en effet, vit de la foi » [Rm 1,17 ; Ha 2,4] et la justice de celui qui croit consiste à accueillir dans son âme ce qu’il ne voit pas du regard ; aussi, le Seigneur, « montant dans les hauteurs, a emmené des captifs, a fait des dons aux hommes » [Ep 4,8], à savoir la foi, l’espérance et la charité qui sont grandes, qui sont fortes, qui sont précieuses en ceci que, par un admirable sentiment de l’esprit, on croit, on espère et on aime ce qui n’est pas atteint par les yeux de la chair88.

Or, le plus souvent, nous comprenons « les dons faits aux hommes » par la suite du texte, c’est-à-dire par les dons ministériels : « C’est Lui qui a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes (…) ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère (…) » (4,11s.). C’est dire le souci du prêtre Léon de ne pas tant insister et prêcher sur le sacerdoce ministériel qu’il a reçu que de l’exercer au profit du sacerdoce commun des croyants qui l’écoutent, en stimulant en eux les vertus de foi, d’espérance et de charité pour leur consécration toujours plus profonde à Dieu et leur rayonnement de sa Bonté miséricordieuse.

Notes de bas de page

  • 1 Pour résumer : « Le saint Concile enseigne que, par la consécration épiscopale, est conférée la plénitude du sacrement de l’Ordre », appelée aussi « sacerdoce suprême, réalité totale du ministère sacré ». La consécration épiscopale confère la triple charge d’enseigner, de sanctifier et de conduire, puisque « par l’imposition des mains et les paroles de la consécration, la grâce de l’Esprit Saint est donnée et le caractère sacré imprimé, de telle sorte que les évêques, d’une façon éminente et visible, tiennent la place du Christ lui-même, Maître, Pasteur et Pontife, et agissent en sa personne » (Lumen Gentium 21, trad. éd. du Centurion avec modif., Paris, 1967, p. 46-47).

  • 2 S’appuyant sur St Jérôme et l’Ambrosiaster, certains auteurs du Moyen Âge ont laissé de côté la sacramentalité de l’épiscopat, attribuant le même pouvoir d’ordre aux évêques et aux prêtres, mais avec une juridiction plus ample pour les premiers. Voir, entre autres, G. Philips, L’Église et son mystère au ii e Concile du Vatican, t. i, Paris, Desclée, 1967, p. 247 et 264-268 ; J. Lécuyer, « L’épiscopat comme sacrement », dans G. Barauna, Y. Congar (dir.), L’Église de Vatican ii , Unam Sanctam 51c, Paris, Cerf, 1966, p. 749-751.

  • 3 LG 21 qui cite en note « S. Leo M., Serm. 5, 3 : PL 54, 154 ».

  • 4 Notre source sera la traduction française des sermons : Léon le Grand, Sermons, t. iv, trad. R. Dolle, SC 200, Paris, Cerf, 1973, p. 244-285. Cette traduction s’inspire déjà de l’édition critique établie par A. Chavasse, Sancti Leonis Magni Romani Pontificis, Tractatus septem et nonaginta, CCL 138, Turnhout, Brepols, 1973, p. 5-25. Parfois, nous modifions légèrement la traduction pour mieux faire valoir la pensée de Léon.

  • 5 LG 10 dit que le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel « licet essentia et non gradu tantum differant ». L’édition du Centurion a traduit : « bien qu’il y ait entre eux une différence essentielle et non seulement de degré ». Littéralement, ce serait plus juste de traduire : ces deux modalités du sacerdoce « ne diffèrent pas par le degré seulement mais par leur essence ».

  • 6 Cf. la datation par A. Chavasse en CCL 138, p. 5-25 (les sermons référencés dans le CCL sont notés Tr. dans cet article).

  • 7 Cf. SC 200, p. 284-286, n. 4.

  • 8 = titre des sermons dans l’édition critique du CCL.

  • 9 Cf. R. Dolle, SC 200, p. 244-245, n. 1.

  • 10 Serm. 94, 1 : SC 200, p. 255-257.

  • 11 Serm. 96, 1 : SC 200, p. 277.

  • 12 Ibid., p. 279.

  • 13 Ibid.

  • 14 Serm. 93, 1 : SC 200, p. 249-251.

  • 15 Serm. 94, 1 : SC 200, p. 257.

  • 16 Ibid., p. 255-257.

  • 17 « Antistes » qui signifie « chef, préposé » se trouve quatre fois dans les sermons (cf. E. Gouder, M. Gueret, P. Tombeur (dir.), Instrumenta lexicologica latina — Leo Magnus — Tractatus, Series B, Fasciculus 40, CETEDOC, Turnhout, Brepols, 1987, p. 12). « Antistes » désigne déjà l’évêque chez Cyprien, puis chez Cassien dans son de Inc. 7,30,1, œuvre demandée par Léon (cf. A. Blaise, Dictionnaire latin-français des auteurs chrétiens, Turnhout, Brepols, 1954, p. 87). « Rector » revient dix-sept fois.

  • 18 Ibid., p. 17. « Episcopalis » se trouve une fois dans le Serm. 93, 1 (p. 249), quand Léon parle de son « office épiscopal » et dans le Serm. 96,4 à propos de saint Pierre : « Au motif de notre fête s’ajoute aussi la dignité non seulement apostolique, mais encore épiscopale de saint Pierre qui ne cesse de présider à son Siège et conserve une participation sans fin [ou inépuisable — indeficiens] avec le Prêtre éternel » (p. 283). Cet adjectif est donc plutôt employé par Léon quand il parle de l’office de présidence en un siège. Cela confirme notre intuition qu’il vaut mieux parler, avec Léon, de sacramentalité du sacerdoce.

  • 19 Cf. P.-M. Gy, « Remarques sur le vocabulaire antique du sacerdoce chrétien », dans Études sur le sacrement de l’ordre, Lex orandi 22, Paris, Cerf, 1957, p. 144-145. Dans un sermon sur la Passion, Léon déclare : « (…) maintenant l’ordre des lévites [levitarum] est plus glorieux, la dignité des anciens [seniorum] plus grande, l’onction des prêtres [sacerdotum] plus sacrée » (Tr. 59, 7, CCL 138 A, p. 358-359). P.-M. Gy commente : « Les seniores sont ici les prêtres, et les sacerdotes les évêques » (p. 128). Dans un sermon pour le carême du 13 mars 455, Léon nomme effectivement les prêtres sacerdotes secundi ordinis, « prêtres du second ordre » alors qu’il venait de parler des évêques comme summos antistites, « souverains chefs » (Tr. 48, 1 : CCL 138 A, p. 279).

  • 20 C’est-à-dire son intercession toujours favorable et agréée par Dieu.

  • 21 Serm. 94, 3 : SC 200, p. 257.

  • 22 Cf. les deux sens de submisso : « abaisser » et « envoyer à l’aide » (F. Gaffiot, Le Grand Gaffiot, Dictionnaire latin-français, éd. P. Flobert, Paris, Hachette, 2000, p. 1519.)

  • 23 Serm. 93, 1 : SC 200, p. 248.

  • 24 Tr. 62, 1, CCL 138 A, p. 376-377. Un autre exemple : « le Fils de Dieu est venu détruire les œuvres du diable ; il s’est inséré en nous et nous a insérés en Lui de telle sorte que la descente de Dieu vers les choses humaines fût une élévation de l’homme vers les divines [ad divina provectio] » (Tr. 27, 2, CCL 138, p. 134).

  • 25 Ep. 165, 8 : PL 54, col. 1171 (cette lettre du 17 août 458 est appelée traditionnellement « second Tome », le premier étant celui destiné à Flavien). Sur tout ce thème, cf. les chap. i-iv et vii de mon étude La christologie historique du pape saint Léon le Grand, CF 290, Cerf, Paris, 2013.

  • 26 Ibid, p. 104-107.

  • 27 Selon le sens léonien du « sacrement de la grande piété » (1 Tm 3,16) qui désigne pour lui l’Incarnation dans sa dimension d’Amour miséricordieux (cf. ibid., chap. i).

  • 28 Serm. 94, 3 : SC 200, p. 257.

  • 29 Traduit littéralement. J’ai ajouté « par-dessous » à la traduction française du Centurion pour respecter le « sus-tineant » de l’original latin du Concile : les évêques ne tiennent pas la place du Christ, comme la traduction française le dit, mais « sou-tiennent ses charges, ses rôles » dans le sens où ils portent son joug, en dépendance de Lui, sous Lui, comme le décrit le rite de l’imposition de l’évangéliaire au-dessus de la tête de l’ordinand, pendant la prière consécratoire.

  • 30 Ibid., p. 257.

  • 31 Serm. 94, 1 : SC 200, p. 255.

  • 32 Serm. 96, 2 : SC 200, p. 281.

  • 33 Serm. 93, 2 : SC 200, p. 251.

  • 34 Léon ne se dit jamais « successeur », mais « héritier » de Pierre, « si inégal à son modèle » (Ibid., p. 253). Sur le sens d’héritier pour Léon : cf. SC 200, p. 260-261, n. 6.

  • 35 Ibid.

  • 36 « ut per multos unius luminis radios idem ubique splendor appareat, nec possit nisi gloria esse Christi, cuiuslibet meritum christiani. Hoc est illud verum lumen, quod omnem hominem iustificat et inlustrat » (Tr. 63, 7, CCL 138 A, p. 387).

  • 37 Nous pouvons déjà noter que Léon emploie excello et ses dérivés dans les contextes suivants : « une foi plus excellente » ; en lien avec l’abondance, comme dans notre sermon, pour désigner l’excellence et la surabondance du don de l’Esprit à la Pentecôte (le temps de l’accomplissement chez Léon se caractérise par l’universalité et la surabondance) ; dans un sermon sur la Transfiguration où « excellence » désigne la dignité cachée du Christ et où les membres du Corps, les justes, « éclateront de lumière comme le soleil dans le royaume de son Père » (cf. Mt 13,43), à l’image de leur Tête ; dans le contexte de la Passion pour dire que le mystère pascal dépasse tous les autres…

  • 38 Serm. 96, 3 : SC 200, p. 281.

  • 39 Ibid, p. 283.

  • 40 Serm. 96, 2 : SC 200, p. 281. St Augustin citait le Christ ainsi : « “Je suis le bon Pasteur” ai-je dit, parce que tous les autres, tous les bons pasteurs sont mes membres. Une seule tête, un seul corps, un seul Christ. Il est donc le Pasteur des pasteurs, ils sont les pasteurs du Pasteur et les brebis avec leurs pasteurs sont sous le Pasteur » (Serm. 138, 5 : PL 38, 765, cité par M. Jourjon, « L’évêque et le peuple de Dieu selon saint Augustin », dans H. Rondet, dir., Saint Augustin parmi nous, Le Puy - Paris, Xavier Mappus, 1954, p. 167).

  • 41 Mt 28,20 cité en Serm. 96, 2 : SC 200, p. 281.

  • 42 Cf. L. Pidolle, La christologie historique… (cité n. 25), p. 218-223.

  • 43 Vatican ii n’opère pas cette limitation, bien sûr (cf., p. ex., la Constitution sur la Liturgie Sacrosanctum Concilium 7 qui parle des différentes formes de présence du Christ), mais le risque serait d’isoler LG 21 de son contexte.

  • 44 Cf. Serm. 93, 2 : SC 200, p. 253.

  • 45 Serm. 96, 4 : SC 200, p. 283.

  • 46 Ibid. J’ai mis volontairement une majuscule à « Pasteur », car, dans la logique de l’argumentation léonienne, c’est bien de la force du Christ, Pasteur de tous, qu’il s’agit.

  • 47 Non pas qu’il y ait un sacrement du souverain pontificat, mais une spécificité de type sacramentel du ministère pétrinien au sein même du sacrement de l’épiscopat qui tient au rôle particulier du successeur de Pierre parmi les autres évêques. La notion de « sacrement » chez les Pères est plus large que le septénaire actuel et, chez Léon en particulier, elle se fonde dans le sacramentum divinae pietatis qu’est le Christ.

  • 48 Serm. 70, 1 : SC 200, p. 59.

  • 49 Serm. 70, 3 : SC 200, p. 65-67.

  • 50 Serm. 70, 1 : SC 200, p. 61.

  • 51 Serm. 70, 2 : SC 200, p. 61.

  • 52 Ibid., p. 63.

  • 53 Serm. 70, 3 : SC 200, p. 65.

  • 54 Serm. 91, 3 : SC 200, p. 235.

  • 55 Ibid.

  • 56 Serm. 94, 3 : SC 200, p. 259.

  • 57 Serm. 94, 4 : SC 200, p. 261. Ces quelques éléments semblent même indiquer une sacramentalité pétrinienne qui inclurait la sacramentalité du pastorat, au moins sous l’angle de la force et de la sollicitude reçues du Christ par Pierre. En quelque sorte, tous les pasteurs seraient en Pierre et Pierre en tous les pasteurs. Si cela se vérifiait, le pouvoir propre de chaque évêque dans son Église particulière ne serait pas remis en cause, mais plutôt fortifié. D’autant plus que Léon semble ne pas distinguer pouvoir d’ordre et de juridiction. Chez lui, le pouvoir royal de gouverner fait partie intégrante du pouvoir d’ordre reçu. Sur cette question délicate, voir L. Villemin, Pouvoir d’ordre et pouvoir de juridiction. Histoire théologique de leur distinction, CF 228, Paris, Cerf, 2003.

  • 58 Serm. 94, 4 : SC 200, p. 263.

  • 59 Serm. 96, 1 : SC 200, p. 277.

  • 60 Serm. 92 : SC 200, p. 245.

  • 61 Ibid., p. 247.

  • 62 Ibid.

  • 63 Serm. 96, 5 : SC 200, p. 285. St Augustin, dans le Serm. 340,1 (PL 38, 1484), dit aussi que l’évêque se réjouit « moins de commander que de servir » (cité par M. Jourjon, « L’évêque et le peuple de Dieu selon saint Augustin », cité n. 40, p. 158).

  • 64 Ce mot a le même sens chez St Augustin : « Quand Augustin emploie utilis comme qualification d’une bonne activité pastorale, le mot a un sens très fort : il s’agit d’une activité qui édifie vraiment l’Église dans la charité » (Y. Congar, « Expressions traditionnelles du service chrétien », dans Y. Congar, B.D. Dupuy (dir.), L’épiscopat et l’Église universelle, Unam Sanctam 39, Cerf, Paris, 1962, p. 114).

  • 65 Je préfère ne pas traduire ce mot pour l’instant.

  • 66 Serm. 93, 2 : SC 200, p. 253.

  • 67 Serm. 94, 2 : SC 200, p. 257. Comme Le Grand Gaffiot, Dictionnaire latin-français (cité n. 22), p. 1451, je traduis « servitus » par « servitude », car ce terme marque tout à la fois l’idée de service, d’esclavage et un « état de dépendance totale d’autrui » (cf. Le nouveau Petit Robert, éd. 1993).

  • 68 Cf. L. Pidolle, La christologie historique… (cité n. 25), p. 316-317.

  • 69 Serm. 92 : SC 200, p. 247.

  • 70 Ibid., p. 247-249.

  • 71 Serm. 93, 2 : SC 200, p. 251.

  • 72 Le Grand Gaffiot, Dictionnaire latin-français (cité n. 22), p. 520 ; A. Blaise, Dictionnaire latin-français des auteurs chrétiens (cité n. 17), p. 266.

  • 73 Serm. 94, 1 : SC 200, p. 257.

  • 74 Serm. 95, 1 : SC 200, p. 265.

  • 75 « Lorsqu’elle désigne une attitude de l’homme, la pietas exprime fondamentalement sa ressemblance avec Dieu infiniment bon et miséricordieux, et sa participation à l’activité même de Dieu (…). La pietas christiana, c’est, en un sens général, une attitude foncière, impliquant l’exercice des œuvres exigées du chrétien, en tant que celui-ci est, à la fois, enfant de Dieu et frère de tous les hommes » (A. Guillaume, Jeûne et charité dans l’Église latine, des origines au 12e siècle en particulier chez St Léon le Grand, Paris, SOS, 1954, p. 62).

  • 76 Serm. 95, 1 : SC 200, p. 265.

  • 77 La proximité de LG 32 avec ce passage est frappante. Même si ce Serm. 95 de Léon n’est pas cité en note, il a dû inspirer LG 32. En voici quelques exemples : « L’Église sainte, de par l’institution divine, est organisée et dirigée suivant une variété merveilleuse. “Car, de même qu’en un seul corps, nous avons plusieurs membres et que tous les membres n’ont pas même fonction, ainsi, à plusieurs, nous sommes un seul corps dans le Christ (…)” (Rm 12,4-5) (…). Commune est la dignité des membres du fait de leur régénération dans le Christ, commune la grâce d’adoption filiale ; commune la vocation à la perfection. (…) Quant à la dignité et l’activité commune à tous les fidèles dans l’édification du Corps du Christ, il règne entre tous une véritable égalité. »

  • 78 Serm. 95, 1 : SC 200, p. 265-267.

  • 79 Devotio vient justement de la racine vovere.

  • 80 Le Grand Gaffiot, Dictionnaire latin-français (cité n. 22), p. 1215.

  • 81 SC 200, n. 4, p. 266.

  • 82 Cf. la traduction de St Jérôme : Sicut unguentum in capite, (…) quod descendit in oram vestimenti eius.

  • 83 Cf. le sermon sur la Passion Tr. 59, 7, CCL 138 A, p. 359.

  • 84 « Léon qualifie l’ordre des sous-diacres de quatrième à partir de la tête, quartus a capite, et il énumère au-dessus le leviticus [= le diaconat] et le presbyteralis honor et l’episcopalis excellentia » (expressions tirées de l’Ep. 14, 4 : PL 54, 672 B-C et citées par P.-M. Gy, « Remarques sur le vocabulaire antique du sacerdoce chrétien », cité n. 19, p. 128).

  • 85 « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, bien qu’il y ait entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ » (LG 10).

  • 86 La lettre 12 du 10 août 446 adressée aux évêques de la Mauritanie césarienne (PL 54, 645-656) nous apprend que « l’évêque est constitué “supra omnes gradus”, comme un chef ou une tête (caput) ». « L’épiscopat est sacerdotale fastigium et honor, pastorale fastigium et gubernatio Ecclesiae » (cité par J. Lécuyer, « Collégialité épiscopale selon les papes du v e siècle », dans Y. Congar, dir., La collégialité épiscopale. Histoire et théologie, Unam Sanctam 52, Paris, Cerf, 1965, p. 49). Le fastigium désigne le faîte, le sommet d’un toit, d’une montagne. Cela confirme que la tête qui reçoit l’onction est bien celle de l’évêque et que, de là, le chrême se répand sur tout le corps.

  • 87 Le texte latin dit « licet essentia et non gradu tantum differant ». Les différentes traductions (anglaise, italienne, allemande) sur le site internet du Saint-Siège laissent subsister une différence aussi de degré, qu’il ne faut toutefois pas majorer à cause de l’insistance du texte conciliaire sur la différence d’essence.

  • 88 Serm. 96, 2 : SC 200, p. 281.

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