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Philosophy of Consent. Initiation to the Thought of Aimé Forest (1)

Pierre Damien Frère
From reading the work of Aimé Forest (1898-1983), the author, a hermit, discovers the sapiential vocation of human intelligence. This first article outlines the thought of Forest as a philosopher of consent, which renews one’s outlook on attention to life and to brotherhood in order to come to metaphysical recollection. If the truth of being is homogeneous with what is most spiritual and interior in our journey, it must be worked out in a metaphysics of gratuity, that is, of Love.

Aimé Forest (1898-1983) fut à la fois historien de la philosophie et philosophe métaphysicien. Tel est l’élément dominant de son influence sur les esprits, sur l’intelligence et la conduite de leur destinée, ou, mieux, sur leur vocation. Sa philosophie est née, s’est développée, est devenue une œuvre car elle est une synthèse féconde entre le passé philosophique et le présent des hommes.

La valeur de sa pensée, peu connue et difficile d’accès1, s’appuie sur l’histoire de la philosophie. Celle-ci l’a initié aux problèmes philosophiques de son temps, qu’il reliait à ceux du passé, mais elle lui a permis aussi de mieux aborder ces derniers, de les ouvrir et de les éclairer par rapport au présent. Forest connaît la philosophie antique, médiévale, moderne de Descartes jusqu’à ses contemporains les plus actuels. Il élabore sa pensée en confrontant entre eux les systèmes opposés : criticisme, idéalisme, phénoménologie, existentialisme, thomisme, platonisme, aristotélisme.

Contrairement à Aimé Forest, tous les historiens de la philosophie ne sont pas d’authentiques philosophes. Au contraire, pour lui, l’histoire de la philosophie est au service de l’interrogation de l’esprit sur l’être humain, ses fins, ses raisons d’être, sa vocation. L’historien de la philosophie ne regarde pas le passé philosophique comme on regarde un film, passivement, mais il le considère comme relié à cette interrogation vivante et permanente sur le sens, la vocation de l’homme et de l’univers, les raisons de vivre et d’agir. Chez Forest, les études historiques servent la réflexion métaphysique. Mémoire philosophique et identité du philosophe sont inséparables. Mais c’est une mémoire en acte, une mémoire vivante, reliée aux interrogations du présent philosophique, c’est-à-dire à cette interrogation d’hier et d’aujourd’hui sur le sens concret à partir duquel on peut joindre l’universel.

L’approche historique purement extérieure n’a donc pas de place ni de justification pour Aimé Forest. C’est en philosophe qu’il use de l’histoire de la pensée, et non en historien ou en érudit. Dans l’introduction de son ouvrage La structure métaphysique du concret selon saint Thomas d’Aquin, il déclare qu’il va « faire servir l’analyse historique à l’interprétation des principes premiers de l’ontologie2 ». Nous avons là le principe essentiel de sa méthode qui, tout au long de sa vie, commandera à l’élaboration de son œuvre.

S’initier à sa pensée signifie laisser parler le philosophe et donc laisser une grande place à ses textes, s’y confronter. Certes, il est quasiment impossible de tenir un discours sur Aimé Forest, dont toute l’œuvre est une parole vive, profonde et méditative. Cependant, dans son œuvre et dans sa vie se dégagent des constantes, des fils conducteurs. Ce sont quelques-uns de ces thèmes que nous voulons présenter. Dans ce premier article, nous rappellerons les sources expérientielles et intellectuelles qui ont permis à Forest de constituer sa philosophie du consentement. Un deuxième article détaillera plusieurs thèmes au long de la lecture de son œuvre.

I Le sentiment fondamental de la vérité

On peut dire qu’Aimé Forest a donné son nom à la philosophie du consentement : Du consentement à l’être3 est son ouvrage majeur, la clef de voûte de sa pensée. Par opposition à l’idéalisme et aux philosophies modernes du refus de tout donné quel qu’il soit, le consentement signifie la reconnaissance de l’être donné déjà là. Consentement et création4 précise que cette reconnaissance, cet accueil, est la manière d’entrer dans le sens et la volonté de la création, tant du côté du Créateur que de la créature. La connaissance est comme un accueil des choses par la pensée qui les pénètre, qui les comprend dans leur rapport à l’absolu. La vocation de l’esprit5 manifeste l’accueil de ce don, de cette présence des choses à l’esprit et de l’esprit à soi ; elle révèle la réponse que nous devons lui faire : par le zèle de la perfection, de l’achèvement en tout, réaliser le premier moment de la conversion à Dieu, préparer ainsi le second qui est l’accueil de la révélation surnaturelle.

La possession spirituelle de soi dans l’accueil de l’être et dans le don de soi sont les formes de l’union de l’être et de l’esprit. L’appartenance de l’homme à soi est dans son appartenance à Dieu. L’achèvement de l’esprit, sa vocation se situe dans la religion. Comment le consentement à l’être, s’il est un consentement à la Création, est-il la vocation de l’esprit ? Comment est-il l’appel adressé à cet esprit et la réponse de cet esprit ? En face des philosophies du refus de la condition humaine (comme celle de Sartre et du problème d’une liberté intégralement efficiente sans Dieu ou totalement inefficace avec Dieu), se présente la philosophie du consentement d’Aimé Forest.

Dans un premier temps, nous voudrions indiquer les lignes à partir desquelles cette pensée est née. Selon Louis-Bertrand Geiger, « le milieu philosophique détermine l’esprit, mais il le détermine matériellement, la structure formelle est donnée par l’esprit. Une philosophie est le résultat harmonieux des échanges entre un esprit et le milieu où il se développe6 ».

Chaque esprit porte en lui-même le germe d’une pensée, comme un appel secret, et ce sont les circonstances de la vie, les influences, qui orientent la croissance du germe pour lui donner sa forme et son achèvement. Échanges et accords, correspondances entre les instances et les circonstances, entre le dedans et le dehors, entre les événements intérieurs souvent indicibles, les appels secrets, inarticulés et l’environnement, accords d’harmonie mais aussi de craintes et de malchances, d’épreuves et de ruptures font la trame d’une vie où naît une œuvre dans laquelle peuvent fleurir les promesses encloses7.

Au contact de la vie même, des interrogations premières ont surgi qui, se développant sous l’action d’influences diverses, ont contribué à la formation de sa pensée.

Au point de départ de sa recherche, il y a cette intuition augustinienne que nous ne pourrions pas connaître la vérité si nous n’avions pas quelque rapport avec elle : « Le sentiment fondamental, c’est que nous avons l’idée d’une vérité qui nous est en un sens manifestée et qui reste pourtant toujours à conquérir8 ». Pour Aimé Forest, nous ne construisons pas la vérité, nous la recevons. Cependant, elle ne s’impose pas à nous comme un donné qu’il s’agirait simplement de constater. On l’a en soi, et cependant on peut passer à côté.

Cette expérience – celle d’une révélation de la vérité par un retour à l’intériorité et par un acte positif d’attention que cette vérité nous est révélée – a toujours été pour lui préférable à toute recherche. Il ne s’agit pas d’une jouissance toute passive, mais au contraire d’une expérience d’adhésion personnelle active, expérience d’accueil. Pour exprimer cette expérience, Forest parle de « présence spirituelle ». On découvre une présence, on ne la construit pas, on ne la fabrique pas. Le fruit de l’activité intellectuelle est d’abord reconnaissance avant d’être connaissance. Mais cette présence, étant spirituelle, ne peut être reconnue, découverte que par un retour à l’intériorité. C’est seulement « dans les plus hauts moments de notre vie qu’il nous est donné de reconnaître que nous sommes très proches d’une vérité qui nous fuit ordinairement et que nous avons toujours à reconquérir » (ibid.).

Il s’agit d’un sentiment fondamental, d’une expérience spirituelle qu’une intelligence purement notionnelle ne peut saisir, un mélange de passivité et d’activité, avec la volonté de l’éclairer et de la justifier si possible par l’analyse. C’est cette expérience qui nous ouvre au sens de l’être qui est l’objet même de la métaphysique et qui ne se révèle que dans et par le retour à l’être intérieur, dans une intériorité très proche de nous certes, mais qui pourtant nous échappe toujours.

Si on n’essaie pas d’accueillir, de réaliser pour son propre compte cet accueil d’une présence initiale, qui n’est pas d’ordre spéculatif, mais qui engendrera la recherche intellectuelle, on passera à côté de ce que veut dire Aimé Forest quand il parle « d’expérience spirituelle, de présence ». Elle est d’abord de l’ordre du vécu, c’est l’expérience d’une vérité qui ne se laisse découvrir qu’en la vivant, qu’on n’épuise pas par les concepts, il s’agit d’une présence qui ne se rend présente qu’à celui qui se donne à elle. Elle est à la fois un don et une appropriation. Il s’agit de l’attention à l’être, de la rencontre de l’être, de l’attention à la sollicitation de l’esprit par l’être, de l’intime présence de l’être à la pensée et en même temps transcendant, fondement de la présence de l’esprit à lui-même et aux choses.

La métaphysique ne cherche pas à étendre notre connaissance de l’univers, à ajouter au spectacle que nous donne le monde, elle se propose plutôt de nous donner la signification d’une présence tout actuelle. Elle est toujours dans l’esprit du platonisme « une quête de l’être ». Il s’agit d’arriver à saisir les choses moins en elles-mêmes qu’en ce qui leur donne leur sens, ainsi avons-nous pu définir l’esprit métaphysique par l’esprit d’intériorité, nous pensons montrer maintenant que le sens de l’intériorité est dans ce qu’il a de typique le sens de l’être. Il est clair que l’affirmation objective fait d’abord obstacle, du moins en apparence, à l’affirmation métaphysique puisqu’elle ne comporte pas d’une façon immédiate ce caractère d’intériorité. Mais c’est l’effort pour dépasser la détermination sans l’exclure, « dans une façon difficultueuse de penser » comme Bergson le dit de l’intuition, qui constitue le sens de l’être. Cette représentation a par elle-même la vertu de nous conduire au-delà de l’immédiate objectivité. Nous avons donc à montrer comment on peut parler d’une illumination intellectuelle par le moyen même de l’être (…), à établir comment cette vérité subsiste dans le réalisme métaphysique. L’idée d’être est le premier intelligible, c’est à dire qu’à sa lumière nous ne saisissons pas seulement l’objet, mais ce qui lui donne sa signification, l’actualité et l’universalité, la valeur et l’ordre, la présence et l’appel. Si la fonction de l’intelligence est d’égaler par l’affirmation métaphysique l’amplitude infinie de l’esprit, elle remplit cette tâche par la représentation même de l’être. Le sens de l’être est d’abord celui de l’individuel et de la valeur des choses singulières. Il se marque comme chez Goethe par l’attitude du respect qui, isolant dans un contenu ce qu’il a de particulier, le traite « de la façon la plus haute ». Le respect ainsi entendu est une attitude plus métaphysique que morale. Il s’oppose, semble-t-il à l’ironie, dont Kierkegaard disait que l’essence est de nier l’essence.

L’habitude de considérer les choses en elles-mêmes, non pour l’avantage ou le profit, nous permet de les envisager dans leur originalité et leur distinction. Les choses apparaissent alors dans une présence qui suscite le respect, puisque nous n’avons rien à leur demander, dans la contemplation la plus pure. Pourtant on ne peut dire que l’intuition métaphysique soit seulement celle du singulier. Elle le saisit en effet dans une perspective assez nouvelle, celle d’une intériorité que donne la représentation universelle de l’être. Le caractère de la philosophie qui est la vie même de l’esprit, au moins sous sa forme première, c’est de ne pas quitter cette référence première et essentielle de la totalité ; son inquiétude est de se sentir arrêté, limité, « conscience malheureuse ».

(Consentement et création, p. 22-23)

II Rencontre et recueillement

Aux dires de ceux qui ont eu le privilège de le rencontrer, Aimé Forest était à la fois un homme d’accueil et de silence. Le paradoxe n’est qu’apparent. Ses familiers, ses amis, mais aussi ses étudiants savaient que ces rencontres s’enracinaient, se préparaient dans de longs moments de méditation. Forest aurait volontiers fait sienne la devise souvent citée par Maurice Blondel : « Le bruit fait peu de bien et le bien fait peu de bruit9 ».

1 Se recueillir pour aimer

Pour Forest, comme pour Blondel d’ailleurs, la place du silence, du recueillement est essentielle à l’exercice et à la fécondité de la pensée philosophique. Homme de rencontre, de discrétion, d’accueil, il situait la conversation au niveau d’un dialogue des âmes, aimant à citer le mot de Rousseau : « J’ai besoin de me recueillir pour aimer. » Il faut en effet savoir se recueillir pour accueillir. Seuls les êtres qui sont réellement présents à eux-mêmes, c’est-à-dire à la Source de la vie en eux, peuvent être réellement et authentiquement présents aux autres. La vie véritable est intérieure. L’âme est plus que l’intérieur d’un extérieur. Elle est le « lieu », non pas en un sens spatial, mais selon une représentation plus ontologique où l’on doit habiter par l’attention la présence à soi qui ne peut être close sur soi. Pour penser l’intériorité, nous devons dépasser la représentation spatiale. L’intériorité nous apparaît comme le caractère distinctif de l’esprit qui est ouverture et accueil. Elle n’est rien d’autre que l’entrée en possession de l’esprit par soi. L’intériorité à soi-même est le caractère propre de l’esprit. Il accède à ce qu’il est quand il se recueille. La signification de l’idée d’intériorité n’est autre que celle du recueillement, c’est-à-dire de cette expérience difficile par laquelle la conscience se rassemble et nous fait atteindre le principe même des valeurs spirituelles.

Ainsi, si la profondeur d’un homme s’apprécie à sa puissance d’accueil, celle-ci est en quelque sorte conditionnée par sa capacité de recueillement. Les relations que le moi a avec lui-même commandent ses relations avec autrui. Et les relations qu’il a avec lui-même et avec autrui sont conditionnées par son ouverture à la Présence de Dieu. Le recueillement est alors au cœur de toute intimité avec soi-même, avec les autres et avec Dieu. Recueillement et silence sont « le lieu » de toute rencontre, de toute présence, à soi, aux autres et à Dieu. Dès lors, une rencontre est plus qu’un croisement dans l’espace : c’est l’accueil spirituel d’une présence, la reconnaissance d’une intimité, qui s’effectue sur un fond de recueillement et de silence.

2 L’amour des personnes

Le présupposé de toute la doctrine forestienne est que l’univers de l’être et de l’esprit est un univers de personnes, ou mieux, un univers pour ces personnes. Le zèle de la perfection, le souci de l’excellence, l’ardeur à promouvoir leur valeur, tout cela vient du zèle pour les personnes. L’attrait du bien est l’amour désintéressé des personnes. L’amour est la médiation décisive. S’il est don de soi à l’être aimé, il est plus encore don de cet être à lui-même : « Le plus grand bien que nous puissions faire aux autres n’est pas de leur communiquer notre richesse, mais de leur révéler celle qui leur est propre10. » Le sens des rencontres est donc celui des rencontres personnelles ; que chacun soit possession de soi pour le don de soi et l’accueil d’autrui. Tout peut être alors reconnaissance renouvelée à tout propos.

L’amour est un acte par lequel je me reconnais dans autrui, qui se reconnaît en moi, dans la mesure où je veux qu’il soit lui, et où il veut que je sois moi. L’aliénation, la domination sont alors impossibles, l’isolement, l’extériorité sont brisés (mais non pas l’altérité, ni d’ailleurs une certaine distance bienfaisante).

L’amitié n’est pas possession, mais promotion réciproque qui consiste à vouloir le bien de l’autre. Elle est la médiation authentique et pure parce qu’elle tend à élever à une valeur plus haute l’être aimé. Parce que son ambition profonde est de donner un être à lui-même, elle enveloppe un vouloir analogue à celui de la création (la promotion dans l’être) ; elle veut faire sien autant que possible l’absolu du vouloir d’où l’être procède, si bien que par elle Dieu suscite en nous pour les êtres « un mouvement semblable au sien ». La conscience dans ce qu’elle a d’initial est alors puissance d’adhésion plus que de construction ou de domination. L’intimité avec autrui ne s’accomplit pas par la négation de toutes les distances entre les personnes, mais par la reconnaissance et l’acceptation de l’autre en ce qui le fait autre. Ainsi, le sens de la solitude, du silence et du recueillement et la présence à autrui ne s’excluent pas, mais se complètent. Chacun doit éprouver le secret de sa solitude pour pouvoir rencontrer vraiment l’autre, et chacun ne peut mesurer la solitude de ce secret que par la rencontre avec autrui. C’est le sens du mystère de notre intimité qui nous donne d’être ouvert à l’autre, et la communion la plus pure est celle qui donne à chacun la conscience la plus vive de sa singularité. « L’accord est déjà dans l’être, notre tâche n’est pas de le constituer, mais de le révéler11 ».

3 Familier des maîtres spirituels

C’est ainsi que Forest rencontrait ses amis, ses étudiants ; c’est dans un même mouvement qu’il savait s’approcher des systèmes philosophiques et surtout des philosophes dans l’activité même de leur pensée, car, pour lui, l’étude des doctrines philosophiques est d’abord la rencontre et l’accueil d’une pensée en acte. Aussi, sans rien négliger de la fermeté et de la vigilance requises par l’étude des philosophes, son œuvre critique n’est jamais polémique. Il cherche toujours à saisir dans l’attitude, dans l’élan où s’origine une démarche philosophique, ce qui relève d’une quête authentique avant d’en analyser les limites ou même les perversions. Toutefois, il est des philosophes privilégiés avec lesquels il aime à penser et qui sont autant de compagnons de route où nous entraînent ses réflexions. Il est familier des maîtres spirituels du Moyen Âge, en particulier St Bernard, mais aussi – et surtout – Thomas d’Aquin, auquel il consacra sa thèse, La structure métaphysique du concret selon saint Thomas d’Aquin. Il retrouve également volontiers Platon, St Augustin, Pascal, Malebranche, Maine de Biran, Bergson, Le Senne, Lavelle, Maurice Blondel et Jacques Paliard. Pour Forest, c’est le dialogue qui caractérise le travail du philosophe et celui de l’historien de la philosophie ; c’est en fait sa méthode, son savoir-faire dans lequel il excelle : dialogue fraternel, aux voix multiples entre les esprits de tous les temps au sujet des donnés les plus profonds de la réalité et de la pensée.

Tout spécialement, on trouve chez lui l’influence de Blondel, d’une part, et une référence constante aux écrits de St Jean de la Croix, d’autre part. Ainsi, en 1973, il consacra une étude à Blondel, parue dans le Giornale di Metafisica. Il écrivait à propos de L’Action :

La doctrine de Blondel traduit dans sa plus haute exigence le projet d’une philosophie spirituelle (…) en poursuivant le projet d’une philosophie de l’action, il se propose de rouvrir à la philosophie le monde spirituel qu’on lui avait fermé et soustrait12.

Pour Forest, la tâche originale de Blondel est donc « d’avoir spiritualisé l’action », c’est-à-dire de l’avoir approchée non comme une réalité psychologique mais dans son sens fondamental : « L’action est pensée comme la spiritualité même dans l’unité de son élan. » Comment ne pas penser alors à cette affirmation audacieuse de Jean de la Croix, dont Aimé Forest disait qu’elle devait devenir une sentence classique : « L’action qui enveloppe et achève toutes les autres est de penser vraiment à Dieu » ? Elle fait écho à de nombreux passages de son œuvre où il insiste sur la dignité et la tâche la plus haute de la pensée qu’est la contemplation :

La contemplation se prend elle-même comme fin et moyen de l’action… L’action ainsi comprise veut retrouver à son terme ce qui l’inspire à son principe, en prenant son efficacité de la seule force immanente à la vérité.

(La vocation de l’esprit, p. 119)

La pensée philosophique consiste à reconnaître la vérité dans le miroir de l’âme (…). L’âme s’élève à Dieu quand elle sait revenir à elle-même… La pensée reconnaît Dieu quand elle sait réfléchir – au sens de miroir – le mouvement qui la soutient et la guide13.

4 Se faire une âme silencieuse

Réflexion, intériorité, recueillement sont des axes majeurs de sa pensée. La réflexion est une méthode de penser et une démarche d’accession à l’être. Recueillement et intériorité sont des réalités voisines. Le recueillement désigne une attitude de la conscience. Quant à l’intériorité, elle est à la fois une méthode et la réalité atteinte par elle. Mais le silence est comme la toile de fond où va se déployer la richesse et la profondeur de la pensée d’Aimé Forest. La place du silence est essentielle ; elle est comme la condition de l’accueil des choses et des êtres. Elle protège la réflexion et le recueillement. Le silence est la condition, le soutien et l’âme de la réflexion philosophique. Si le philosophe ne le respecte pas, il en vient à réduire l’être à un simple concept. La pensée devient alors la mesure et le lieu de l’être. Or le discours sur l’être ne s’identifie pas avec l’être. La métaphysique ne se réduit pas au discours sur l’être. Le discours n’est que l’expression d’un acte où l’être affirme sa présence, avant d’être affirmé par l’intellect. Le réel est plus riche que la pensée qui cherche à le comprendre et à l’objectiver. Le réel est un et divers et, par sa structure même, il fait violence aux « exigences d’une pensée appliquée à définir et à fixer » (Du consentement à l’être, p. 97). La pensée doit donc s’adapter en permanence au réel, elle doit s’accorder à l’être, c’est-à-dire renoncer à son pouvoir séparateur, à son jeu de simplification et de division. Le propre de la réflexion métaphysique est d’accepter délibérément cet échec infligé par le réel à la pensée pressée de définir et de démontrer, car le sens métaphysique procède d’une attention qui est docilité à ce que les choses suggèrent par leur présence. La docilité et l’accueil supposent un fond de silence où se révèle la présence.

Le silence n’est en nous que s’il est gardé et conquis. Mais il ne cesse pas d’être actif. Il prépare la parole, celle-ci devient ensuite riche du silence qui l’a formée. Cette expérience est comme l’image du mouvement le plus général de notre conscience. L’esprit se reconnaît à la fois recueilli et accueillant à l’autre.

(La vocation de l’esprit, p. 113)

Mais se faire une âme silencieuse est pour Aimé Forest tout le contraire de se complaire dans une clôture intérieure. Le silence est ouverture car il est le lieu d’accord entre les êtres et entre l’esprit et les choses. L’esprit ne peut lire dans le silence des choses que parce qu’il est « une puissance d’accueil » (Consentement et création, p. 48). Une pensée qui serait repliée sur elle-même ne pourrait pas embrayer sur le réel, elle se condamnerait à se dévorer elle-même.

Le mouvement naturel de la pensée, constate encore Aimé Forest, n’est pas l’acte par lequel elle revient sur elle-même et se détourne de la considération de l’être objectif.

(Du consentement à l’être, p. 83)

Nous n’avons rien à ajouter à la louange des choses, mais nous pouvons y participer par la grâce de l’attention. Les choses alors nous paraissent proches ; nous entrons avec elles dans une sorte d’intimité, qui se distingue de tout ce qui est en nous désir, intérêt.

(Consentement et création, p. 65)

Le silence est nécessaire pour que se développe et grandisse en nous l’attention à l’être sous-jacente à toutes les déterminations. Cette attention permet de retrouver l’universel concret, c’est-à-dire de « penser le singulier sous l’aspect de l’universel » au lieu de faire sombrer les singularités concrètes dans la nuit de l’universel abstrait :

Le sens de l’être est d’abord celui de l’individuel et de la valeur des choses singulières (…).

Essayons de ressaisir par la pensée cette expérience familière où nous avons eu la manifestation de l’existence dans sa valeur propre, dans l’effort que nous avons fait pour ne rien lui surajouter. C’est l’expérience du silence profond des choses ; la pensée détachée de tout désir, comme dans le calme d’un soir, envisage dans les choses ce fond de généralité où elles apparaissent et dans lequel seulement elles sont à proprement parler elles-mêmes. Tout nous apparaît alors intrinsèque à l’être, et ce qui dépasse chaque réalité singulière se reporte en quelque sorte sur elle, s’unit à elle. La vérité ou réalité de la chose c’est bien alors, comme on l’a dit, « la beauté de la présence pure », d’une présence totale que l’existence singulière manifeste en s’y référant.

C’est quand nous nous élevons à cette généralité immanente aux choses elles-mêmes que nous avons l’expérience de leur valeur. Elle est la réalité de ce qui dans les êtres les accorde, leur permet de communiquer.

(…) Sous la distinction des êtres, l’unité première qui n’est pas détruite par leur diversité fonde leur rapport, leur correspondance, et ainsi la nature métaphysique d’un monde où il y a des valeurs parce que la relation pénètre profondément au cœur de l’être. Pour penser la valeur, il faut admettre que les choses ne sont pas une série de blocs isolés ou d’atomes, mais qu’il reste, intérieure à chacun des êtres, une communauté qui dépasse les genres, qui est la présence des êtres dans l’être. La valeur est donc dans les choses qui la réalisent et la manifestent un caractère qui appartient en propre à la totalité. Nous ne pouvons penser la valeur qu’en nous attachant à ce que chaque chose a d’exclusif, nous devons considérer ce qui en elle s’explique par l’action de la totalité qui lui reste intérieure. La valeur ainsi entendue ne se distingue pas de l’être même, elle trouve son fondement dans sa loi première. Mais pour la reconnaître il faut dépasser une représentation très superficielle de l’objectivité, il faut chercher son fondement dans la présence des êtres dans l’être. La perception de la valeur est liée à la pénétration de l’esprit métaphysique qui nous interdit de ne voir en elle qu’une création arbitraire et subjective. Le fondement des valeurs est dans ce qui, inhérent à l’essence propre de chaque être, appartient déjà pourtant à la totalité.

(…) Le sens de l’être n’est qu’une forme de notre intelligence de l’universel.

(Consentement et création, p. 23-26)

Dans la continuité d’une philosophie médiévale (Augustin, Bernard, Thomas d’Aquin), Forest propose une autre façon d’être soi, de se soucier de soi qui dépasse la dialectique de l’intériorité close et de la pure extériorité. Chez lui, l’intériorité est accueil, docilité, ouverture. Elle est appel et réponse à l’altérité.

III L’Unité d’une doctrine et d’une vie

« Soyez béni pour votre œuvre et pour votre vie. » C’est en ces termes que le cardinal de Lubac s’adressait à Aimé Forest quelque temps avant la mort du philosophe. L’harmonie entre le vécu du philosophe et le contenu de sa philosophie est évidente. Ce qu’il écrivait en 1943 à propos de St Jean de la Croix s’applique autant à sa vie qu’à son œuvre :

La philosophie contemporaine s’est attachée avec une sorte de prédilection à l’étude de St Jean de la Croix. C’est qu’il y a chez lui une relation particulièrement forte de l’expérience à la doctrine ; il construit sa doctrine dans le mouvement même par lequel il la vit. Or la pensée contemporaine s’attache surtout aux auteurs chez qui la doctrine ne fait qu’un avec la vie.

(Consentement et création, p. 68)

St Jean de la Croix construit sa doctrine dans le mouvement même par lequel il la vit. Cette affirmation s’applique avec bonheur à Aimé Forest. Dire que sa vie et son œuvre sont accordées, c’est explicitement reconnaître l’existence d’un ordre, c’est-à-dire d’un principe d’unité qui ordonne la vie d’un homme dans les grandes et les petites choses. L’idée d’ordre est très importante chez Forest. On pense à la définition augustinienne de « la paix comme la tranquillité dans l’ordre ». L’unité de l’œuvre et de la vie témoigne aussi d’une sagesse. Ce que nous montre A. Forest, ce que nous devons viser et atteindre avec lui, c’est une science du concret où communient le singulier et l’universel dans le travail sans cesse repris de la pensée et des actes.

La reconnaissance de l’ordre est toujours celle d’un principe d’unité qui domine les éléments et fait un tout des choses assemblées (…). L’accord vient de ce qui, dans notre être singulier, le réalise et tout ensemble le dépasse, l’unit aux autres14.

Affirmer l’ordre, c’est alors reconnaître dans l’existence singulière elle-même ce qui l’enveloppe et la fonde15.

Quel est le principe spirituel fondateur et ordonnateur de l’ordre par-delà la cohérence intellectuelle, ou la logique des faits ? Forest l’affirme nettement et simplement, et cela revient dans son œuvre comme le thème principal et majeur. Ce qui introduit l’âme dans l’ordre spirituel et fondamental, c’est l’amour :

L’amour est un principe d’unité et de liaison. Il se traduit dans des sentiments divers, il les inspire mais ne se réduit pas lui-même à ce que nous pouvons reconnaître dans les expériences dont il est le principe… Il est l’enveloppement de la multiplicité dans l’unité.

(Essai sur les formes du lien spirituel, p. 167)

L’amour demande une forme d’abandon, un laisser-être intérieur qui correspond à une consonance… La présence est un fondement ; la conscience se reconnaît dans une pureté qu’elle ne peut produire et qui est la source de sa propre démarche. Cette adhésion est le témoignage en nous du vouloir divin.

(Nos promesses encloses, p. 197)

Ainsi, lorsque l’amour est reconnu comme principe d’unité, accueilli et vécu spirituellement, il conduit à une harmonie intérieure qui est la paix de l’âme :

Tout s’accorde et tout s’ordonne, ces mouvements forment la conscience pacifiée.

(Essai sur les formes du lien spirituel, p. 170)

L’avènement de la paix est pour Aimé Forest l’avènement même de l’âme. La paix est le signe de l’entrée dans le véritable royaume des âmes. Cette paix n’exclut pas les épreuves, les inquiétudes, les souffrances ou même les plus obscures des nuits. Au contraire, elles sont souvent comme des annonciations ou des promesses. Mais la paix est le plus pur témoignage que la Vérité est Amour ; et cela est vrai dans tous les domaines, dans toutes les participations étagées de l’amour : affectif, esthétique, intellectuel, religieux.

L’œuvre philosophique d’Aimé Forest en témoigne, sa vie tout entière semble discrètement mais fermement manifester cette unité. Si la philosophie est amour de la sagesse, la sagesse vécue, professée, c’est la sagesse de l’Amour :

La sagesse est la réalisation de soi dans l’unité… Elle est comme une liberté de la liberté enfin rendue à son origine. La sagesse est la vie de l’âme harmonieuse.

(Essai sur les formes du lien spirituel, p. 186)

Comme la simplicité et la vérité, la sagesse est le résultat d’une longue quête, lente purification. Aimé Forest l’a vécue dans son cœur, dans son âme et dans sa chair, dans ce qui fait l’humanité de l’homme. Seul l’amour ne peut être que le levain de cette harmonie intérieure ; « l’amour difficile de ce qui est » :

Comme l’ordre ne se surajoute pas aux valeurs mais les pénètre d’une façon intime, nous retrouvons dans chacune d’elles la forme entière de notre adhésion. L’épreuve se trouve ainsi dépassée, éclairée de la lumière qu’elle-même forme en nous. Le consentement est, en ce sens, « l’amour difficile de ce qui est » (…). Le consentement est tout opposé à un état d’esprit souverain qui nous enfermerait en nous-même. Ce n’est pas davantage une contrainte un peu raide telle que le stoïcisme le demande. Il faut y voir plutôt comme une synthèse de la possession et de l’abandon.

(Essai sur les formes du lien spirituel, p. 186)

Chez Aimé Forest, la réflexion philosophique devient donc leçon de vie et de sagesse. On peut lire dans ces lignes le sens du drame vécu par Aimé Forest et son épouse qui, en juin 1944, devaient perdre dans la petite église du village martyr d’Oradour-sur-Glane deux de leurs fils. Cette déchirure fut vécue dans le silence, la dignité et l’esprit de pardon.

Dans l’ouvrage Nos promesses encloses écrit après la mort de sa femme, Aimé Forest écrit :

La détresse d’Oradour est comprise dans cette vérité plus haute que tout ce qu’elle nous laisse d’une certaine façon reconnaître : l’amour est premier. Je ne vois pas ce que nous pourrions mettre au-delà de lui, sans une sorte de défaillance que nous ne pouvons accepter sans nous renier nous-mêmes. Il faut arriver à penser une plénitude capable de maintenir en elle la précarité, la déficience et ainsi faire que la déchirure ne soit pas la réalité dernière du temps.

(p. 172)

En 1981, il écrit : « Je suis allé à Oradour samedi dernier. J’avais le sentiment de n’être pas abandonné. J’ai quatre-vingt-trois ans et je vais vers mon éternité. » Ainsi, lorsque dans l’œuvre philosophique d’Aimé Forest on trouve les thèmes de l’amour, du consentement, de la paix, de la fidélité, on comprend mieux leur densité, par le poids de l’expérience qui leur donne toute leur gravité humaine et chrétienne. Il en est de même dans son dernier ouvrage Essai sur les formes du lien spirituel :

La métaphysique n’est pas surajoutée à notre existence lui devenant en quelque sorte étrangère… La lumière qu’elle nous demande de suivre est intérieure à la sagesse.

(p. 187)

Les grandes et les petites choses, les expériences les plus quotidiennes, la fidélité au présent, la contemplation d’un paysage comme la perte d’un être cher, la joie de l’amitié comme l’inquiétude devant l’incompréhension des êtres, tout cela constitue en quelque sorte « la matière » du philosophe car, pour Aimé Forest, « la philosophie, c’est la vie prise en son sens spirituel » et « la vie spirituelle consiste à faire participer chacun de nos actes concrets à la plénitude dont nous avons l’idée et la forme ». (Essai sur les formes du lien spirituel, p. 27)

On ne peut donc en aucun cas dissocier la vie et l’œuvre philosophique d’Aimé Forest. Lorsque la méditation philosophique intériorise nos actes les plus singuliers, elle rejoint l’universelle vérité. C’est dans l’existence la plus concrète, la plus attentive comme dans l’acte de penser, ou mieux, dans l’acte de connaître, que contemplation et action s’unissent au cœur de l’homme intérieur. La philosophie peut être vécue comme un événement, un éveil radical de la conscience, une authentique naissance à une vie plus vraie, à un mode de vie plus exigeant. Éveil intérieur, réflexion philosophique et mode de vie s’harmonisent et, ainsi, le philosophe enracine sa vie dans la vérité. La vie philosophique est à la fois et indissolublement réflexion intellectuelle, discours et mode de vie qui tendent vers la sagesse. Il ne faut pas opposer ces termes : un discours philosophique sans conformité pratique n’a pas de sens pour un authentique philosophe. Vie pratique et vie théorique s’appellent et se soutiennent mutuellement, le discours ou la réflexion pouvant avoir un aspect pratique dans la mesure où ils sont un témoignage pour le disciple ou le lecteur. Le mode de vie peut être non pas simplement théorique mais théorétique, c’est-à-dire contemplatif. Là me semble résider l’inestimable valeur de la philosophie forestienne, précieuse et féconde. La condition initiale à tout exercice de l’esprit, c’est l’attention humble et vigilante à ce que les choses disent par le simple fait qu’elles sont. Accueil de l’être et décision de situer l’existence au cœur du réel comme un acte transcendant tout concept en évitant selon É. Gilson la double erreur « de rester muet devant sa transcendance ou de la dénaturer en l’objectivant16 ». Aimé Forest a mis en pratique toute sa vie cette définition du métier de philosophe donné par L.-B. Geiger : « La vie philosophique n’est pas un jeu de combinaisons ou d’habiletés, mais un dialogue fraternel entre les esprits de tous les temps au sujet des données les plus profondes de la réalité et de la pensée17 ».

Ce dialogue est le travail et la vocation des plus grands parmi les philosophes qui donnent en quelque sorte le ton par le déploiement et la profondeur de leur pensée mais où les débutants et leurs réflexions naïves ne sont point exclus. Chacun est invité à entrer dans ce dialogue et cette confrontation. Mais la métaphysique ne se réduit pas à un discours sur l’être. Le discours n’est que l’expression d’un acte où l’être affirme sa présence avant d’être affirmé par l’intellect. Cet acte où activité et passivité se rejoignent est un acte de silence par lequel la pensée accueille, à travers les concepts qu’elle utilise pour la traduire, la transcendance du réel qu’elle ne saurait réduire. L’être n’est pas un objet ou un concept mais une plénitude intérieure qui est supérieure à toute saisie intellectuelle. Réalité trop riche pour être étreinte en son fond par le discours. L’être est la condition de toute intelligibilité. Le fondement de l’objectivité de la pensée réside dans la docilité à l’ordre des choses ou, pour mieux dire, il n’y a de véritable objectivité de la pensée que par le consentement à l’être.

L’Abbé Fontan a rapporté cette confidence éclairante d’Aimé Forest évoquant son enfance limousine et qui situe l’importance du recueillement, de l’attention et de la méditation à la genèse de sa pensée, comme la toile de fond de son « éveil intérieur » (selon l’expression de St Augustin) :

Je me souviens de notre joie quand nous rentrions de nos marches dans la campagne, les soirs d’hivers, et que nous retrouvions, assis autour du feu, le charme de la conversation et la paix du cœur. Dans les progrès de ma pensée, j’ai toujours voulu suivre les lignes qui m’étaient ainsi tracées et je n’ai pas trouvé de plus hautes leçons que celles des prairies et des bois accordées à celle de l’amour et je le souhaite de la piété…

(Nos promesses encloses, p. 17-18)

Le philosophe Jean Guitton a rendu un hommage discret à son ami Aimé Forest dans son petit ouvrage d’une grande densité, L’absurde et le mystère :

Le plus discret de mes amis thomistes était Aimé Forest, qui vient de mourir. Il a toute sa vie médité sur le mystère de l’être. Et je me souviens qu’un jour, comme nous nous promenions tous les deux dans la campagne creusoise et limousine et que je lui demandais pourquoi il aimait tant St Thomas, il me répondit : « J’ai ma maison à Oradour. J’ai mes racines dans la terre limousine. Oserai-je vous avouer que sans une métaphysique du concret (telle que je l’ai trouvée chez saint Thomas) je ne pourrais pas justifier mon amour pour mon pays natal – où j’ai beaucoup, vous le savez, souffert »18.

Telle est la force de l’enracinement spirituel d’Aimé Forest, source de son réalisme :

le monde est présent et actuel, il défie toute la vanité de nos constructions : dans cette présence immédiate que nous ne pouvons pas nier, mais dont nous cherchons seulement à trouver le vrai principe, il est lui-même la garantie de la valeur de nos systèmes.

(Du consentement à l’être, p. 80)

(à suivre)

Notes de bas de page

  • 1 Cf. T. Lacour, « Aimé Forest, un philosophe chrétien », dans Centre Notre-Dame de Vie, Jésus-Christ Rédempteur de l’homme. Rencontre 1985, Toulouse, éd. du Carmel, 1986, p. 73-101 ; M. Mahé, Aimé Forest et « Une sagesse plus haute que le thomisme », coll. Questions disputées : saint Thomas et les thomistes, Paris, Téqui, 2004 ; Christianisme et philosophie chez Aimé Forest, Paris, Téqui, 1999 ; P. Masset, L’intériorité retrouvée : la Philosophie spirituelle d’Aimé Forest, coll. Croire et savoir, Paris, Téqui, 1989 ; J. Rassam, Le Silence comme introduction à la métaphysique, Toulouse, Univ. de Toulouse-Le Mirail, 1988.

  • 2 A. Forest, La structure métaphysique du concret selon saint Thomas d’Aquin, coll. Études de philosophie médiévale, Paris, Vrin, 1937, p. 2.

  • 3 Id., Du consentement à l’être, coll. Philosophie de l’esprit, Paris, Aubier - Montaigne, 1936.

  • 4 Id., Consentement et création, coll. Philosophie de l’esprit, Paris, Aubier - Montaigne, 1943.

  • 5 Id., La vocation de l’esprit, coll. Philosophie de l’esprit, Paris, Aubier - Montaigne, 1953.

  • 6 L.-B. Geiger, La participation dans la philosophie de Saint Thomas d’Aquin, Paris, Vrin, 1953, p. 20.

  • 7 A. Forest, Nos promesses encloses, Paris, Beauchesne, 1985.

  • 8 Id., « Itinéraire philosophique », Vichiana 2 (1965), p. 54-55.

  • 9 M. Blondel, Itinéraire philosophique, propos recueillis par F. Lefèvre, Paris, Aubier-Montaigne, 1966 (1928), p. 15.

  • 10 A. Forest, « La Présence Spirituelle. Hommage à Louis Lavelle », Recherches et Débats 18 (1952), p. 28.

  • 11 A. Forest et al., « Orientations actuelles en métaphysique. Échange de vues », Revue philosophique de Louvain 49/24 (1951), p. 682.

  • 12 Id., « Lecture de Blondel », Giornale di Metafisica 28/2-3 (1973), p. 109-136.

  • 13 Id., « Les allées intérieures », Studia Miscellanea 5 (1981), p. 20.

  • 14 A. Forest, L’avènement de l’âme, préf. H. Gouhier, Bibliothèque des archives de philosophie, n. s., 15, Paris, Beauchesne, 1973, p. 165.

  • 15 Id., Essai sur les formes du lien spirituel, Bibliothèque des archives de philosophie 35, Paris, Beauchesne, 1981, p. 123.

  • 16 É. Gilson, Le Thomisme. Introduction à la philosophie de saint Thomas d’Aquin, coll. Études de philosophie médiévale, Paris, Vrin, 1986, p. 448.

  • 17 L.-B. Geiger, Penser avec Thomas d’Aquin. Études thomistes présentées par R. Imbach, coll. Vestigia. Pensée antique et médiévale 26, Paris - Fribourg, Cerf - éd. universitaires, 2000, p. 20.

  • 18 J. Guitton, L’absurde et le mystère, Bruges - Paris, Desclée de Brouwer, 1984, p. 12.

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