La crainte est un des sept dons du Saint Esprit et pourtant nous ne le percevons pas ainsi ou bien nous craignons Dieu comme si nous en avions une image terrifiante liée à sa puissance, à sa différence d’avec le monde créé, à son jugement sur nos actes passés ou présent. Nos peurs se rassemblent souvent dans le sentiment de crainte. Martin Steffens n’est pas à son coup d’essai et il aime offrir une réflexion personnelle et stimulante sur des sujets difficiles ou délicats, aux frontières de la philosophie et de la spiritualité chrétienne. « Le don de crainte de Dieu fait partie de ces faux-amis qu’il convient d’analyser avec patience. »
Comment décrire ce « mystère » de la crainte (chap. 1) ? Sinon en décrivant des situations « synonymes » et en essayant d’éclairer ce sentiment humain qui envahit l’homme à certains moments. Ce n’est pas exactement la « peur », mais cette force « nous entrave, nous gêne, nous tient » (p. 9). C’est « l’expérience d’un plus grand que soi » : c’est l’expérience de Sarah, de Moïse et de Pierre. La crainte suggère qu’un autre monde existe : « la crainte est le tremblement de toute votre vie quand passe non loin d’elle l’aile d’un ange ou le souffle de Dieu » (p. 12). Mais elle est aussi toute proche : lorsque l’on hésite et on doute. On voudrait presque s’excuser d’être là, d’exister peut-être… Il y a du religieux dans la crainte. Mais la crainte est plus ample : « elle révèle ce qu’il y a de religieux dans nos relations sociales » (p. 15). Crainte d’offenser, de ne pas trouver les mots justes face à la souffrance et à la mort, d’aller trop vite dans une relation, de perdre ce que l’on désire et qui ne nous appartient pas. Nul n’a peur d’un bébé, mais on craint de le réveiller à contretemps ! Un synonyme de la crainte serait peut-être la « retenue » (p. 18).
La crainte d’une rencontre surgit quand le sujet est à la fois une « étrangeté qui à la fois terrifie et vaut qu’on s’y arrête » (p. 19). Une attraction nous pousse ; un frein nous arrête car la crainte dit quelque chose de notre intimité, de notre attente, de notre désir profond. Elle bouleverse les habitudes : on peut dire « oui », mais on sent que tout pourrait changer : la crainte dit une « dépossession » prochaine, la découverte d’une « matière divine et transcendante ». Elle rencontre ce qui la dépasse. Elle est un chemin vers Dieu et non pas vers des idoles. Elle ne peut pas s’exprimer dans des superstitions, mais de nouvelles institutions ou reconstructions d’une image de Dieu, d’un espace de vie plus grands et plus fondamentaux. La crainte est l’inverse de la construction de Babel : elle est découverte de nouvelles fondations et de la présence de Dieu dans l’histoire humaine. La crainte est l’occasion d’accueillir les patienda : les imprévus qui changent le cours du temps ou d’une vie.
Un deuxième chapitre (chap. 2) se centre sur la crainte comme premier don de l’Esprit. Elle ne surgit pas de la parole des prophètes qui est le plus souvent un feu qui appelle à la conversion. Mais ce don est-il bien premier ? Les objections sont nombreuses, depuis le Principe et Fondement de Saint Ignace où la louange précède la crainte jusqu’à saint Bonaventure qui parle d’un abaissement par celle-ci ou d’une infirmité de l’âme. En fait, pour l’auteur, la crainte est fondamentalement la condition pour recevoir parfaitement les autres dons de l’Esprit (p. 40). La crainte n’est pas une vertu ; elle n’est pas un idéal ; elle vient à nous et se dépose dans un cœur humble. C’est en ce sens qu’il convient d’y aspirer. En fait, elle a plusieurs sens. Et le plus souvent le message évangélique nous dit : « ne craignez pas ». Jésus nous enseigne ce qu’est ce don et sa matière : il ne faut pas craindre les hommes qui font le mal mais ne peuvent rien contre Dieu. Il ne faut pas craindre Dieu comme un tyran : s’il faut Le craindre, c’est comme « celui qui donne et qui n’abandonne pas » (p. 45). Dieu est promesse de vie dans l’histoire humaine.
La crainte est le premier don car elle éveille « à l’évènement de Dieu, au soin continuel qu’il prend de nous, à sa sollicitude active comme à la possibilité toujours nouvelle de son irruption » (p. 46). La crainte est éveil et attention : elle ouvre le cœur humain à l’accueil des autres dons de l’Esprit. « Elle est la première dans l’ordre de la docilité » (p. 47). « Il y a crainte quand ce par quoi nous sommes défaits est la victoire de Dieu sur le monde » (p.48). Ce don vient de l’Esprit saint : on la reçoit de cette « pulsation d’amour » entre le Père et le Fils. Ainsi « craindre, c’est pénétrer dans le cœur de Dieu, dans l’intimité du Dieu-Amour, du Dieu-relation-d’amour » (p. 50). Et cette crainte de Dieu, c’est entrer et vivre notre être de créature : « s’émerveiller chaque jour de ce tact divin à la faveur duquel nous existons » (p. 51). La crainte est donc partout dans la Création : elle est « comme une signature divine » (p. 52). Elle est ainsi, dans l’effacement, « non comme ce qui nous empêcherait d’agit, mais au contraire comme ce qui nous y pousse » (p. 53). Nous agissons sans crainte parce que le don de « crainte » est en nous. Il nous faut comprendre la crainte de Dieu au sens du génitif objectif et subjectif.
En approfondissant la notion, la crainte devient la condition de toute joie. Il ne s’agit plus que de donner à chaque jour la lumière d’une donation pour la grâce reçue. Petit à petit, le chrétien par la crainte apprend que rien ne lui est dû. La crainte, comme don essentiel et premier, procure la joie et la gratitude de l’exister. La crainte donne une gravité à l’existence puisque nous n’y sommes pour rien et en même temps sans tourmenter la conscience par les jugements extérieurs ou le jugement dernier. La crainte chrétienne dit : « Rien ne t’est dû parce que tout est don, tout est encore à recevoir » (p. 61). Gravité et légèreté sont issues de la crainte car Dieu est à ce point intime à nous qu’il nous exauce, même dans les détails. À nous d’observer. À nous de faire attention à cette action divine qui résonne avec la crainte cordiale. Elle est le support de la paix du cœur. Elle est la consonnance avec la Bonne Nouvelle que le Sauveur annonce.
La précision des termes et des situations oblige l’auteur à réfléchir sur la crainte présente parmi nos peurs (chap. 4) et source en nous du sacré (chap. 5). Il en conclut avec audace à dire que la crainte entre dans le processus de conversion spirituelle de la peur naturelle. Sa démonstration passe par l’exemple de Martin Luther King, rongé par la peur et sauvé par la crainte et par la citation, dans les annexes, de quelques beaux textes et témoignages. Le livre est dense malgré les nombreuses images, paraboles humaines, et nuances expérimentales. Il est riche d’enseignements et de réflexions utiles tant au point de vue individuel qu’institutionnel. — A. Mattheeuws s.j.