Léon xiv et la réception de Vatican ii  | 60e anniversaire des décrets conciliaires Optatam totus et Presbyterorum ordinis  

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Matthieu Bernard

Matthieu Bernard, formateur au séminaire interprovincial de Lyon, analyse la lettre apostolique Une fidélité qui engendre l’avenir de Léon xiv publiée à l’occasion du soixantième anniversaire de Optatam totius et Presbyterorum ordinis. Il met en lumière l’herméneutique conciliaire promue par le pape, fondée sur une fidélité comprise comme mémoire vivante ouverte à l’avenir. Il souligne l’importance décisive de la formation intégrale des prêtres, pensée comme un véritable engendrement des disciples. La formation initiale et permanente apparaît comme le lieu d’une actualisation constante de la vocation, dans un cheminement ecclésial partagé. Enfin, l’auteur montre comment Léon xiv articule synodalité et sacerdoce ministériel dans une vision fidèle à la tradition et orientée vers la mission.

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Le 8 décembre 2025 a été publiée la lettre apostolique du Pape Léon xiv intitulée Une fidélité qui génère l’avenir, commémorant le soixantième anniversaire des décrets du concile Vatican ii Optatam totius et Presbyterorum ordinis consacrés, respectivement, à la formation des prêtres et au ministère et à la vie des prêtres.

S’il entre bien dans les usages pontificaux de prendre la plume pour de tels anniversaires, cette initiative reçoit une lumière nouvelle et acquiert une portée plus significative lorsque l’on apprend que Léon xiv a décidé de consacrer ses catéchèses du mercredi à une relecture patiente des décrets conciliaires, en commençant par Dei Verbum. Alors que « la génération d’évêques, de théologiens et de fidèles de Vatican ii n’est plus parmi nous », et pour « ne pas éteindre [la] prophétie » (cf. 1 Th 5,19) de Vatican ii, il apparaît au Pape essentiel « de le redécouvrir, non pas par ouï-dire ou à travers les interprétations qui en ont été données, mais en relisant ses documents et en méditant sur leur contenu1 ». Le geste lui-même est d’emblée théologique, comme le signale le vocabulaire de la « génération » : comment ne pas penser à l’attitude constante de l’Israël fidèle qui, à mesure que passent les générations et notamment celle de la Pâque, fait mémoire de l’acte salvifique de son Seigneur et relit les textes de ses pères ?

Ce faisant, le Pape Léon xiv semble également dessiner la tâche de son pontificat : contribuer à la réception du Concile.

I Quelle herméneutique conciliaire ?

Le titre de la lettre apostolique sur la formation, la vie et le ministère des prêtres, donne au passage une indication discrète de l’herméneutique des textes conciliaires que le Pape entend promouvoir. On se souvient du Discours de Benoît xvi à la Curie romaine qui brossait deux herméneutiques, l’une « de la discontinuité et de la rupture », l’autre « de la réforme » ou encore du « renouveau dans la continuité2 » – le Pape allemand optant pour la seconde3.

Léon xiv, pour sa part, promeut donc « une fidélité qui génère l’avenir ». Certes, le titre de la lettre apostolique ne vise au premier abord que « ce à quoi les prêtres sont appelés aujourd’hui encore » (§ 1). Dans un contexte où la fidélité au ministère reçu est mise à l’épreuve de nombreuses manières et sur tous les continents, la lettre prend pour fil rouge ce terme de fidélité qu’elle articule au service, à la fraternité, à la synodalité, à la mission et à l’avenir. Mais l’on perçoit que cette formule, « une fidélité qui génère l’avenir », esquisse un programme pour toute l’activité ecclésiale et offre une clef de lecture aux textes conciliaires.

Les résistances ou crispations qu’a pu provoquer le pontificat de François naissaient notamment de la crainte de nouveautés opérant des ruptures dans la Tradition. Plutôt que de se laisser enfermer dans l’opposition stérile nouveauté vs tradition, Léon xiv a la sagesse de parler de fidélité et d’un avenir en genèse. La fidélité, notion biblique s’il en est, évoque l’Alliance divine et la mémoire active que l’on en garde. L’avenir désigne « ce qui doit être engendré (γενέσθαι) bientôt » (Ap 1,1) et donc la possibilité d’une transmission aux générations à venir.

II La formation, un engendrement

Une des caractéristiques marquantes de la lettre apostolique est l’importance du vocabulaire de la formation. La première section notamment, pourtant intitulée « Fidélité et service », parle finalement plus de formation que de service ! C’est probablement une marque de ce nouveau pontificat. Un indice : parmi les autres lettres apostoliques commémoratives écrites par Léon xiv, on en trouve une, Disegnare nuove mappe di speranza (« Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », 27 oct. 2025), célébrant les soixante ans de la déclaration conciliaire Gravissimum educationis, consacrée à l’éducation, mais pas pour d’autres décrets pourtant plus centraux.

Il s’agit bien entendu d’une « formation intégrale » qui, sans négliger l’engagement de l’intelligence, inclut aussi « le cœur » et « la liberté », bref : « toute la personne » (§ 11). Cette formation intégrale est présentée comme une aide pour prévenir les conduites abusives et un remède pour maintenir la fidélité à l’engagement dans le ministère. C’est ici une préoccupation importante du Dicastère pour le clergé qui s’exprime : la formation initiale devrait permettre aux séminaristes de faire la vérité sur leurs difficultés, et la formation permanente devrait favoriser une « mémoire vivante et une actualisation constante de la vocation de chacun dans un cheminement partagé » (§ 8).

On retrouve, dans cette dernière affirmation, les clefs herméneutiques de la lettre : fidélité à la mémoire de l’appel reçu, ouverture d’un avenir par une actualisation constante face aux défis que proposent les événements de la vie. En somme, la formation n’est rien d’autre que l’engendrement des disciples, dans une ligne toute paulinienne : « Mes enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4,19). Le prêtre, une fois ordonné, reste bel et bien un disciple convié à se laisser former dans le sein de l’Église – ce que signale le « cheminement partagé » (§ 8).

III Former les prêtres à la synodalité

Aux oreilles habituées au langage du Pontificat précédent, cette expression de « cheminement partagé » connote la fameuse synodalité. Or, dans la lettre apostolique, c’est précisément au paragraphe consacré à la synodalité que revient le vocabulaire de la formation : un « style synodal d’Église […] exige un engagement de formation à tous les niveaux, en particulier dans le domaine de la formation initiale et permanente des prêtres » (§ 21).

Depuis l’élection de Léon xiv, nombreux essayent de lire dans ses pensées. Ses références à la synodalité bergoglienne naissent-elles d’une conviction personnelle, ou sont-elles convenues, cachant une volonté marquée de tourner la page ? Évidemment, la lettre apostolique ne répond pas directement à cette question ! Mais ce contexte permet de comprendre la volonté d’écrire une lettre sur le sacerdoce ministériel, qui semblait mis en danger ou, pour le moins, fragilisé par la revendication d’une Église synodale.

D’une part, le Pape rassure les prêtres – et de nombreux fidèles laïcs : « dans une Église toujours plus synodale et missionnaire, le ministère sacerdotal ne perd rien de son importance et de son actualité » ; au contraire, « il pourra se concentrer davantage sur ses tâches particulières et spécifiques » (§ 22). Est ici visée en particulier la célébration du sacrifice eucharistique. Un peu plus loin, et contre l’idée d’un ministre qui agirait comme « fonctionnaire » délégué par la communauté, Léon xiv cite saint Jean-Paul ii : « Dans l’Église et pour l’Église, les prêtres représentent sacramentellement Jésus-Christ Tête et Pasteur4 » (ibid.). Il n’est pas supérieur au peuple par dignité humaine, mais il est configuré sacramentellement à une mission qui le dépasse.

D’autre part, si le sacerdoce ministériel trouve son origine non pas dans la communauté des fidèles, mais dans un don trinitaire – « l’appel au ministère ordonné est un don libre et gratuit de Dieu », affirme Léon xiv qui ajoute : « Toute vocation est un don du Père » (§ 6 et 7) –, sa finalité est en revanche un « être pour » (§ 23) et suppose donc une coopération avec tout le Peuple de Dieu. Cette coopération est exprimée selon un triple vocabulaire : la synodalité du Pape François, l’« ecclésiologie de communion » qui rappelle davantage le vocabulaire de Benoît xvi, enfin « la diversité des charismes suscités par l’Esprit Saint » (§ 22), fondement paulinien de cette ecclésiologie.

Fidélité, donc, à la grande tradition théologique, avenir eschatologique et missionnaire, où tout le peuple de Dieu se laisse engendrer par un « amour eucharistique, amour sacerdotal », comme le conclut la lettre.

Matthieu Bernard


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