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Letters to the Churches (Rev 2-3). The psychic and spiritual illnesses of groups

Bernard Pottier s.j. Dominique Struyf
A systemic psychiatrist and a theologian read chapters 2 and 3 of the Book of Revelation in a psycho-spiritual perspective. The letters to the seven Churches are not only a narrative framework, but pose a diagnosis on the health or the systemic malfunction of the first Christian communities (borders which are too stiff or too porous, trauma, scapegoat phenomena, etc.) and the rest of the text proposes a treatment. The remedy is, among others, to remember the reasons why the group lives and to revive the link to Christ and to others.

I Mise en perspective des chapitres 2 et 3 de l’Apocalypse (B. Pottier)

Notre propos adoptera non pas une perspective exégétique (deux exégètes ont pris la parole avant nous), mais une perspective de science humaine, développée par un professeur de théologie fondamentale et dogmatique et par une psychiatre.

Pour préparer cet exposé, les deux auteurs et le mari de Dominique Struyf, le docteur Jacques Delforge, ont lu ensemble, à haute voix, l’entièreté du texte de l’Apocalypse en trois soirées, s’arrêtant ensuite pour en discuter et échanger des idées. Notre intuition est que l’Apocalypse, d’une part, ne s’adresse pas à des non chrétiens en vue de les convertir, et, d’autre part, ne s’adresse pas à des chrétiens individuels, mais justement à des groupes de chrétiens, à des communautés chrétiennes, et plus précisément encore aux sept Églises2 qui reçoivent, aux chapitres 2 et 3 de l’Apocalypse, une lettre qui est comme un diagnostic de leur situation psycho-spirituelle, accompagné de conseils et d’encouragements en vue de retrouver une santé psycho-spirituelle nouvelle.

1 Psychologie des groupes

En psychologie, on ne considère pas de la même manière les groupes et les individus. En spiritualité, de la même manière, il faudrait apprendre à établir cette différence. On a souvent une vision du spirituel qui est trop individuelle : il s’agit de la vie intérieure de l’individu, de sa prière, mais on considère trop rarement que les relations entre des chrétiens peuvent être spirituelles dans certains cas, ou pas assez dans d’autres. La spiritualité se met aussi en acte de manière relationnelle, avec l’aide et l’accord des autres, en prenant soin justement de ces relations, en les dynamisant, en les rendant fiables et créatives. C’est ce que nous tentons de faire en constituant des communautés paroissiales et des communautés religieuses. Mais souvent, on a l’impression que les discours sur la spiritualité s’adressent aux individus-membres de ces communautés, et non pas à la communauté comme entité ayant une vie propre de communauté.

Il serait par exemple intéressant de prendre conscience ensemble du fonctionnement et des dysfonctionnements d’un groupe de chrétiens, paroissial ou religieux, et de voir comment agir ensemble pour qu’il fonctionne mieux et, s’il est malade, comment le soigner et le guérir. Le rôle du leader y est particulièrement important3.

Souvent, on a l’impression qu’après un discours spirituel, je dois prendre ma décision et la mettre en place pour moi-même, mais peu importe si les autres connaissent la décision que je prends, la trouvent ou non normale ou judicieuse. De même, je ne demande pas à être encouragé ni remercié pour l’effort personnel que je vais faire en secret. Cette décision personnelle, même si elle concerne mon appartenance au groupe, c’est moi qui dois la gérer, et elle consiste souvent davantage à supprimer le mal que je génère moi-même dans la communauté, plutôt qu’à m’allier aux autres pour construire ensemble le bien. Heureusement, aujourd’hui, les communautés religieuses commencent à faire des retraites de groupe, selon des méthodes comme Esdac (Exercices spirituels pour un discernement apostolique communautaire), par exemple, et essaient de discerner ensemble leur avenir ou d’autres enjeux qui les concernent tous comme groupe, et non seulement comme individus.

Je pourrais aborder les choses d’un autre point de vue en m’inspirant de Hans Urs von Balthasar. Dans son anthropologie, Balthasar considère que la personne, au sens propre et riche du terme, est l’équilibre de trois polarités : corps-esprit, homme-femme et individu-communauté. Une personne n’est pas seulement un individu qui appartient à un groupe, qui est membre d’un groupe : l’individu doit devenir une personne et, parallèlement, le groupe doit devenir une communauté. Pour cela, il faut créer un cadre qui n’opprime pas, ne détruit pas l’individu, mais au contraire le fait naître comme personne. Dans la tension individu-communauté, l’être humain devient de plus en plus une personne au fur et à mesure que la communauté s’édifie davantage dans une certaine harmonie de ses membres en relation. Au point de départ, nous avons des individus quelque peu indifférenciés qui sont comme des numéros à l’intérieur d’un groupe lui-même peu structuré. Mais dans le va-et-vient des échanges entre l’individu et le groupe, des liens se tissent, chacun reçoit une fonction, un travail, et même un rôle, qui permettent progressivement une relation de plus en plus personnelle avec chacun. Parallèlement, le groupe se structure, s’enrichit et forme de plus en plus une communauté au sens riche du terme. On pourrait prendre la comparaison suivante : au point de départ, on a un tas de pierres un peu chaotique, et, à l’arrivée, un édifice construit des pierres vivantes que nous sommes, qui a sa propre beauté, donnant en retour à chaque individu sa place personnifiante au plus haut point4.

2 Cadre anthropologique

Notre vision du développement psycho-spirituel s’appuie sur une vision anthropologique qui distingue en l’homme quatre niveaux anthropologiques5. C’est une certaine manière de travailler la polarité corps-esprit.

Voici un schéma qui évoque ces quatre grandes dimensions de l’être humain. Mais il est également opératoire pour situer, par exemple, différents niveaux de bien et de mal dans l’être humain, ou pour décrire les différentes sortes d’amour dont il est capable. Nous nous en servirons pour voir à quel niveau chacune des sept Églises est touchée de manière singulière par des événements intérieurs ou extérieurs à elle-même. « Les anges des sept Églises » (Ap 1,20) représentent la dimension spirituelle de chacune de ces communautés. C’est à cet Esprit que s’adresse le Premier et le Dernier, le Fils de Dieu, le Témoin fidèle et véritable. C’est dans cet Esprit que culminent et s’unifient toutes les dimensions de la communauté.

Les quatre grandes dimensions de l’être humain et les différentes manières d’aimer

Mais prenons d’abord les choses au niveau de la personne individuelle. Bien sûr, l’être humain est un. Et, paradoxalement, plus l’être humain oublie ses différentes strates anthropologiques pour les faire fonctionner de manière harmonieuse, plus il est unifié.

Le niveau du corps est facile à comprendre. Le psychisme est toute cette réalité psychosomatique faite d’émotions, de sentiments, qui constitue un énorme dynamisme vital en nous. Le troisième niveau, rationnel, est celui de la raison à la fois théorique et pratique, c’est-à-dire l’intelligence et la volonté. La perception du niveau spirituel est capitale. L’esprit ou pneûma est cette faculté supérieure, cette instance en l’homme, qui est ouverte par en haut à la grâce6 et qui est le lieu où Dieu descend pour entrer en dialogue avec nous. C’est là que l’Esprit Saint parle à notre esprit pour nous communiquer la vie divine. Paul écrit : « L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour témoigner que nous sommes enfants de Dieu et il nous fait crier Abba, Père » (cf. Rm 8,15-16).

Notre schéma permet aussi de distinguer dans l’amour différentes manières d’aimer. Nous les désignons selon les quatre mots grecs agapè, philia, éros et storgè. L’agapè, qui est la manière évangélique d’aimer, ne supprime pas les niveaux précédents, mais les intègre et les unifie.

Les philosophes grecs distinguaient déjà trois types de philia, par ordre croissant de finesse et de qualité morale, parallèles d’ailleurs à nos différents niveaux anthropologiques : l’amitié focalisée sur le plaisir (corps-psychisme), sur l’utilité (calcul rationnel), ou sur la recherche commune de la vertu (raison tendant vers l’esprit). L’éros a été bien mis en évidence par Freud et ses disciples. La storgè est une notion moins connue. Nous la définissons comme une affection quasi physique dans les liens de parenté, qui fonctionne souvent comme une sorte d’instinct de conservation individuel et générique : par exemple l’instinct maternel, les liens de sang, l’appartenance ethnique. Les loyautés religieuses ont souvent la force des liens de sang7.

Notre séquence storgè, éros, philia et agapè se retrouve chez différents auteurs, parfois aménagée autrement8. Pour nous, l’amour-storgè s’enracine dans l’attachement à la personne qui, au début de notre existence, répond positivement à nos besoins corporels et psychiques (en général une personne liée par le sang), et se développe ensuite en amour-éros grâce aux expériences de plaisir qui orientent vers ceux qui nous le procurent (intégration des pulsions sexuelles au sens large). L’amour se fortifie en philia-amitié dans des choix qui intègrent l’intelligence, les valeurs, les projets communs désirés et voulus ensemble. L’amour s’achève dans l’agapè qui est un décentrement de soi, tel que nous le propose l’Évangile.

Ces quatre niveaux anthropologiques sont très utiles pour la psychologie individuelle, mais ils servent aussi à analyser la vie d’un groupe. Lorsqu’une communauté est en crise, où se situe le problème ? Si on jette en prison les chrétiens de Smyrne, si on tue Antipas de Pergame, ces Églises sont attaquées au niveau de leur corps. Quand Smyrne subit des calomnies, elle souffre psychiquement. À Thyatire, Jézabel essaie de prendre le pouvoir, divise la communauté, invite à la prostitution, visite les profondeurs de Satan : troubles au niveau corporel, psychique et spirituel. Éphèse et Philadelphie sont confrontées aux menteurs : le mensonge attaque le niveau rationnel pour des motifs cachés qui sont d’ordre psychique ou spirituel.

Après avoir planté un certain décor anthropologique, au niveau individuel, mais surtout dans son application au niveau communautaire, quelques grands axes de l’Apocalypse seront soulignés : ils permettront de mieux comprendre comment les sept lettres aux Églises fonctionnent quasiment comme un diagnostic psycho-spirituel et comme une proposition de traitement psycho-spirituel.

3 Quelques axes majeurs du livre de l’Apocalypse

Le but proposé aux communautés, aux sept Églises, est de témoigner. Dès le début de l’Apocalypse, au verset 1,2, Jean dit « témoigner de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus Christ »9 et, au verset 1,9, il explique qu’il est « dans l’épreuve (…) dans l’île de Patmos à cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus ». Ce même doublet10 concernant la Parole de Dieu (AT ?) et le témoignage de Jésus-Christ (NT ?) se trouve également aux deux extrémités de la seconde partie de l’Apocalypse, en 6,9 et 20,411. En 6,9, on parle des « âmes de ceux qui furent égorgés pour la Parole de Dieu et le témoignage qu’ils avaient rendu » ; en 20,4, on parle des « âmes de ceux qui furent décapités pour le témoignage de Jésus et la Parole de Dieu ». Ce double témoignage constitue le but et l’objectif des groupes que sont les sept Églises : témoigner de manière fidèle et courageuse, sans lâcheté, sans pusillanimité. Or, qu’est-ce que témoigner, du point de vue psychologique ? C’est avoir une certaine relation à soi, aux autres et à Dieu. Par rapport à soi : être sûr de son identité ; par rapport aux autres : être capable de manifester cette identité sans peur, parce qu’on a confiance en sa propre Église face au monde, confiance qui s’enracine dans l’alliance indestructible que Dieu a nouée avec nous et qu’on sent comme tellement intime qu’elle nous transforme à l’image du Témoin véridique.

Mais ce double témoignage est empêché, pour chacune des sept Églises dont parlent les chapitres 2 et 3 de l’Apocalypse12, par le comportement d’adversaires qui se trouvent en dehors de la communauté et par celui de croyants qui se trouvent à l’intérieur. Il y a un péché des adversaires et un péché des croyants, qui se présentent dans une configuration singulière pour chaque Église13. Examinons ces péchés.

L’exhortation à la conversion se trouve dans cinq lettres sur sept. Suivons-la à partir du schéma ci-dessous. Le mot conversion, metanoia, est présent trois fois dans la lettre 4 à Thyatire, deux fois dans la lettre 1 à Éphèse, une seule fois dans les lettres 3, 5 et 7 à Pergame, Sardes et Laodicée, et le mot est complètement absent des lettres 2 et 6 à Smyrne et à Philadelphie qui sont pourtant les plus persécutées : pour ces deux dernières villes, le Christ ne mentionne d’ailleurs aucun péché des croyants à l’intérieur de la communauté. Ce n’est pas pour autant que ces Églises n’ont rien à faire : ce n’est peut-être pas directement de conversion qu’il s’agit pour elles, mais d’un travail de résilience, de résistance aux traumas qui les percutent.

Lecture en chandelier14 et occurrences de metanoia pour chaque lettre

Voyons quels sont ces péchés des adversaires extérieurs et intérieurs aux sept Églises. Tout à la fin de l’Apocalypse, dans les deux chapitres finaux (21-22), nous trouvons quatre péricopes qui résument les grands types de péché que l’on rencontre chez les adversaires15 et que l’on retrouve dans les sept lettres : 1) l’idolâtrie et la sorcellerie ; 2) le mensonge ; 3) la prostitution et la souillure ; et enfin le plus grave de tous : 4) le meurtre et la suppression de ceux qui témoignent de la parole de Dieu et de Jésus-Christ, c’est-à-dire cette haine diabolique tournée contre le témoignage chrétien qui va jusqu’au meurtre des chrétiens, à commencer par la mise en croix du Christ. Il nous semble que le premier péché, l’idolâtrie, est un péché de l’esprit, le niveau anthropologique le plus élevé, le quatrième en commençant par le bas ; le mensonge est le péché où la vérité qui devrait s’énoncer au niveau trois, le niveau rationnel, est malmenée pour des motifs psycho-spirituels ; la prostitution provient de désordres enracinés dans les pulsions du corps et les dysfonctionnements du psychisme ; le meurtre donne libre cours aux pulsions d’agressivité physiques et s’attaque au corps même de l’autre, et donc à toute son intégrité humaine.

Relisons16 la première et la dernière de ces quatre énumérations de péchés :

Quant aux lâches, aux infidèles, aux dépravés, aux meurtriers, aux impudiques, aux magiciens, aux idolâtres et à tous les menteurs, leur part se trouve dans l’étang embrasé de feu et de soufre : c’est la seconde mort. (21,8)

Dehors les chiens et les magiciens, les impudiques et les meurtriers, les idolâtres et quiconque aime ou pratique le mensonge ! (22,15)

À chacun de ces quatre péchés principaux des adversaires, correspondent des passages précis de l’Apocalypse17, avec description détaillée de la réaction des chrétiens face à ces péchés. Ainsi, chaque Église est touchée de manière spécifique : les Églises 2 et 6 sont touchées dans leur intégrité physique par une persécution meurtrière ; les Églises 1 et 7 deviennent rigides ou tièdes, souffrant psychiquement ; etc.

Et peut-être que, pour les croyants, il y a surtout un seul péché qui se décline de différentes manières, mais qui finalement est toujours un manque de vitalité qui rend les croyants lâches et, par conséquent, à moyen ou long terme, infidèles (21,8). Les croyants doivent être courageux, non seulement individuellement, mais comme communauté, c’est-à-dire, dans cinq Églises sur sept, en essayant de se convertir, de prendre les moyens pour corriger et guérir des dysfonctionnements psycho-spirituels qui ont cours à l’intérieur de leur communauté ; et dans deux cas sur sept, en restant fidèles et en tenant bon, malgré les obstacles qui existent quand même pour eux aussi (2,10 ; 3,11).

La question qui se pose maintenant est la suivante : quels sont, en termes modernes de type psycho-spirituel, les faiblesses et les défaillances des sept Églises, semblables à nos Églises, communautés et familles d’aujourd’hui, et les moyens d’y remédier ?

II Une lecture systémique de l’Apocalypse peut-elle éclairer les familles et les communautés chrétiennes aujourd’hui ? (D. Struyf)

Introduction

En écoutant le texte de l’Apocalypse, je ne m’attendais pas à rencontrer autant de résistance et de confusion en moi ni à avoir autant de mal à élaborer une pensée de psychiatre. Pourtant, je n’étais pas seule. Et c’est très important de ne pas être seul face à ce texte.

Nous avons commencé notre travail en lisant le texte à haute voix, à trois, et en laissant venir librement nos réactions et nos questions. En essayant d’écouter avec le cœur, dans un exercice de lectio qui permet les associations libres, ma première parole a été : « Il y a de quoi perdre la foi… » Et pourtant, tous les exégètes disent que c’est un texte d’espérance. En effet, Bernard Pottier, lui, entendait surtout les cantiques et la louange, tandis que mon mari nous entraînait dans une histoire qui lui semblait d’autant plus passionnante qu’elle était mystérieuse.

Pourquoi je perdais la foi ?

C’était la petite fille en moi qui doutait. Je n’avais pas du tout envie de participer à cette histoire… Aucun désir. Seulement de l’angoisse, et une angoisse très archaïque : était-ce ce monde clivé de façon caricaturale entre les bons d’un côté et les méchants de l’autre ?

Ce type de clivage peut pourtant rassurer en temps de guerre et aider au combat, si l’on est sûr d’être du bon côté… Mais c’est angoissant pour un pédopsychiatre de voir des jeunes en mal d’identité se radicaliser dans ce type de combat.

Il n’y avait pas que cela : je ne voyais plus aucune figure du bien suffisamment bonne pour susciter la confiance, le désir et la sécurité d’un attachement fiable. Même les anges devenaient des figures inquiétantes, loin de la figure de l’ange de l’annonciation ou de l’ange gardien de notre enfance. Quant au Christ, ni l’épée à double tranchant, ni le cavalier, ni l’agneau égorgé ne me donnaient envie de le suivre. Des images d’actualité, terribles, me venaient à l’esprit.

Ce qui était angoissant et qui n’était pas nouveau, c’était ce message paradoxal de l’Écriture, mais ici poussé à l’extrême. Comment concilier l’image d’un Dieu d’amour avec l’image d’un Dieu de justice, d’une justice qui semble impossible à atteindre sans souffrance et sans combat ?

Pour échapper au double message qui rend malade d’angoisse, la tentation est grande d’écouter une seule partie du message : soit je crois en un Dieu qui m’aime et, s’il m’aime, il ne veut pas que je souffre, et je me réfugie sous son aile maternelle – c’est impossible de trouver cette sécurité-là dans l’Apocalypse ; soit je crois en un Dieu qui veut la justice. J’accepte de me battre avec Lui et de souffrir. Mais je risque d’oublier l’amour et de transformer Dieu en un Dieu sadique pour moi comme pour les autres. Comment comprendre ce combat de Dieu dans l’amour et pour la justice ?

Après cette première lecture, nous avons cherché à comprendre le message profond du texte, avec l’aide de certains exégètes comme Joël Rochette, Dominique Janthial, Jean Radermakers, Ugo Bianchi et Jacques Descreux18.

L’angoisse s’est apaisée grâce à ces passeurs d’angoisse que sont les exégètes. J’ai alors cessé d’écouter ce texte comme s’il m’était adressé à moi, comme personne. C’est un texte adressé aux Églises, à des communautés.

J’ai pu commencer à écouter l’Apocalypse de ma place de psychiatre systémicienne, à partir des questions que se pose un systémicien, à l’écoute des relations plutôt que des fantasmes.

« Qui parle à qui, de quoi et pourquoi, et de la part de qui ? », se demande le systémicien. L’homme qui écrit l’Apocalypse a fait une expérience de Dieu. Il écrit ce qu’il a vécu comme un message de la part de Jésus-Christ, adressé à lui-même par un ange pour qu’il le transmette aux sept Églises d’Asie. Donc, Jean écrit aux communautés, aux Églises d’Asie, ce que l’ange lui révèle de la part de Jésus-Christ, en les invitant à être heureux de ce qu’ils vont lire ! Cela, pour moi, n’était pas gagné d’avance !

1 Outils pour analyser un groupe : identité et état de santé d’un groupe

a L’identité d’un groupe

En systémique, on peut analyser un groupe selon trois angles de vue : le but que se donne le groupe, sa structure et son histoire. Le but comprend à la fois des éléments concrets et des valeurs, des croyances, un idéal. On parlera, à la suite de R. Neuburger19, du mythe d’un groupe, pour décrire son idéal et sa mission. La structure d’un groupe décrit sa manière de s’organiser, les rôles et les fonctions, les relations.

Un groupe naît parce qu’au moins deux personnes décident de le fonder dans un but particulier, pour une mission particulière. Ces personnes vont s’organiser en lien avec ce but et construire une histoire ensemble.

Le mythe d’un groupe constitue l’ensemble de ses valeurs et de ses croyances : ses représentations du bien et du mal ou ses représentations du combat contre le mal, par exemple. C’est ce qui va nous intéresser dans l’Apocalypse.

Le mythe d’un groupe est aussi l’idéal qu’il se donne et qu’il va essayer de construire. Lorsque le mythe, l’idéal d’un groupe, s’essouffle, ou lorsque l’organisation des relations ne permet plus d’accomplir la mission que l’on s’est donnée, il faut mettre en place un travail thérapeutique de « greffe mythique ».

La greffe mythique, selon Neuburger20, est une forme d’aide thérapeutique qui vise à renforcer l’identité d’un groupe fragilisé dans son image de lui-même. Lorsque le mythe d’un groupe s’effondre, le groupe perd sa créativité et n’arrive plus à mettre en œuvre un processus d’autoguérison. Il en résulte que le sentiment d’appartenance à ce groupe diminue également. Le thérapeute essaie de faire alliance avec tout le groupe pour reconstruire une identité forte et une confiance en soi, en stimulant la créativité qui permet une autoguérison. Cette alliance thérapeutique se fait aussi en se mettant d’accord sur une représentation commune de ce qui ne va pas, des forces que l’on a, et du but que l’on désire atteindre.

On peut lire le texte de l’Apocalypse comme un essai de greffe mythique thérapeutique pour les Églises d’Asie mineure : un essai de renforcement de l’idéal qui est à la source de leur identité et qui concerne leur relation au Christ, leurs relations humaines et leurs relations aux autres groupes ayant des mythes différents.

Une des raisons qui fragilise le mythe des Églises, et donc leur fonctionnement relationnel, est le double message, le message paradoxal qui est au cœur même de leur lien au Christ : une promesse de bonheur qui passe par la souffrance. Sur le plan psychologique, il s’agit d’un message paradoxal : comment quelqu’un qui nous aime peut-il nous demander de souffrir ? Ce paradoxe psychologique, l’Apocalypse essaye de le résoudre en renforçant la relation au Christ, le but de la mission, la Jérusalem nouvelle, la victoire de Dieu et du bien à la fin du combat contre le mal.

Mais cette réalité du but à atteindre n’est pas du tout la réalité perçue psychologiquement au présent par les Églises, ce qui rend la foi fragile et difficile à vivre, ce qui fragilise le désir d’être avec le Christ, etc.

Comment croire en une réalité que l’on ne perçoit pas ? N’est-ce pas du délire ? On peut sortir du paradoxe en construisant cette réalité à laquelle on choisit de croire dans les relations d’aujourd’hui autant que faire se peut. En essayant de construire cet idéal promis, déjà aujourd’hui, on peut entrevoir la possibilité d’une issue au combat, à condition de ne pas prendre la place de Dieu…

Une autre difficulté est celle du conflit mythique. Tout groupe, et c’est le cas des Églises, est en lien avec d’autres groupes qui ont aussi leur mythe. Le mythe de l’empire romain n’est pas le même que celui des Églises. Peut-on vivre avec d’autres groupes qui ont d’autres mythes, d’autres valeurs, d’autres croyances, sans se déclarer la guerre, sans chercher à manger l’autre, sans se laisser manger, sans perdre ses propres références, sans s’isoler en excluant les autres ?

b Les frontières d’un groupe21

Cette réflexion sur le conflit mythique nous amène à décrire un autre outil d’analyse : les frontières. Trois types de pathologies relationnelles concernent les frontières :

  • le repli identitaire, qui mène toujours à la mort du groupe à plus ou moins long terme. Les frontières sont devenues rigides et il n’y a plus de liens suffisants avec d’autres groupes. Pour survivre, certains individus choisissent de quitter le groupe ;

  • la trop grande perméabilité des frontières dissout en revanche l’identité du groupe. Le groupe risque de mourir si les liens avec l’extérieur sont plus riches que les liens à l’intérieur du groupe ;

  • la guerre : un groupe peut tuer un autre groupe, ou le manger en le réduisant à lui-même.

Il peut également y avoir des problèmes de frontières à l’intérieur du groupe : le groupe peut se cliver en deux parties. Il peut y avoir des sous-groupes qui ne sont plus en relation entre eux, et qui fragilisent l’unité et donc l’identité du groupe. La guerre est alors à l’intérieur du groupe. Une partie du groupe peut devenir bouc émissaire, ou être avalée par l’autre.

2 Lecture des lettres aux Églises à l’aide des outils systémiques. Liens avec les familles chrétiennes et les communautés religieuses aujourd’hui

Pour lire les lettres aux Églises d’un point de vue psychologique systémique, une lecture inclusive m’est apparue éclairante. J’ai tenté d’appliquer la lecture en chandelier22 aux lettres aux Églises en utilisant des concepts systémiques.

On reliera donc la première Église à la septième, la deuxième à la sixième, la troisième à la cinquième, pour terminer par le centre, la quatrième. Cette structure permet peut-être de lire une autre progression que la structure simplement chronologique du texte.

La première réflexion qui m’apparaît dans cet ordre de lecture est celle-ci : à la périphérie, pour la première et la septième Église, en référence aux niveaux anthropologiques présentés par Bernard Pottier, on peut dire que le mal attaque le niveau spirituel. Le combat est surtout spirituel. Il s’agit de réveiller l’amour par un travail relationnel, de retrouver le désir relationnel, de mettre le psychisme au service de la vie spirituelle.

Pour la deuxième et la sixième Église, le mal s’attaque au corps et au psychisme. L’identité du groupe est meurtrie par le traumatisme qui fragilise aussi les liens relationnels. Le travail psychologique nécessaire sera celui d’une guérison du traumatisme par la résilience, grâce à une relation avec un attracteur externe qui, lui, n’est plus dans le traumatisme23 : Jean de Patmos sur le plan humain et le Christ sur le plan spirituel.

Avec la troisième et la cinquième Église, on entre dans un autre mal et un autre combat, le combat contre différentes sortes de désirs ou illusions du désir. Le mal s’attaque à la raison et au psychisme, mais on parle aussi d’idoles, en langage spirituel.

Au centre se trouve la quatrième Église qui risque de connaître les profondeurs de Satan si elle prend pour chef Jézabel. Le désir est tourné vers un gourou qui pourrait prendre la place de Dieu. Le mal s’attaque alors à tous les niveaux anthropologiques du fonctionnement du groupe.

En allumant notre chandelier des sept Églises de l’extérieur vers l’intérieur, nous découvrons aussi la flamme, le désir, qui peut aider à vaincre un mal de plus en plus global et destructeur sur le plan des relations humaines et des relations avec Dieu.

Revenons à une analyse plus détaillée de ces maladies des groupes.

À l’ange de l’Église qui est à Éphèse, écris : Ainsi parle celui qui tient les sept étoiles dans sa droite, qui marche au milieu des sept chandeliers d’or : Je sais tes œuvres, ton labeur et ta persévérance, et que tu ne peux tolérer les méchants. Tu as mis à l’épreuve ceux qui se disent apôtres et ne le sont pas, et tu les as trouvés menteurs. Tu as de la persévérance : tu as souffert à cause de mon nom et tu n’as pas perdu courage. Mais j’ai contre toi que ta ferveur première, tu l’as abandonnée. Souviens-toi donc d’où tu es tombé : convertis-toi et accomplis les œuvres d’autrefois. Sinon je viens à toi, et, si tu ne te convertis pas, j’ôterai ton chandelier de sa place.

(2,1-5)

Éphèse s’est donné pour but de démasquer les menteurs et les faux apôtres. Elle privilégie la loi et la moralité. Mais elle risque d’exclure, de juger, de mettre hors d’elle ce qu’elle juge imparfait. Elle a oublié l’amour.

Éphèse pourrait nous faire penser aux chrétiens qui mettent l’accent sur les interdits liés à la loi dans le domaine de la sexualité, en oubliant l’importance du désir. En mettant l’accent sur l’interdit plutôt que sur le désir d’aimer, on risque de détruire la possibilité même de désirer un autre et donc d’essayer de l’aimer. Il existe des pathologies du désir, chez certains jeunes chrétiens, liées à la peur de la transgression.

Cela peut exister aussi dans les communautés religieuses. L’obsession de la loi peut détruire le désir relationnel et l’affection dans un groupe.

On peut aussi se demander d’où vient le mal qu’Éphèse doit combattre : ce mal vient de l’intérieur d’elle-même. Elle se trompe de but, de désir. Elle est dans l’illusion24. L’auteur lui propose une greffe mythique : le but de la vie, ce n’est pas la loi, mais les relations et les œuvres d’amour que la loi aide à réaliser quand elle est à la bonne place. C’est en vivant des relations d’amour que l’on découvre le sens de la loi.

À l’ange de Laodicée, écris : (…) Je connais ta conduite : tu n’es ni froid ni chaud – que n’es-tu l’un ou l’autre ! – Mais parce que tu es tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. (…) tu dis : je suis riche, je me suis enrichi, je n’ai besoin de rien, et tu ne sais pas que tu es misérable, pitoyable, pauvre, aveugle et nu (…). Tous ceux que j’aime, je les reprends et les corrige. Sois donc fervent et convertis-toi ! Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène avec lui et lui avec moi.

(3,14-20)

Le mal de l’Église de Laodicée vient aussi de l’intérieur d’elle-même. Tout va si bien qu’elle s’est endormie et elle a perdu le but de sa mission. Comme Éphèse, elle est dans une illusion mythique, mais pour d’autres raisons. Elle croit qu’elle va bien puisque tout va bien25. Mais où est sa relation à Dieu, où est son désir ? Là aussi, l’auteur lui propose une greffe mythique pour lui redonner un idéal et un désir relationnel.

Dans nos familles, les richesses matérielles peuvent parfois diminuer notre énergie et notre désir relationnel. Consommer ensemble des activités agréables ne suffit pas à construire les relations.

Dans les communautés religieuses, il ne suffit pas non plus de consommer des biens spirituels ou matériels agréables pour que les relations entre les personnes se construisent.

À l’ange de l’Église de Smyrne, écris : Je sais ton épreuve et ta pauvreté – mais tu es riche – (…). Ne crains pas ce qu’il te faudra souffrir.

(2,8-10)

À l’ange de l’Église de Philadelphie, écris : (…) Je sais tes œuvres (…⁠). Tu n’as que peu de force, et pourtant tu as gardé ma parole et tu n’as pas renié mon nom (…). Je viens bientôt. Tiens ferme ce que tu as, pour que nul ne te prenne ta couronne.

(3,7-8.11)

Smyrne et Philadelphie, par contre, ont grandement besoin d’un tuteur de résilience, pour affronter les traumatismes dont elles sont victimes26. Le mal vient de l’extérieur du groupe, et il ne leur est fait aucun reproche.

Mais il y a à combattre pour ne pas laisser les relations communautaires et la relation au Christ se briser à cause du traumatisme. Les traumatismes n’affectent pas seulement les personnes. Ils abîment ou détruisent les relations intimes des personnes traumatisées si elles ne sont pas aidées.

À l’ange de l’Église qui est à Pergame, écris : (…) Tu restes attaché à mon nom et tu n’as pas renié ma foi, même aux jours d’Antipas, mon témoin fidèle, qui fut mis à mort chez vous, là où Satan demeure. Mais j’ai quelque reproche à te faire : il en est chez toi qui s’attachent à la doctrine de ce Balaam (…) pour instiguer à manger des viandes sacrifiées aux idoles et à se prostituer (…) Convertis-toi donc. Sinon je viens à toi bientôt, et je les combattrai avec le glaive de ma bouche.

(2,12-14.16)

Pergame a un problème de frontières. Le mal dont elle souffre est lié à cette frontière fragile. Elle se laisse séduire par le mythe d’autres groupes dans son entourage.

Les familles chrétiennes d’aujourd’hui sont confrontées à ce problème, surtout lorsque les enfants deviennent adolescents. Comment rester une famille chrétienne ouverte sur le monde, capable de se laisser interpeller et toucher par d’autres convictions, capable de laisser libres ses adolescents tout en témoignant de ce qu’elle croit ?

Le défi existe aussi pour les consacrés. Ce défi est impossible à relever sans relations ouvertes et denses avec d’autres groupes chrétiens et non chrétiens. Il faut repérer les conflits mythiques, les élaborer et les résoudre dans un travail de différenciation27.

À l’ange de l’Église qui est à Sardes, écris : (…) Je sais tes œuvres : tu as renom de vivre, mais tu es mort ! Sois vigilant ! Affermis le reste qui est près de mourir (…). Souviens-toi donc de ce que tu as reçu et entendu. Garde-le et convertis-toi ! Si tu ne veilles pas, je viendrai comme un voleur, sans que tu saches à quelle heure je viendrai te surprendre. Cependant, à Sardes, tu as quelques personnes qui n’ont pas souillé leurs vêtements. Elles m’accompagneront, vêtues de blanc, car elles en sont dignes.

(3,1-4)

Sardes s’est laissé atteindre encore plus en profondeur par ce mal lié aux frontières. Elle fonctionne, mais elle est morte. Elle ne témoigne plus. Sauf quelques-uns. Il y a une frontière aussi à l’intérieur du groupe : certains sont encore vivants et il ne faut pas qu’ils partent. Leur flamme peut redonner vie aux relations dans le groupe.

Dans certaines communautés religieuses, les rituels continuent, mais le désir d’être ensemble, de partager, de s’ouvrir, de ranimer le désir les uns des autres a disparu. On ne se donne plus de nourritures spirituelles les uns aux autres. Cela existe aussi dans les couples et les familles. On peut continuer à fonctionner ensemble en ayant perdu le désir l’un pour l’autre.

Pergame et Sardes, pour retrouver la force du témoignage, peuvent se tourner vers la source, l’origine de leur rencontre avec Dieu, l’origine du mythe qui les a mis en marche. Le remède sera de relire leur histoire. C’est aussi un remède pour les couples et les communautés qui ont perdu leur élan et leur désir commun : il faut relire l’histoire, retrouver le désir et la flamme de l’origine.

Et voici, au milieu du chandelier des sept Églises, Thyatire qui reçoit le plus de reproches parce qu’elle a le plus péché. Trois fois, il lui est dit de se convertir :

À l’ange de l’Église qui est à Thyatire, écris : (…) Je sais tes œuvres, ton amour, ta foi, ton service et ta persévérance ; tes dernières œuvres dépassent en nombre les premières. Mais j’ai contre toi que tu tolères Jézabel, cette femme qui se dit prophétesse et qui égare mes serviteurs, leur enseignant à se prostituer et à manger des viandes sacrifiées aux idoles. Je lui ai laissé du temps pour se convertir, mais elle ne veut pas se convertir de sa prostitution. Voici, je la jette sur un lit d’amère détresse, ainsi que ses compagnons d’adultère, à moins qu’ils ne se convertissent de ses œuvres. (…) Quant à vous, à Thyatire, qui ne partagez pas cette doctrine, vous qui n’avez pas connu ‘les profondeurs de Satan’, comme ils disent, (…) je ne vous impose pas d’autre fardeau ; seulement, ce que vous possédez, tenez-le ferme jusqu’à ce que je vienne.

(2,18-22.24-25)

Thyatire est en grand danger si elle prend Jézabel comme guide, même si elle continue à faire des bonnes actions. Certains ont même connu les profondeurs de Satan. Un mauvais chef peut entraîner au mal et semer la confusion en se substituant à Dieu. Certaines familles et certaines communautés religieuses ont connu ce drame de la perversion d’une personne en poste d’autorité. Ces groupes peuvent aussi devenir sectaires, en ne permettant pas de se différencier.

Il y a aussi la question des lieux de travail et de l’école. Quand et comment dire « non » pour préserver son lien à Dieu et son identité ? Comment faire pour dire « non » sans devenir le bouc émissaire d’un groupe ? Comment faire pour défendre ses convictions sans casser les relations, sans blesser les autres et sans se laisser humilier ?

Conclusion (B. Pottier)

Dans notre lecture de l’Apocalypse, nous avons essayé d’adopter un angle d’approche psycho-spirituel. Selon nous, l’Apocalypse s’adresse explicitement à des chrétiens réunis en Églises. Chacune est différente des autres, mais toutes ont le même but, celui de témoigner de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus Christ (cf. 1,2.9). L’Apocalypse livre un message paradoxal, en ce sens qu’elle promet le bonheur, mais à travers un passage par la souffrance. Il s’agit donc d’un combat à mener contre des adversaires extérieurs aux Églises, mais aussi intérieurs à celles-ci, d’où l’invitation pressante à se convertir adressée à cinq Églises sur sept. Mais ce combat est aussi différent pour chacune. Ces différences, nous les avons analysées au moyen du schéma des quatre dimensions anthropologiques de tout être humain, appliqué aux groupes. Cette analyse permet de montrer les niveaux d’où proviennent les péchés des adversaires extérieurs : idolâtrie, mensonge, prostitution, meurtre. Elle permet aussi de voir à quel niveau les Églises sont traumatisées et rendues vulnérables : dans leur corps, dans leur dynamisme psychique, dans leur recherche de la vérité ou de la spiritualité.

L’approche systémique nous offre différentes clés de lecture. Elle définit l’identité du groupe (son mythe, sa structure, son histoire passée), elle étudie les frontières des groupes (trop fermées dans un repli identitaire, ou trop perméables, ou trop clivées à l’intérieur du groupe). Les sept Églises d’autrefois sont comme nos familles et communautés d’aujourd’hui. L’Apocalypse nous y invite à un travail relationnel, différent pour chacun, selon son groupe d’appartenance. En ce sens, l’Apocalypse est une bonne nouvelle. Dans cet immense combat, nous ne devons pas être sur tous les fronts. Chaque groupe a son histoire, ses points faibles et ses points forts, qu’il faut discerner, et c’est là qu’on nous attend, pas ailleurs. Ce recentrement sur notre combat spécifique est désangoissant par rapport à la violence du grand combat cosmique autour de nous, dans lequel nous sommes plongés, mais à une place précise, avec des relations précises aux autres et à Dieu.

Le but du combat est donc bien commun à tous les groupes : il s’agit de témoigner du Christ, ce qui implique pour chaque groupe de renforcer son désir d’un lien au Christ, capable de servir d’appui pour la transformation de toutes les relations. Mais la manière de combattre sera spécifique à chaque groupe, suivant le diagnostic relationnel posé dans les lettres aux sept Églises.

Notes de bas de page

  • 1 Conférence donnée au colloque Lueurs d’Apocalypse tenu à Namur les 19 et 20 février 2016 et organisé par le Séminaire Notre-Dame de Namur, en partenariat avec l’Université de Namur et l’Institut d’Études Théologiques de Bruxelles. Cette circonstance explique le style parfois oral de notre texte.

  • 2 Les sept Églises constituent le premier des cinq septénaires principaux de l’Apocalypse, les autres étant : les sept sceaux, les sept trompettes, les sept coupes, les sept visions.

  • 3 Cf. M. Tenace, Servir la sagesse. Les supérieurs dans la vie religieuse, trad. D. Marchal, préf. N. Hausman, coll. La part-Dieu 12, Bruxelles, Lessius, 2009.

  • 4 Cf. l’analogie du corps en 1 Co 12,12-30.

  • 5 Cf. B. Pottier, D. Struyf, Psychologie et spiritualité. Enjeux pastoraux, coll. Donner Raison 35, Bruxelles, Lessius, 2012, p. 13-19.

  • 6 Ga 6,18, Ph 4,23 et Phm 25, derniers versets de ces trois lettres, concluent chaque fois par la même formule qui désigne le pneûma comme le siège de la grâce divine : « Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ soit avec votre esprit ! »

  • 7 Cf. D. Struyf, « Au-delà des identités, la loyauté selon Boszormenyi-Nagy », dans Préactes du Congrès A.I.E.M.P.R., Assise, 23-27 juil. 2013, <http://aiempr.net/fr/anciens-congres.htm> (consulté le 1er juil. 2016).

  • 8 J.-B. Lotz s.j., dans Pour aimer. Désir, amitié, charité (coll. Christus 37, Paris, DDB, 1974), ne reprend pas la storgè. E. Wheat et G.O. Perkins, dans Amoureux pour la vie ! (Genève - Paris, La Maison de la Bible, 2012), utilisent la séquence épithumia, éros, storgè, philia, agapè.

  • 9 Jésus Christ est lui-même « l’Amen, le témoin fidèle et véritable » (3,14).

  • 10 Les deux choses séparées : garder la Parole : 3,10 ; 12,11 ; garder le témoignage de Jésus-Christ : 12,17 ; 17,6 et 19,10 (2 fois). Témoin et mots dérivés de cette racine : au moins 16 fois dans l’Apocalypse.

  • 11 Cf. J. Rochette, Il nous a déliés de nos péchés. Lecture revigorante de l’Apocalypse de saint Jean, coll. Connaître la Bible 44, Bruxelles, Lumen Vitae, 2006, p. 34.

  • 12 Ces sept noms se trouvent aussi en 1,11, mais ne réapparaissent plus du tout dans aucun des chapitres 4 à 22.

  • 13 Cf. J. Rochette, Il nous a déliés de nos péchés (cité n. 11), p. 21 et 23.

  • 14 Cf. A. Vanhoye, « Une structure concentrique dans l’Apocalypse » dans Le message de l’épître aux Hébreux, coll. Cahiers Évangile 19, Paris, Cerf, 1977, p. 32-33. Cf. aussi les schémas de J. Radermakers, Lecture de l’Apocalypse, cours de l’I.E.T., Bruxelles, 1er semestre 2005-2006 (inédit).

  • 15 Cf. J. Rochette, Il nous a déliés de nos péchés (cité n. 11), p. 36-37.

  • 16 Pour les citations de l’Apocalypse, nous avons utilisé principalement la TOB, parfois légèrement modifiée.

  • 17 L’idolâtrie, par exemple, est traitée particulièrement aux chap. 8,1 à 11,14 ; la prostitution, l’adultère, la souillure, etc., aux chap. 17,1 à 19,10.

  • 18 Cf. J. Rochette, La rémission des péchés dans l’Apocalypse. Ébauche d’une sotériologie originale, coll. Tesi Gregoriana, Serie Teologia 167, Rome, PUG, 2008 ; D. Janthial, L’Apocalypse : ce qui doit être engendré bientôt, Paris, L’Emmanuel, 2012 ; J. Radermakers, Lecture de l’Apocalypse (cité n. 14) ; E. Bianchi, Le monde sauvé. Commentaire de l’Apocalypse de Jean, trad. I. Montersino, Paris, Lethielleux, 2004 ; J. Descreux, L’ivresse des nations. Les figures du mal dans l’Apocalypse de Jean, Biblical Tools and Studies 17, Leuven - Paris - Walpole, Peeters, 2013.

  • 19 Cf. R. Neuburger, Le mythe familial, coll. L’art de la psychothérapie, Paris, ESF, 1995.

  • 20 Cf. ibid.

  • 21 Cf. S. Minuchin, Familles en thérapies, Paris, J.-P. Delarge, 1979. Dans cet ouvrage, l’auteur inaugure ce concept des frontières. Cf. également M.-C. Henriquet-Duhamel, M. Meynckens-Fourez, « L’approche structurale de Salvador Minuchin », dans Dans le dédale des thérapies familiales. Un manuel systémique, Toulouse, Érès, 2005, p. 43-63.

  • 22 Cf. notre schéma en chandelier p. 555.

  • 23 Voir à ce sujet M. Delage, La résilience familiale, Paris, Odile Jacob, 2008.

  • 24 Cf. B. Pottier, D. Struyf, Psychologie et spiritualité (cité n. 5), où nous développons le concept de désir-illusion, p. ex. p. 62-64, 69, 128-129, 137, 208s passim.

  • 25 Cf. ibid., p. 128s : « Je n’ai pas mal, mais on me fait du mal ».

  • 26 Cf. M. Delage, La résilience familiale (cité n. 23).

  • 27 Cf. M.-C. Henriquet-Duhamel, M. Meynckens-Fourez, « L’approche basée sur la différenciation de soi : Murray Bowen », dans Dans le dédale des thérapies familiales (cité n. 21), p. 123-145.

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